Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 40 sur 63

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Enigma

Chapitre 38

 

Putain, c’est quoi, ça !

Une odeur nauséabonde infecte la cabine de son vieux tacot au point de lui filer la nausée. Le moment est mal choisi pour débusquer un rat crevé – ou quelle que soit l’origine de cette puanteur. L’évidence crève le pare-brise massacré par la pluie : jamais il n’atteindra les urgences à temps. D’après le GPS, l’hôpital le plus proche se trouve à vingt kilomètres de Beaumont-la-Ronce, mais le tracé rouge d’une déviation allonge considérablement la distance. Tout le monde sait ça, les nuits d’orage provoquent des accidents. Les accidents créent des ralentissements. Les ralentissements entraînent la mort des gens. Et le cycle infernal se répète des heures durant. David ne tiendra pas aussi longtemps. Warren allume les feux de croisement. La vision mentale de son ventre déchiqueté supplante celle de l’allée où l’arbre aux poupées s’est déjà délesté d’un grand nombre d’entre elles.

Les limites du domaine franchies, il accélère sur la route qui sépare l’édifice du château. Il déteste l’idée d’abandonner Barbara à l’influence de l’orphelinat. Une sourde appréhension le gagne depuis qu’il a fait fuir les casseurs. Seule, comment pourrait-elle se défendre ? Si un autre groupe débarquait, la vieille folle parviendrait à peine à brandir sa canne. Quant à David… Bon Dieu ! Comment diable a-t-il pu s’empaler de la sorte ? À supposer qu’il ait glissé face contre terre à l’endroit exact où se concentraient les bris de verre, quel scénario ubuesque aurait contré les lois de la gravité au point de dresser une pointe coupante à la verticale ? Ça n’a pas le moindre sens. Personne n’y croira. Néanmoins, les coupures apparentes sur ses paumes s’avéraient cohérentes si l’on imaginait le geste désespéré d’un homme s’acharnant vainement à retirer le pieu de la plaie. Quoi qu’il en soit, avant de livrer sa version des faits, David aura déjà rejoint le monde des entités qu’il a passé son existence à traquer.

Warren maudit son foutu caractère. Comment ose-t-il tourner en dérision les croyances d’un ami étendu sur son lit de mort ? Le chicaner est devenu une mauvaise habitude, une manière persistante de tester ses limites. Au fond, il se comporte exactement comme sa mère. Elle ne manquait jamais une occasion de rabaisser quiconque ne cadrait pas avec son statut. Tout ce qu’il détestait en elle coule chaudement dans ses veines. Barbara a raison, sans doute devrait-il apprendre à se maîtriser… Mais ça n’arriverait pas aujourd’hui.

Ses mains s’agrippent au volant. Dans la foulée, un voyant rouge se met à clignoter sur le tableau de bord. Merde ! Au mieux, la jauge d’essence est morte. Au pire, la panne est imminente. Jouer à pile ou face est trop risqué. Sa dernière chance est derrière lui. Dans le rétroviseur, le château de la Haute-Barde se fond dans le paysage, le défiant par ses tourelles dressées comme d’invincibles sentinelles. Un monstre de plus à leur palmarès désenchanté. Warren décide de faire demi-tour.

 

Au premier étage, une faible lumière glisse furtivement derrière les voilages avant d’être absorbée par l’obscurité. Un simple cillement aurait occulté l’apparition éphémère, une seconde d’inattention aurait suffi à la rendre inexistante. Pourtant, à cet instant, rien n’échappe à sa vigilance.

Monsieur Marlois prétendait devoir s’absenter pour toute la durée du tournage. À moins de se rendre coupable d’un mensonge, l’ancien maire avait à coup sûr avancé son retour. Une aubaine. Il pourrait leur porter assistance et convaincre n’importe quel médecin alentour de quitter son lit au beau milieu de la nuit pour secourir un parfait inconnu. Et s’il n’y parvenait pas, Warren s’en chargerait lui-même. Rares étaient les fous qui se frottaient à son pouvoir de persuasion. Ceux qui s’y risquaient terminaient généralement dans un état critique.

Warren bondit hors de l’habitacle et s’élance vers le portail étonnamment entrouvert. À travers le rideau de pluie, il poursuit sa course jusqu’au porche. Poings fermés, il cogne à la porte, et ses coups répétés font vibrer les gonds alors même qu’il voudrait tout défoncer. Quelque chose ne va pas derrière ces murs… Warren devrait entendre les aboiements d’un chien, le pas traînant du propriétaire. Il frappe encore, si violemment que ses phalanges se brisent. Il appelle à l’aide, s’égosille :

« Il y a eu un accident ! »

Un accident, vraiment ? s’interroge Warren.

« Marlois ! Vous m’entendez ? David est en train de crever ! »

Mais ce couard de châtelain reste planqué dans sa tour d’ivoire. Warren se rappelle le discours ampoulé sur les frais que sa responsabilité civile ne couvrirait pas en cas de malheur.

Ce connard doit se pisser dessus à l’idée de perdre ses acheteurs.

Il ne lui reste qu’une seule alternative.

Même si la perspective de se rabattre sur le concours d’Arnold Gabe lui répugne, l’accueil sera toujours plus cordial que celui réservé par sa voisine, dont l’unique talent se résume à l’insane exhibition de ses attributs.

En dépit de son pedigree, le type en fauteuil ne lui inspire aucune confiance. Sa façon de décortiquer l’horreur dans les moindres détails, sa capacité à pénétrer dans la tête d’un autre, tout en lui augure un esprit pernicieux. Et une intelligence de terrain à ne pas négliger. Entre la peste et le choléra, Warren n’a pas vraiment le choix.

Sur le perron, il fait volte-face. Mais un obstacle imprévu se dresse devant lui. Dans la nuit tempétueuse, une silhouette en uniforme progresse dans sa direction, un sourire de façade réduit à peau de chagrin. Au-delà du portail, Warren remarque la présence d’un coéquipier posté près d’un véhicule de service, observant la scène à la manière d’un veilleur impassible.

« Monsieur, que faites-vous ici ? C’est une propriété privée.

— Mon confrère est grièvement blessé…

— Vous n’avez pas répondu à ma question.

— Le portail était ouvert. Je n’ai enfreint aucune règle.

— Et où est votre confrère ? »

Warren pointe l’orphelinat du doigt.

« La blessure, de quelle nature ?

— Vous déconnez ? Il a un putain de trou dans le bide ! Vous captez ?

— Calmez-vous, monsieur.

— Que je me calme ? Et vous attendez quoi pour bouger vos gros culs ? »

Le gendarme porte une main au ceinturon. Son binôme vient en renfort au vu d’une situation qui manifestement dégénère.

« Tout doux. Vous êtes blessé, monsieur ?

— Moi ? Non ! C’est quoi, votre problème ?

— Vous êtes couvert de sang.

— Faut vous le dire en quelle langue ? Ce n’est pas le mien ! »

Le ton monte. Le premier gars fronce les sourcils. Le second hoche la tête. Ce doit être un code entre eux parce qu’on lui enjoint aussitôt de présenter ses papiers d’identité.

« Sérieusement ? OK ! Ils sont dans la boîte à gants. Mon nom est Warren Tasselier. Monsieur Marlois a dû vous prévenir de la présence d’une équipe de tournage…

— Désolé, monsieur Marlois n’a prévenu personne. »

Foutu sésame en carton.

« Déverrouillez les portes arrière de la fourgon-nette.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on vous le demande gentiment.

— Allez vous faire foutre !

— On se détend, OK ? tempère l’autre. Une gamine a disparu. Simple contrôle de routine.

— Je sais pas où est la gosse, connard !

— Un an d’emprisonnement pour outrage à l’égard d’un agent dépositaire de l’autorité publique, ça vous tente ?

— Très bien, finissons-en », rétorque posément Warren, se souvenant de la promesse faite à Barbara quant à maîtriser son tempérament.

Il ouvre les portières, s’écarte pour laisser le champ libre au faisceau d’une lampe torche qui balaie le plancher crasseux. Complices, les vignes voisines s’éclairent sous un ultime impact de foudre, frappant sa conscience en même temps que la leur.

« Attendez ! Ce n’est pas ce que vous croyez !

— Vous savez le genre de sévices que les détenus font subir aux tueurs d’enfants ? Paraît même que les matons préfèrent utiliser leurs matraques… Question d’hygiène.

— Vous êtes dingues ! Je n’ai pas touché à la gamine ! »

Ce n’est pourtant pas ce que raconte l’arrière de sa fourgonnette : au milieu d’autres immondices indéfinissables, une masse de cheveux dépasse d’un sac-poubelle mal fermé. Blond cendré teintés de rouille.

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