Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 22 sur 63

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Enigma

Chapitre 20

 

La pluie s’invite dans le paysage d’automne lorsque Warren tient sa promesse au petit matin. Il enclenche la marche arrière et négocie un demi-tour jusqu’à la voie d’accès. Sur cinq kilomètres de lacet inondés, il navigue à l’aveugle dans la grisaille. Arrivé à destination, il gare son véhicule sur une petite place déserte située près d’une église. La capuche de son anorak rabattue sur sa tête, les épaules rentrées pour contrer les rafales de vent, Warren traverse le cœur du village. Il évite soigneusement de démarcher les mêmes habitations que lors de son premier essai manqué. Histoire de ne pas s’attirer d’ennuis – au cas où l’idée de porter plainte pour harcèlement viendrait à germer dans les esprits.

Les portes closes lui filent le bourdon. Et quand elles s’ouvrent, l’accueil est aussi chaleureux que le temps. Ses visites se soldent systématiquement par : « Foutez-nous la paix, on ne sait rien à propos de ce maudit orphelinat ! »

Puis, généralement, les portes claquent encore plus fort que les mots.

Les mâchoires serrées, Warren poursuit néanmoins sa tournée avec une compassion subite à l’égard des innombrables prospecteurs qui ont pâti de son langage fleuri. Il tourne à l’angle d’une rue pavée où de rares constructions neuves côtoient le charme ancien. La sonnette grippée de la maison située en tête de file alerte étrangement tous les chiens du quartier. Dans l’animosité ambiante, une porte s’entrebâille enfin sur un sourire. La femme se distingue du lot, tant par la jovialité de son visage poupin que par son accoutrement décalé. Engoncé dans une robe en laine rose bonbon, son ventre proéminent semble sur le point d’éclater. Décomplexée, la quinquagénaire adopte une pose lascive. Ses doigts manucurés épousent une hanche enrobée tandis que son torse exagérément bombé déploie l’artillerie lourde.

Impassible, Warren débite son laïus désormais bien huilé.

Sa sensualité mise en échec gomme aussitôt l’enthousiasme de la Beaumontoise. Ses épaules se relâchent sans grâce.

« Il n’y a pas grand-chose à en dire, de la Haute-Barde, si ce n’est que sa réhabilitation fera fuir les loubards pour accueillir des snobinards bourrés de fric. Des deux, quelle est la pire espèce selon vous ? »

Qui utilise encore le mot « loubard » de nos jours ? s’étonne Warren.

« Disons que je n’ai pas d’avis tranché… Je suppose que la seconde catégorie présente l’avantage de maintenir un environnement sécurisé. Il y a peu de chances qu’ils vous détroussent en pleine rue ou vous importunent d’aucune manière.

— Avec ces gens-là, on ne se sait jamais ! »

Warren sait. Mais elle l’ignore. Pousser comme un champignon vénéneux au milieu d’une caste de privilégiés lui confère une certaine lucidité à ce sujet.

« Tout de même… Leur monde est à mille lieues du vôtre. Sans vouloir vous offenser… Ce que j’essaie de dire, c’est qu’ils ne descendront jamais de leur perchoir doré. Ça devrait vous tranquilliser ?

— La tranquillité ? Parlons-en, tiens ! La petite Lamourelle s’est encore volatilisée, et les sirènes n’arrêtent pas de brailler ! Évidemment, tous les habitants se mobiliseront pour la retrouver… Je l’aime bien, cette gamine, mais, franchement, sa mère devrait songer à la placer dans un établissement spécialisé ! En milieu rural, l’étendue des recherches complique vraiment les choses ! Vous comprenez, ici, tout est cerné par des hectares de forêts, de terres agricoles et de champs en friche. Quand on pond un gosse déficient, on réfléchit à ça, non ? C’est un peu comme exposer une brebis au regard d’une meute de loups… Ça finira mal, un jour ! Forcément ! Vous n’êtes pas d’accord ?

— Pardon… Qui a disparu ?

— Une gamine attardée, je viens de vous le dire. »

Cette femme l’agace profondément. Ses propos méprisants mériteraient qu’il lui arrache la langue d’un coup sec. Il réprime aussitôt l’image induite par son intolérance à la connerie humaine. Il compte plus d’un coup de sang à son actif – bien peu ont cependant dépassé le stade de la pensée. Un calvaire génétique hérité d’un père colérique et d’une mère psychorigide entièrement dévouée à pourrir l’équilibre de son foyer.

« Alors, vous êtes d’accord ou pas ? »

Warren hausse un sourcil circonspect.

« Non. »

Il s’abstient de tout développement inconvenant. Non, sale pute, ton raisonnement ne m’inspire que dégoût. Il s’auto-congédie d’une voie manifestement sans issue et s’éloigne au pas de course, suivi par les aboiements de la mégère qui cherche à le retenir par tous les moyens.

Quelque chose le perturbe dans l’attitude des Beaumontois. Leur apparente hostilité manque de sincérité. Les paroles sont chargées d’agressivité, mais les yeux expriment une autre forme de rébellion.

La peur.

Après une heure de pérégrinations stériles, une chandelle éclaire enfin ses efforts. Encastrée au bout d’une impasse, la maison ne paie pas de mine. Sa façade en crépi, zébrée de fissures, augure un affaissement à court terme. Au premier étage, le lierre bâillonne les volets clos.

La désolation faite pierres.

Gagné par l’amertume, il se fraye un étroit passage entre un véhicule et une haie d’arbustes.

Derrière les voilages du rez-de-chaussée ondoie une flamme à bout de souffle. Hypnotisé par ce phare balayant l’obscurité, il admire un instant les jeux d’ombre animés par une bougie presque entièrement consumée.

Il cogne à la porte – la dernière, il s’en fait la promesse.

Quand le battant s’ouvre, le caméraman s’apprête à débiter sa litanie sur les raisons de sa présence.

Mécaniquement, son regard descend d’un cran.

« Eh bien, vous en avez mis du temps ! » s’exclame l’homme en fauteuil roulant.

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