Enigma
Chapitre 29
Une chose hideuse s’est logée…
Mais ça, tu le sais déjà.
Tu as toujours vu en moi un enfant faible et mal fagoté perdu
au milieu de forces puissantes. Un aimant à emmerdes dont tu
aurais préféré te débarrasser.
Ce que tu ne sais pas, c’est que je me suis souvent considéré
comme un cadavre pourrissant sous un plancher de fantasmes.
J’exhalais la pourriture. Mon âme était infestée d’asticots
qui s’enroulaient sur ma volonté. J’étais un marginal, une
abomination, un fantôme dans une société bourrée de repères
moraux que tu n’as jamais pris la peine de m’inculquer.
Je suis toujours ta désastreuse créature. Celle qui, par tous les moyens, tente de gagner ton amour. Mais l’amour ne s’apprend pas. Tout comme la haine, il se
transmet.
C’est la raison pour laquelle je continue à t’écrire. Encore
et encore… Pour que tu comprennes chaque étape de ce long
processus qui gagnera, peut-être, la faveur de tes sentiments.
Je t’écris parce que tu meurs de savoir.
Ton appétit s’aiguise sur le plat de résistance. C’est une
évidence.
Tu te demandes si j’ai fini par l’attraper ? Tu voudrais que je chuchote chaque détail des horreurs que
mon esprit malade a fomentées ? Tu salives à l’idée de
mastiquer mes mots, mais je ne te servirai qu’un hors-d’œuvre
saupoudré de papier de verre. Tout cela risque fort
d’esquinter ta gorge qui déjà se resserre.
J’imagine l’étendue de ta déception.
Tu as faim d’humiliations/Je t’affame.
Tu as soif de perversion/J’enclenche le goutte-à-goutte.
Reprenons depuis le début, veux-tu ?
Dès le premier regard, j’ai su qu’elle serait la prochaine.
Je me souviens du jour où je l’ai rencontrée. Le soleil
embrasait tout. Et ce petit bout de femme m’a souri comme on
ne devrait jamais sourire à quelqu’un comme moi. Qu’il est bon
de flotter à l’orée d’un souvenir… De se laisser submerger par
lui jusqu’à ce qu’il nous engloutisse entièrement.
Tu t’ennuies ?
Alors parlons d’aujourd’hui.
La nuit arrive à pas feutrés et des trombes d’eau s’invitent
aux réjouissances. La noirceur de l’extérieur entre en dedans.
Elle m’enveloppe. Nous enveloppe tous les deux.
Je l’observe sans broncher. Mon joli papillon s’agite dans
son sommeil. L’instant d’après, plus rien ne bouge – non, je
ne l’ai pas encore tuée, si c’est là ta question.
Son souffle léger rappelle un froissement d’ailes. Elle est
vivante. Pourtant, on croirait qu’elle n’est déjà plus
vraiment là…
Elle te ressemble, tu sais ? J’imagine qu’au même âge, toi
aussi, tu as connu des nuits brisées de mauvais rêves.
Traversé des océans de solitude. Lutté contre vents et marées
pour adoucir la cruauté avec laquelle le monde te traitait.
Pour l’avoir expérimentée, la différence n’est pas le grand
atout de l’enfance…
À ce stade, ta mâchoire s’est décrochée à force de bâiller. Alors, revenons-en aux faits.
Mon papillon endormi.
J’ai peur qu’il ne s’envole avant que j’aie pris le temps de
lui dire combien je hais l’aimer.
Ma bouche tente de le réanimer.
En baisers voraces, en mots insensés, en morsures
désespérées.
Projection mentale de ce que je lui promets. Son petit corps se recroqueville sous le tissu froissé qui
recouvre bien mal sa peau. La bretelle sectionnée glisse le
long de son bras aussi fragile qu’une brindille. Mon regard
s’attarde sans aucune décence sur la rondeur d’un grain de
beauté.
Il me suffirait de l’inciser avec les dents pour arracher
cette vilaine protubérance. Je pourrais tout aussi
efficacement l’écraser comme un insecte répugnant.
Mais pas encore. Pas maintenant.
Dors, mon petit sucre d’orge.
Jusqu’au dernier jour de ta vie.
Et toi, ouvre grand la bouche pour la prochaine becquée !
Crois-moi, j’enfournerai le menu complet au fond de ton
gosier.
Puisses-tu en crever.
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