Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 36 sur 63

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Enigma

Chapitre 34

 

Intérieur nuit – Hall.

 

« Magda, vous avez accepté de revenir au cœur même d’un lieu qui a marqué votre existence. Que ressentez-vous ce soir ?

— Difficile à décrire… Pardon, je dois fixer la caméra ?

— Oubliez-la et regardez-moi.

— Comme ça ?

— Parfait. Reprenons… Je suppose qu’être assise dans ce hall ravive une foule d’émotions ?

— J’aimerais en retrouver certaines, mais ce n’est pas le cas.

— Vous avez pourtant l’air soucieuse. À quoi pensez-vous ?

— Au sang. On raconte qu’il s’est incrusté partout. C’est là, tout autour de nous… En grattant bien, nous pourrions encore décoller d’infimes plaques séchées.

— Du sang, oui. Mais aucun corps. Comment l’expliquer ?

— Eh bien… La maladie des vignes avait déjà exterminé bon nombre d’enfants et d’employés. Il restait peu de survivants cette nuit-là… Une trentaine, tout au plus. Les anciens prétendaient que les “épargnés” avaient pris la fuite pour échapper à la contamination. Ils supposaient également que les souffrants avaient rampé en traînant leurs plaies ouvertes sur le plancher. Les pauvres ont dû périr ici même en se vidant littéralement…

— Les cadavres auraient été évacués par un tunnel débouchant sur la clairière.

— C’est exact. Le passage mortuaire partait du sous-sol et courait tout le long. Il a été condamné quelques mois plus tard à la suite d’une infestation de rats.

— Les derniers survivants auraient donc pu enterrer leurs défunts hors de la propriété avant que l’alerte de leur disparition soit donnée ?

— Pour s’enfuir ensuite ? Ma foi, s’ils ont planifié leur départ, ça se tient. À une nuance près… Bien que ma mère ait démissionné une semaine avant les faits, elle s’opposait à la version des anciens. Pour elle, tout était la faute de Colette.

— L’une des rescapés du Val Sinestra.

— La pire des trois.

— Des cinq…

— Ses enfants ne comptent pas.

— Pourquoi ça ?

— Ils n’étaient pas atteints du même mal… Valère pâtissait d’une absence d’émotions, et Ana se languissait d’espoirs. Des maux inoffensifs pour les autres, fort heureusement ! Mais croyez-moi, Colette brandissait fièrement l’étendard de sa folie… À l’inverse, ses jumeaux étaient plus raisonnés. Tous deux avaient bien conscience que leur mère abritait un monstre déguisé en madone. À notre époque, le terme approprié est sociopathe, je crois…

— Vous devez faire erreur sur la chronologie, Magda. Colette aurait succombé à l’épidémie de phylloxéra. Comment aurait-elle pu être à l’origine des évènements survenus après sa mort ?

— Vous n’écoutez pas. Je vous parle d’un être démoniaque, capable de mener une infirmière catholique au suicide en la convainquant que son ventre arrondi portait le fruit d’un péché fraîchement consommé. D’un monstre susceptible d’intoxiquer l’esprit d’un jeune garçon au point de le rendre aussi sadique qu’elle. D’une diablesse amputée à la base du poignet, terrorisant des hordes de chiards plus habiles que les siens. Je vous parle du mal. La rouquine manipulait tout ce petit monde, envoûtait les âmes en y plantant sa colère. Elle aurait pu endoctriner n’importe qui de son vivant et le pousser à la frénésie meurtrière. Avez-vous entendu parler du pouvoir de la suggestion ? C’est l’un des phénomènes les plus intéressants parmi les innombrables occurrences dans l’esprit humain. De nos jours, Colette aurait fait un formidable cas d’école.

— C’est ce que racontait votre mère ?

— Tous les jours. Je crois d’ailleurs me rappeler que les examens médicaux pratiqués post-mortem sur Jeanne ont mis fin aux rumeurs de grossesse…Pour cause d’infertilité. L’ironie atteint parfois de cruels sommets, non ? Si vous voulez mon avis, le commis de cuisine a abusé des sentiments de cette brave dévote à la cuisse un peu trop légère ! Certains regards ne trompent pas. Elle semblait éperdument éprise de cet homme dégoûtant. Un bon marmiton doublé d’un épouvantable coureur. Pauvre Jeanne… Colette s’est servie de sa foi et l’a retournée contre elle. Elle a enduit son âme de honte et de remords. Un enfant conçu hors mariage, vous imaginez ? Ça l’a tuée… Juste là-bas. »

 

((Zoom avant. Profondeur de salle. Cadrage. Plan fixe. Zoom arrière.))

 

« Vous avez aidé votre mère qui officiait entre ces murs et côtoyé la plupart des résidents. Selon vous, lequel d’entre eux aurait pu se laisser influencer au point de commettre de tels actes ?

— Tous. Sans exception.

— Vraiment ? Même un enfant de cinq ans ?

— Ne soyez pas ridicule. Comment un jeune gamin aurait-il pu s’en prendre physiquement à des adultes mesurant deux fois sa taille ? Vous confondez force et courage. Caroline aurait manqué d’audace, et Joseph, de vigueur. Après l’épisode de l’étang, le gamin a disjoncté. Il a cessé de s’alimenter et refusait de participer aux travaux communs. La dernière fois que je l’ai aperçu, ses muscles avaient fondu comme neige au soleil. Il survivait avec une indicible peur au ventre. Voilà quel genre d’assassin il était. Quant à sa sœur, il n’y a pas grand-chose à en dire. La petite paraissait tristement insignifiante dans cet immense décor.

— D’après vous, les jumeaux auraient-ils pu fuir l’orphelinat cette nuit-là ?

— Eh bien, je m’en souviens à présent… Des bruits ont rapidement circulé dans le village. Nos voisins soutenaient mordicus qu’ils avaient surpris deux jeunes enfants qui rôdaient dans leurs champs. Pour d’autres, ils étaient apparus à l’orée de la forêt ou encore près du lac. Certains leur ont même attribué quelque menu larcin, jusqu’à ce que les véritables coupables – le plus souvent, les dénonciateurs eux-mêmes – soient démasqués. Au printemps suivant, l’intérêt suscité par ces apparitions s’était déjà émoussé. Les gens se lassent vite par ici, vous savez… D’ailleurs, je ne sais par quel sortilège l’Heure fantôme a dérogé à la règle ! À la semence des blés, Caroline et Joseph tombèrent définitivement dans l’oubli. On ne parla plus de rien. Ni d’eux ni des morts. Les Beaumontois reprirent le cours d’une laborieuse existence faite de sécheresse et de récoltes perdues. Survivre après guerre favorisait le déni. Dès lors que la rumeur perdit son pouvoir, elle ne fut plus d’aucune utilité. Jusqu’à ce que l’ancien maire remette le massacre au goût du jour.

— L’actuel propriétaire de l’orphelinat ?

— Un enfant du cru, pure souche ! Le genre d’homme capable d’exploiter une légende, pourvu qu’elle alimente son compte en banque…

— Magda ? Que se passe-t-il ?

— Je… Vous avez entendu ça ?

— Entendu quoi ?

— Derrière vous. »

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