Enigma
Chapitre 49
Il a étouffé le feu. Allumé une veilleuse qui ressemble à un jouet d’enfant. Si sa lumière fragile chasse les monstres au-dehors, elle entretient le pouvoir de ceux qui errent en dedans. L’air glacé cueille les captives à l’orée d’un jour qui ressemble à la nuit. Les heures se confondent, barrières pulvérisées par l’absence de repères. Monsieur Marlois compte les laisser crever de froid ou d’une multitude d’autres insanités imaginées par sa psyché dérangée.
Barbara en est réduite à croire à ce scénario jusqu’à ce que le châtelain déroule un rideau blanc, ses pans évasés couvrant le jambage de la cheminée.
Qu’est-ce que…
Il passe derrière elle.
Bon Dieu, qu’est-ce qu’il fout ?
Elle perçoit un clic. Peut-être deux.
Les torsions limitées de son cou l’empêchent de comprendre ce qui se trame dans son dos. Elle anticipe le supplice, l’humiliation promise par sa perversion, s’en remet à la volonté d’une vision réduite à quatre-vingt-dix degrés.
Quelque chose effleure ses poignets.
Le contact calleux la paralyse.
Barbara attend la douleur pareille à l’évidence. Il pourrait lui ouvrir les veines, la saigner à blanc, disposer de son corps comme d’une bête à vider.
La douleur ne vient pas. Au contraire, elle décroît tandis que des doigts moites desserrent les liens d’un cran. Suffisamment pour que le sang circule. Pas assez pour la libérer de son trône puant.
« Taisez-vous », murmure-t-il.
Il n’a pas besoin de répéter l’injonction. À quoi joue-t-il ? Si c’est une ruse pour l’amadouer, elle y consent. Elle ne tentera rien. Pour l’instant.
Il s’affaire à nouveau dans l’ombre du cachot.
Les sons métalliques résonnent sous terre. Elle les sent vibrer dans sa chair. C’est certain, ils viendront bientôt se repaître de sa raison nécrosée et d’elle, il ne restera rien.
Le temps de sonder l’inéluctable, et la lumière d’un projecteur l’aveugle. Le rectangle blanc, distant d’une dizaine de mètres, s’anime d’une succession d’images. Une enceinte invisible crache les sons en décalé. Le châtelain dit qu’il ne faut pas s’attendre à des miracles avec du matériel amateur. Puis l’œuvre décousue du cinéaste se met à défiler.
Happée par l’enchaînement des séquences, Barbara assiste à la projection d’une vision revisitée d’elle-même.
Étrangement, l’orphelinat s’immisce en arrière-plan, personnage secondaire qu’on a pris soin de flouter, comme pour le priver du droit d’exister. Quelqu’un a filmé la réalisatrice à son insu, et celui qui tient la caméra prend un malin plaisir à zoomer sur l’expression de son mal-être. Elle se souvient de ce moment, au lendemain de leur arrivée, quand, encore possédée par ses cauchemars de poupées, elle avait senti une présence avant qu’un chat ne fuie les bosquets de ronces.
Ce n’était pas une illusion. Ce cinglé m’épiait.
La scène est coupée. Une autre la remplace.
Cette fois, Barbara avance dans le couloir des filles, son ombre errant le long des tags aux couleurs fanées. Les bribes de sa conversation privée avec Magda grondent dans l’espace clos.
« Je vous épargnerai les conditions abjectes dans lesquelles ces enfants ont été conçus… D’autant que je n’en connais pas les détails moi-même. Un jour, Colette s’est confessée auprès de ma mère au sujet d’agressions répétées… D’après elle, les forêts de mélèzes encerclant le Val abritaient autrefois des hommes peu recommandables. On les appelait “les ravitailleurs”. Ils ne se contentaient pas de nourrir des bouches… Inutile de vous faire un dessin. Bref, si vos caméras acceptent de l’entendre, je suis prête à vous livrer les faits notables, tels qu’on me les a relatés. Ainsi que ceux auxquels j’ai assisté… Avec l’âge, ma mémoire s’étiole. Pas au point d’oublier certaines images, malheureusement. Car, entendons-nous bien, ce que je m’apprête à raconter n’a rien d’un conte de fées. »
Au bout du couloir, le plancher craque. Comme lesté d’un poids mort. Barbara s’était bêtement mis en tête que l’orphelinat manifestait son assentiment à la poursuite de son projet. Elle se souvient : l’analogie les avait fait rire. Comme on s’esclaffe devant un déguisement terrifiant sans imaginer un seul instant la nature véritable du monstre caché derrière.
Elles s’étaient trompées. L’orphelinat souffrait du poids des vivants.
« Arrêtez ça, dit-elle, bataillant des poignets pour défaire les nœuds qui l’immobilisent.
— L’objectif est comme un miroir, rétorque le châtelain. Il ne triche pas. Vous pouvez fermer les yeux sur la réalité, ça ne la rendra pas plus supportable. »
Une troisième prise l’observe à travers le rideau du pavillon qu’on lui a attribué.
Assise dans son salon temporaire, elle parle à sa fille morte. Par écran interposé. Ses doigts s’agitent mécaniquement pour scander un amour silencieux. L’angle choisi estompe le visage d’Emma pour se focaliser sur le profil d’une femme dans laquelle elle ne se reconnaît pas.
Une étrangère.
L’objectif est un violeur d’intimité. Un leurre sans piété ni cœur.
C’est fascinant comme tout prend un sens différent à travers une vidéo. Les yeux captent les détails insignifiants, quand la caméra dévoile un ensemble bien plus complexe. La suite du film est d’autant plus déroutante. Troublée, Barbara assiste aux prémices d’une attaque de panique déclenchée par son évolution dans des couloirs sans âme. Elle apparaît de dos. L’œil de la machine se rapproche, enregistrant les paroles échangées au fond du couloir. Les voix de David et Warren sont plus distinctes que dans ses souvenirs, comme débarrassées d’un filtre.
« Tu voulais me parler de quoi ?
— J’ai rencontré un type. Il s’appelle Arnold Gabe. Il enquête sur la gamine disparue. Il m’a posé un tas de questions au sujet de ce qu’il s’est passé au Val Sinestra…
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas exactement.
— Tu lui as répondu quoi ?
— Rien.
— Alors, quel est le problème ?
— J’ai l’impression qu’il ne lâchera pas.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— La manière dont il parlait d’Emma… J’ai eu la sensation qu’il m’accusait de quelque chose. Quelque chose que j’aurais reproduit avec Lizzie…
— Comme quoi ?
— Des trucs dégueulasses.
— Ce type est barré. Il faut à tout prix le tenir éloigné de Barbara.
— Ce sera difficile. Ce gars occupe son temps de manière sordide. Il remuera la merde jusqu’à ce qu’un filon en émerge.
— On doit trouver un arrangement pour le faire taire. Nous savons qu’Emma est morte… Ce qui n’est pas le cas de Lizzie.
— Tu es sûr de ça, David ?
— Chut… »
Barbara n’a pas senti les larmes monter. Elles roulent sur ses joues comme des cristaux liquides. Elle voudrait gommer l’ambiguïté entretenue en secret par ces hommes qu’elle considérait encore récemment comme des fidèles compagnons de route.
Tu es sûr de ça, David ?
Sûr de quoi ? De la mort de sa fille ? De la survie de Lizzie ? Comment diable David aurait-il pu répondre à ça ? Et pourquoi craignaient-ils tant ce Gabe ? Ils avaient prétendu vouloir la préserver de lui, mais, à la lumière de leur complicité, c’est indéniablement pour eux-mêmes qu’ils s’inquiétaient. Barbara voudrait réécouter l’enregistrement. Les entendre à nouveau parler d’Emma. Mais le châtelain la prive de ses dernières volontés en laissant le film défiler.
La séquence suivante se déroule de nuit. Barbara reconnaît la façade extérieure de l’orphelinat balayée par les feuilles mortes. La foudre claque, et le vent siffle dans les enceintes. L’œil de l’objectif plonge à travers une fenêtre du hall, zoome sur la cage d’ascenseur, puis descend d’un cran pour enfin se stabiliser. Sur elle, agenouillée près du cadavre de David. Dans une mare de sang. Barbara détourne le regard pour échapper au supplice de l’image figée à l’écran.
« Qu’est-ce que vous attendez de moi ?! s’écrie-t-elle.
— Les aveux d’une meurtrière. Vous, Barbara.
— Quoi ? Non ! Magda, dites-lui ! »
Marlois éteint son matériel. Les plonge dans l’obscurité. La manœuvre ne lui a pris que quelques secondes. Un moment d’inattention durant lequel une forme fugace file dans le noir. Une petite chose voûtée et sans canne dont les liens défaits pendent encore à ses poignets.
Conscient de son erreur, le châtelain rallume précipitamment le projecteur. Il est déjà trop tard pour supplier. Dans le faisceau fantomatique orné de poussière, la vieille dame épaule le fusil de chasse qui le tuera. Pas le temps pour des adieux. Dans l’intimité du cachot, la détonation explose sans un écho.
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