Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 46 sur 63

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Enigma

Chapitre 44

 

Elle se souvient d’un parfum familier, sueur et musc mêlés, d’une silhouette déployée au-dessus de son ami mort, d’une explosion de couleurs associées à la douleur, d’une conscience altérée par l’impact, du raclement de ses chaussures labourant l’herbe boueuse tandis qu’on la traîne comme une poupée de chiffon sous la voûte charbonneuse d’un ciel d’automne.

Après… Il n’y a pas d’après. Sinon la vision d’un escalier enfoncé sous terre et le cri d’une porte qu’on déverrouille. C’était il y a des jours. Ou peut-être hier. À moins que ce ne soit jamais arrivé. S’il existe un dieu – l’infini, l’univers, la source, quel que soit le nom qu’on donne à la miséricorde –, sa mère, en rémission d’un cancer, quitterait sa retraite silencieuse aux confins des Pyrénées pour écarter les rideaux de sa chambre, l’extraire de ce cauchemar qui la dépouille des gens qu’elle aime. Emma bondirait sur le lit maternel avant de se blottir sous les draps. Elle sentirait le poids fragile de son corps contre le sien. David rirait à gorge déployée, et le monde tournerait plus rond qu’il ne l’a jamais fait. Mais c’était maintenant. Et c’est au diable qu’elle devait l’instant présent.

À l’image de la souffrance, ses vêtements mouillés lui collent encore à la peau. Du sang coule de sa tête et coagule dans ses cheveux lourds de nœuds. Une porte empêche la lumière d’entrer. Celui qui se tient derrière peine à faire coulisser le battant tant il semble épais et lourd. L’humidité sourd des murs. Barbara pourrait presque sentir les moisissures remonter le long de sa cavité nasale, descendre dans son gosier pour se reproduire dans le nid chaud des muqueuses. Cette brute l’a bâillonnée pour qu’elle ne crie pas.

Ses poignets entravés dans le dos sont coincés contre le dossier d’une chaise qui meurtrit son échine au moindre mouvement. Ses chevilles sont attachées, et c’est comme si ce foutu trône était cloué au sol. C’est un peu l’histoire de sa vie. Une existence paralysée par l’angoisse qu’un sadique a décidé de mettre en scène. Sa vision s’approprie l’obscurité, plante dans un coin du décor les contours d’un lit défait, celui d’un réchaud, d’un renflement à l’angle opposé, d’un lavabo, d’une gamelle sale posée sur une petite table où vibrionne une nuée de mouches.

Un homme pénètre dans cet enfer carcéral où elle n’a pas sa place.

Il vient seul.

C’est un soulagement de courte durée.

Le voilà qui approche.

Il craque une allumette, et tout s’éclaire d’une terreur mordorée.

Projetée par l’âtre crépitant, l’ombre du bourreau se dilue dans son dos. Un souffle effleure le côté gauche de son crâne. D’un geste doux, il retire le bâillon, et c’est pire que tout ce qu’elle craignait. La douceur est réservée aux proies malléables. La douceur est parfois pire que la douleur. Ça signifie que, quel que soit l’endroit où on la séquestre, personne ne l’entendra jamais. Le capitonnage de la porte atténue les sons comme les murs de pierre qui naturellement les isolent. Elle se sait hors du monde.

Mais son corps réclame son dû, se lamente à coups de barre dans l’estomac, martèle son bas-ventre, incendie ses reins. Barbara demande de l’eau. On lui fait boire une dose croupie au goulot. Elle hurle d’arrêter. On balance la gourde. Elle arrête de hurler. Envie de pisser.

On dégrafe son jean. On soulève son bassin, juste assez pour baisser le pantalon sur ses cuisses. Elle a beau résister, la chaise n’oscille pas d’un pouce. Clouée pour de vrai. Les larmes aux yeux, elle observe ses jambes flasques se resserrer, moins pour cacher son sexe que pour contenir sa vessie. Son ventre recouvre de plis disgracieux la définition de sa féminité, la chaleur de la maternité. Mais, à cet instant, l’unique source de chaleur émanant de son corps se répand en un jet brûlant.

Le fumier. Il a creusé un trou dans l’assise. Pour la pisse. Pour le reste. Et le seau placé dessous déborde déjà de tout ça à la fois.

Elle connaît son nom, il va la tuer. Comme il a éventré David ? Elle ne veut pas savoir. Pourquoi aurait-il fait ça ? Ça non plus, elle ne le demande pas.

L’homme s’éloigne. L’odeur âcre l’incommode. Tout pue dans ce trou à rats humide léché par le bouquet mourant des flammes. Il nourrit le feu à l’aide d’un tisonnier. L’air crépite à peine, donnant naissance à des ombres calcinées.

Profitant du fait qu’il tourne le dos, Barbara tire sur ses liens, mais la manœuvre aveugle écorche sa peau. Elle rêve d’endosser le plumage d’un oiseau. De survoler sa prison d’un battement d’ailes et s’élancer au-dessus d’un océan bleu plénitude. Elle rêve de liberté quand un fou l’enchaîne. Elle rêve de serrer le corps d’Emma dans ses bras, quand un torrent le brise. Elle rêve de rêves dont on ne se relève pas.

Au fond de la pièce, là où l’obscurité embrasse si tendrement chaque recoin, il y a une autre chaise, un autre seau, une autre captive immobilisée au moyen de visseries moyenâgeuses. Barbara tend le cou. Sa vision se dédouble, et la douleur s’accentue là où la matraque a percuté son crâne. Les vieilles dames se chevauchent et se cherchent dans un inconfortable brouillard avant de fusionner dans une même enveloppe.

Magda ?

L’a-t-il frappée, elle aussi, avant de la traîner dans cet endroit immonde ? L’a-t-il forcée à quitter l’orphelinat sous la menace d’une arme ?

Il s’agit forcément d’une erreur. Elles n’ont rien à faire là. Il finira par s’en rendre compte. Un soupir las dégonfle le poitrail sanglé à la chaise. Son manteau blanc épouse la courbe des vertèbres. Barbara remarque les mains gantées de Magda. Bien qu’attachées, ces dernières reposent devant elle dans un simulacre de pénitence. Au moins lui aura-t-on épargné les contorsions douloureuses qu’on lui inflige.

Croisant le regard de Barbara, Magda fait non de la tête. Ses yeux horrifiés anticipent la fin. Elle qui a eu toute une vie pour s’y préparer, perd un temps précieux, parce qu’on ne s’habitue pas à l’idée de la mort avant qu’elle vienne nous cueillir. Parfois sans prévenir. Et même en s’annonçant, le passage paraît toujours trop étroit, trop sombre ou trop froid.

Barbara pourrait en témoigner. Pour être morte en dedans depuis si longtemps.

Le gardien du feu souffle doucement sur les braises. Il n’a pas l’air si méchant – la brute, le cinglé –, quel que soit le nom qu’on donne à un homme qui séquestre les gens en regardant des bûches flamber.

« Où sommes-nous ? Qu’est-ce que vous voulez ?! Hé ! C’est à vous que je parle ! »

Il marque un temps d’arrêt. Dans le prolongement de son bras, le tisonnier chauffe à blanc. Il l’agite à la manière d’une épée qui s’apprête à combattre et transpercer l’impudeur des chairs molles. D’une pirouette étonnamment chevaleresque, il se retourne, les lèvres incurvées par la tension.

Mourir ne lui fait pas peur. Ce serait même un soulagement.

Tout vaut mieux que souffrir.

Le bourreau braque devant lui son étrange menace. Dans l’incandescence de ses yeux flamboie une cruauté animale.

Certaines choses ne trompent pas. Cet homme n’en est plus un. C’est une gueule pleine de crocs prêts à la déchiqueter, un monstre tapi sous son lit d’enfant, un ogre échappé d’un conte sans fées.

Barbara ferme les paupières et l’écoute approcher dans les fluctuations de l’air. Derrière le rideau illusoire qu’elle se crée flotte le souvenir de mille bonheurs accrochés au sourire d’Emma. Auxquels se conjuguent autant de regrets de ne pouvoir les retenir. Quelque part dans l’obscurité, Magda sanglote.

L’homme sifflote. Une comptine, un air tout doux, décalé. Barbara s’arrache au trouble du fredonnement accompagnant sa lente avancée. Si elle prononce son nom, peut-être que ça le rendra plus humain. Peut-être qu’il déviera de sa trajectoire, rengainera ce pic de malheur dont la pointe cuisante cible son ventre.

« Monsieur Marlois, ne faites pas ça… »

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