Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 29 sur 63

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Enigma

Chapitre 27

 

 

Une main la gifle, une autre tâte son pouls.

Jusqu’à ce qu’elle reprenne connaissance – quoiqu’il soit prématuré de qualifier ainsi la nébulosité qui enveloppe son esprit. Barbara se trouve dans un état de flottement où une évidence se démarque : elle mérite de souffrir, d’encaisser la douleur pour les fautes qu’elle a commises. Une mère se doit de protéger son enfant ! Mais elle a échoué. On prétend que tout le monde paye un jour sa dette. Question de karma, soutiendrait David.

Curieusement, personne ne pérore sur ses péchés pour la renvoyer en enfer. Si c’est ça le purgatoire, elle veut bien y passer le reste de sa mort. Ses yeux entrouverts distinguent des ombres qui se télescopent au milieu d’un concert de voix. Le brouillard absorbant ce petit monde en mouvement se dilue graduellement. Son regard cherche alors une flopée de croix blanches… Auxquelles se substituent deux prunelles noires.

« Tu n’étais pas obligé de m’en coller une…, siffle-t-elle à Warren.

— Désolé, ma belle. Tu mettais du temps à revenir. »

Revenir d’où ?

Peu importe, une petite voix intérieure lui souffle qu’elle aurait mieux fait d’y rester.

David apparaît à son tour. Un fin collier de barbe le vieillit de quelques années. Elle s’étonne de ne pas l’avoir remarqué plus tôt, mais des mèches sales et indisciplinées lui donnent un air négligé. Depuis quand ne s’est-il pas lavé ? Il applique un linge humide sur son front. La sensation n’est pas désagréable, presque plaisante. Jusqu’à ce qu’une vague de frissons déferle en elle.

Où sont ces parois qui l’étouffent ? Et l’infernal murmure des abeilles ?

« Combien de temps suis-je restée dans les vapes ?

— Le temps qu’on te transporte ici. »

Encore un peu sonnée, elle respire l’air vicié, observe le mobilier ordinaire, l’agencement standardisé, sent contre ses reins l’assise inconfortable du canapé. Son ordinateur trône sur la table basse encombrée de dossiers, une photo d’Emma dépasse entre les pages d’un livre fermé.

Ce pavillon lui est cruellement familier.

« Où est Magda ?

— Je suis là, mon petit. »

Sa voix vieillissante la couve de bienveillance. La seule présence de cette femme apaise cette souffrance qui renaît continuellement. Barbara accueille le miracle – la providence ou le hasard, peu importe le terme qu’on attribue à la magie d’une rencontre.

Avoir un peu moins mal, c’est déjà aller mieux.

Par sécurité, elle avale deux bonbons bleu plénitude.

La crise d’angoisse est passée, mais les larmes prennent le relais comme une ultime étape à franchir. Ses nerfs sont en train de lâcher.

Avoir un peu moins mal, ce n’est pas guérir non plus.

Alors Barbara ressent le besoin de s’excuser. On lui répond gentiment qu’il ne faut pas. Et pourtant si, elle s’en défend, s’efforçant de comprendre ce qui a déclenché un tel degré de panique. Tout lui revient d’un bloc.

Le couloir interminable envahi de chuchotements, la sensation de danger imminent et cette terreur à l’état pur qu’elle fuit en s’agrippant aux murs.

« Vous étiez dans la chambre du fond… », lâche-t-elle enfin.

Warren et David échangent un regard.

« Ils ont retrouvé le corps de Lizzie, c’est ça ? »

Magda gémit doucement.

Ce doit être un « oui ». Ou l’effet de surprise ? Parce qu’elle n’a pas vraiment l’air au courant.

« Le… corps ? Seigneur, tu en parles comme si elle était morte…

— Elle ne l’est pas ?

— Quoi ?! Non !

— Oh, j’étais persuadée que…

— Ils la cherchent encore. N’est-ce pas ? »

De toute évidence, Warren requiert le soutien de son environnement immédiat. De vagues hochements de têtes appuient cette probabilité préférable à toute autre.

« Qui est Arnold Gabe ? Pourquoi s’intéresse-t-il à Emma ? »

Barbara a de nouveau les idées claires.

Eux, un peu moins.

Elle se redresse, repousse la couverture en laine qui lui gratte la peau, affronte leur air si compatissant qu’il en devient insupportable.

Sur ses gardes, elle les confronte à nouveau, mais leurs réponses évasives plaident la confusion, invoquent un malheureux quiproquo.

Warren cherche ses mots. Il veut à tout prix éviter de commettre un impair devant Magda sur les raisons de sa virée beaumontoise, à savoir, accréditer ses déclarations.

« Arnold Gabe est un type qui collectionne des coupures de presse d’un genre extrême. Je l’avais déjà croisé dans la forêt. Mais je ne lui ai réellement parlé que ce matin.

— Tu as dit que ton expédition n’avait rien donné…

— Je t’ai menti. Il savait pour notre séjour au Val, et ses questions étaient vraiment tordues… Il m’a paru très insistant. Pour être franc, Barbara, je crois que ce gars fait une fixation sur toi.

— On préférait que tu n’en saches rien, renchérit David.

— Quel rapport avec Lizzie ? Vous parliez bien d’elle, non ?

— Uniquement parce que ce Gabe établit des liens là où il n’y en a aucun. »

Dans son manteau blanc qu’elle ne quitte jamais, Magda semble totalement désemparée. Barbara imagine qu’elle ne comprend rien à leur échange. La vieillesse rend parfois les gens invisibles au point qu’ils se considèrent comme des pions oubliés sur l’échiquier.

« Vous connaissez cet homme, Magda ?

— De réputation seulement. C’est un ermite qui a bonne presse auprès de la communauté. Il a déjà contribué à retrouver Lizzie… Arnold Gabe a dû vous dire qu’il était retraité de la police, non ? »

Warren acquiesce, un peu honteux d’en avoir douté. Un peu furieux aussi. Les propos de Magda créditent le bonhomme d’un maximum de points dans l’estime de Barbara. La condamnant à des chimères.

Tous ont conscience que cette conversation à demi-mot instaure un climat de malaise. Comme un fil électrique suspendu dans l’air. Un courant fort, prêt à dynamiter l’équilibre du groupe.

Sans attendre, Barbara envoie la première décharge.

« Pourriez-vous nous laisser quelques minutes ?

— Bien sûr. Ramène-toi, David. On a encore quelques détails techniques à régler pour cette nuit. »

Une brise fraîche s’engouffre dans la pièce lorsqu’ils quittent le pavillon.

Derrière les vitres, la luminosité décroît. L’obscurité sera bientôt là, chargée des immuables terreurs auxquelles l’esprit humain l’associe.

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