Enigma
Chapitre 60
4 ANS PLUS TÔT.
Et la boîte à musique ? Ah oui ! Sous le lit de David !
Demain, maman a prévu de s’absenter. Elle part chercher des réponses au village de Sent. Elle dit qu’elle ne peut pas l’emmener. Ce serait trop dangereux. Emma comprend. Maman ne fait que son travail. Et ça la rend heureuse.
Pendant son séjour, elle ira camper au milieu de la nature sauvage où gronde le torrent de Dischma. Tu veux ? Emma crie « oui » du bout des doigts. Le fracas des chutes effraiera les ours. Et puis, là-bas, il y aura peut-être des sabots de Vénus ?
David affirme qu’il sait où en trouver. Emma prie pour qu’il ne plaisante pas – après tout, elle a caché la boîte à musique sous son lit, peut-être qu’il la taquine à son tour ? Il parle d’une grotte située à dix minutes à pied du campement. Elle ne peut pas se tromper. En longeant le précipice, c’est tout droit.
« Rendez-vous à vingt-deux heures. Je t’emmènerai cueillir des fleurs. »
Le jour suivant, maman prépare son sac. Et celui d’Emma. Du linge frais et des jouets. Un baiser. Au revoir, maman.
Emma grimpe dans le bus. Elle rit aux blagues. Elle lit sur les lèvres. L’ont-ils oublié ? Arrivés à destination, les animateurs déploient des tentes, à distance raisonnable du vide qui, en un instant, avalerait tout ce petit monde.
Au programme de l’après-midi, atelier créatif, randonnée au cœur des Grisons. Emma sort des sentiers, on la ramène sur le droit chemin. Non, des sabots de Vénus, il n’en pousse pas ici.
Elle s’ennuie. Heureusement, la journée se termine autour d’un feu de camp où les yeux papillonnent de fatigue sur fond de légende et de chant collégial. Guettant l’heure promise, elle s’allonge au milieu de ses camarades, leur sommeil vibrant jusque dans sa chair. Quand elle les sent endormis, Emma se faufile hors de la tente. Un voile s’étend au-dessus de la vallée. Surprise par la pluie, elle hésite. Se met à courir. David avait raison. La grotte n’est pas loin. Emma se réfugie à l’intérieur, s’abrite de la tempête. La nuit est tiède, mais la voûte est glacée. Elle n’a pas longtemps à patienter.
Portée par le vent, une ombre se découpe à l’entrée de la caverne. La foudre éclaire celui qu’elle attend. Emma sourit. David aussi. Il avance. Quelque chose d’étrange assombrit son regard. Il n’est pas comme d’habitude, mais il est là. Il approche encore. Si près… Trop près. Sa main lui caresse la joue, glisse sur son épaule. Elle n’aime pas ça. Ce qu’il fait n’est pas normal. Pourtant, elle ne bouge pas. Bientôt, il arrêtera. Mais non, il grogne. Elle le voit à sa gorge qui tremble et se tend. David est un ours. Ou un loup. Voilà qu’il pleure à présent. Par sa faute ?
Il recule d’un pas. Enchaîne sur un second. Emma ferme les yeux. Un, deux, trois, soleil ! David n’est plus là. Emma ne comprend pas. Elle devrait peut-être le suivre ? Non. Elle sent qu’il ne faut pas. Alors, elle se replie au fond de la cavité, où ne poussent que champignons et saletés. L’orage éclate. Le sol glaiseux vibre sous ses fesses. Elle attend. Compte jusqu’à dix… Impact ! Les secousses se rapprochent. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9… Impact !
Il y a du mouvement dehors. Une bête ? Elle a peur. Ne s’habituera jamais à la présence des ours. Elle veut rentrer. Pour ça, il faut sortir. Mais, derrière le rideau brouillé de pluie, la chose bloque le passage. David ? Il est revenu. Il voulait seulement jouer. Maintenant, il va l’emmener cueillir des sabots de Vénus et…
Maman ?
Emma sait qu’elle ne devrait pas être là. Elle est en voyage. Emma est heureuse. Elle réclame un câlin à la chaleur de ses bras. Ces bras qui l’enlacent. Si fort, qu’elle étouffe. Maman relâche l’étreinte.
Mains frottées l’une contre l’autre. Bien à plat.
Elle demande pardon.
Maman l’entraîne sous le déluge. Elles vont prendre froid ! Elles s’enfoncent dans la nuit. Où les ours rôdent.
Où les monstres voient.
À travers les larmes du ciel, maman dit qu’elle ne peut pas. Qu’elle ne peut plus. Vivre avec ça. Ça fait trop mal. Alors elle pleure. Elle dit qu’un jour sa petite fille partira, rencontrera des obstacles et des hommes. Alors elle aussi aura mal. Elle aussi pleurera. Comme les enfants du Val. Comme tous ceux qu’on ne protège pas. Elle doit réparer ça. Tout le mal qu’elle fait. Tout le mal qu’elle lui fait. Ça doit s’arrêter. Parce qu’elle étouffe à force de respirer. Elle dit qu’elle est venue la sauver. Qu’elle n’a jamais fait ça avant. Qu’elle ne sait pas comment on s’y prend. Qu’elles ne se quitteront plus jamais.
Pouce, index, auriculaire. Trois doigts levés.
Je t’aime, Emma.
Ses bras se tendent. Ça ne veut rien dire. En langue des signes. Ça la pousse vers l’arrière. Les branches la griffent, cherche à la retenir. Sur le flanc rocheux, le sabot de Vénus est là. Il s’éloigne. Et le ciel aussi s’éloigne.
Maman est en haut.
Emma est en bas.
Emportée par des tourbillons bouillonnants.
Emma se noie.
Maman, pourquoi ?
Emma est un ange.
Emma ne veut pas.
Elle ouvre les yeux.
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