Enigma
Chapitre 3
Dès son arrivée, elle est frappée par le silence qui plane sur les rues du village. Ses habitants semblent avoir déserté Beaumont-la-Ronce en abandonnant des jouets d’enfants sur des pelouses fatiguées et des bacs à fleurs fanées sur des rebords de fenêtres. Seul le frémissement d’un rideau ou le fumet d’un fourneau contredit ses impressions.
Si Barbara met un point d’honneur à faire preuve de discrétion, elle imagine bien que sa traversée en 2 CV Charleston ne passe pas inaperçue. Son intention de filmer l’ancien orphelinat pour les besoins d’un reportage a dû alimenter bon nombre de discussions enflammées. D’après l’actuel propriétaire du domaine de la Haute-Barde, l’annonce de sa venue a soulevé un chant unanime de protestations, avant d’être finalement tolérée comme un mal utile au devoir de mémoire. Elle comprend la réticence des autochtones à l’encontre de son projet et suppose que la démolition programmée du bâtiment n’est pas étrangère à ce revirement d’opinion. Dans quelques mois, le chantier d’un complexe hôtelier aura remplacé ce vaste mouroir en enterrant son histoire sous des tonnes de gravats. Et au fond, personne n’aime assister au spectacle de la destruction, sans garder intact le souvenir des vieilles superstitions. C’est humain. Un instinct hérité d’un paradoxe, entre peur de l’inconnu et fascination pour le merveilleux.
Elle a fait de sa passion un métier. Son succès tient à sa capacité de traduire le langage des pierres mortes par des ambiances saisissantes. Pourtant, rien ne prédestinait la jeune étudiante en journalisme à se spécialiser dans le reportage indépendant principalement axé sur le patrimoine oublié. Une collision frontale l’avait littéralement précipitée sur cette voie considérée sans issue. Chronologiquement parlant, il s’agissait d’une rencontre fortuite sur les bancs de l’école. Le genre de rencontre qu’on épouse, avec laquelle on cherche à se reproduire, pour sceller ensuite un divorce sans cris ni reliefs. Un parcours de vie assez banal durant lequel Alexander, son ex-mari, avait réveillé son adoration pour les lieux abandonnés. Avant de reprendre le large vers son pays d’origine. Celui de l’Oncle Sam.
Vogue, vogue, mon chéri, comme si la distance pouvait isoler le passé dans une bulle hermétique…
Il avait mis les voiles. Dans un silence absolu. Elle n’avait pas tenté de le retenir. À quoi bon ? Statistiquement, les vicissitudes d’un mariage conduisaient un couple sur quatre à rompre ses vœux. Obtenir la jouissance de leur pavillon en banlieue parisienne avalisait ce traité de paix, et l’épouse éconduite s’était contentée de cette entente cordiale.
Mais aucun formalisme administratif ne briserait le dernier trait d’union entre eux. Et de loin le plus douloureux. Emma.
Tel un écho à ce triste constat, le crachin s’invite dans le paysage désolé. Barbara actionne les essuie-glaces. Si seulement ils pouvaient aussi balayer les idées noires, pense-t-elle en fixant le pare-brise, au-delà duquel défile son bilan désastreux. Les souvenirs heureux ont pris la poudre d’escampette, alors, pour remonter la pente de ses émotions, elle s’accroche à la perspective de capter l’essence des lieux pour ce qu’ils sont – des monuments aux morts – parce qu’ils donnent un sens à sa vie criblée de vides. Pourtant, qui, aujourd’hui, hormis de rares passionnés, se soucie encore d’immortaliser des édifices en ruine, sans exploiter systématiquement le filon lucratif du paranormal ? Elle résiste à la mouvance branchée des traqueurs d’entités, mais, depuis quelque temps, les financements s’appauvrissent et les maisons de production se détournent d’un marché autrefois florissant.
Quatre ans plus tôt, Barbara avait songé à abandonner son concept rétrograde, sans finalement s’y résoudre.
Encore moins après avoir retrouvé les traces des Enfants du Val, se dit-elle, charmée par la sonorité poétique empruntée à l’œuvre de Rimbaud.
Elle était venue pour eux. Dans le seul but de leur consacrer l’intégralité d’un reportage dont le fil conducteur se basait sur un mystère. Le projet « ENIGMA » avait ainsi germé au milieu d’un vaste champ d’incertitudes.
Ce volet s’inscrivait dans la continuité d’une histoire qui avait débuté sur un tournage au cœur des forêts suisses, où Barbara avait appris l’effroyable destin de trois enfants, victimes de l’hérésie d’un savant fou durant la Seconde Guerre mondiale. Sa propre existence avait alors basculé du jour au lendemain, sans crier gare et sans un mot d’excuse pour l’obsession qui, depuis, chevillée à son cœur, grignotait sa raison.
Encore aujourd’hui, plutôt que se défaire de cette insidieuse folie, elle s’y accroche à tout prix. On dit que le vague à l’âme agit comme une drogue. Elle peut en témoigner, une fois consommé, il empoisonne l’esprit jusqu’à la dépendance.
Une bouée de sauvetage sacrément submersive, reconnaît-elle, parfaitement lucide quant à son état dépressif.
Machinalement, Barbara fait craquer ses doigts pour évacuer le souvenir du Val Sinestra et de ses Grisons, en vain. La douleur comprime sa poitrine et ravive l’horreur. On ne quitte jamais un tel endroit, à moins que lui le décide.
Soudain, aussi mal en point que sa conductrice, le moteur de la 2 CV s’essouffle et crachote. Enfoncer de concert les pédales de frein et d’accélérateur ne fait pas bon ménage. Barbara redémarre et emprunte une route secondaire pour quitter le centre du village. Elle ne veut pas importuner les habitants et se sent illégitime sur ces terres dont elle vient déterrer les secrets. Pourtant, elle est bien là, armée de questions et d’un besoin impérieux de réponses. Sa conduite approximative trouble la quiétude du monde feutré qui l’entoure. Elle s’en excuse en silence et poursuit son chemin.
Les entrelacs de bitume bordés de champs en friche sont tels que son imagination les concevait : éthérés par une brume persistante. La scénographie parfaite pour camper une atmosphère mélancolique. Voire horrifique. Non, ce genre-là n’est définitivement pas sa came. Grandir au rythme des programmes déconseillés aux moins de seize ans contribue nécessairement à dessiner les traits d’une personnalité. Le signalement des programmes n’existait pas à l’époque, mais regarder en douce tous les épisodes de La Poupée sanglante l’avait vaccinée contre le trop-plein d’hémoglobine. Sa sensibilité s’était doucement orientée vers l’épouvante suggérée, la tension exacerbée. Rien de franchement brutal. Sa violence à elle s’avérait plus subtile. Plus sournoise. Et le caractère admirable des lieux abandonnés adoucissait encore cette tendance.
Barbara abaisse le pare-soleil. Le miroir de courtoisie expose les méfaits de ses récentes insomnies. Lui qui ne ment jamais semble particulièrement bavard aujourd’hui. Ce traître dénonce impudemment son addiction à la mélancolie. Elle le relève d’un coup sec. Sa vue brouillée par la fatigue accuse le choc d’un millier d’étoiles. Ces derniers temps, l’approche du tournage a englouti ses nuits comme un ogre dévorant sa conscience avec l’intention de n’en laisser que des miettes. Pari ô combien réussi pour lui ! se dit-elle en s’autorisant un brin d’ironie.
Un coup d’œil à l’écran de son smartphone lui indique que ses collaborateurs l’attendent déjà au point de rendez-vous. Ils ne sont que deux, mais comptent parmi les meilleurs. Pour pallier les coupes budgétaires inhérentes aux crises successives, l’équipe technique s’est réduite au strict minimum. Elle ne s’en plaint pas. Au contraire. En cas d’échec, l’intimité de leur projet resterait préservée.
Trois appels en absence. Autant de SMS : « T’es à la bourre, BB », « Mais p…, t’es où ? », « On commence sans toi ». Plutôt laconique, Warren ne lésine jamais sur l’emploi des émoticônes quand il s’agit d’exprimer son humeur. Et quand il ponctue ses phrases avec ses initiales, cela traduit généralement un haut degré d’agacement. BB pour Barbara Blair. Ou pour Barbara Bordeline – au fond, ça collait bien à sa psyché du moment. Ce côté bourru confère un certain équilibre à leur trio. Elle suppose que David, le dernier symbole de l’équation, aurait fait preuve d’un peu plus d’élégance pour traduire son inquiétude.
Barbara inspire profondément.
Tout ira bien, se rassure-t-elle, avant de reconnaître qu’il est trop tard pour ça.
Comme dans un rêve, le spectre colossal d’un bâtiment abandonné se découpe au loin dans l’intervalle des arbres alignés en rangs serrés. Barbara ralentit. Avisant une arche en pierre brisée, elle enfonce la pédale de frein et se range sur le bas-côté. À bout de souffle, la 2 CV Charleston s’immobilise. La conductrice ouvre la portière et s’engage dans une ornière. La boue s’accroche à ses rangers tandis qu’elle remonte l’accotement instable.
Magnifique est le premier mot qui lui vient à l’esprit lorsqu’elle découvre l’ogive en ruine. Deux plaques d’origine résistent à l’assaut des plantes grimpantes qui s’enroulent autour des colonnes en pierre. Gravé dans le marbre s’inscrit, de part et d’autre : « ORPHELINAT » et « L’AVENIR DU PROLÉTARIAT ».
Nous y voilà.
Une chaîne cadenassée interdit le passage vers une allée de graviers ombragée par la voûte des arbres. La mention « Propriété privée – Défense d’entrer » ne la dissuade en rien d’avancer jusqu’à la grille.
« Vous cherchez quelqu’un, mademoiselle ? »
Une vieille femme a surgi dans son dos, serrant au creux d’un poing tremblant un bouquet de roses dont les pétales jaunes s’étiolent sous la bruine. Dans cet équilibre fragile, le pommeau d’une canne se rétracte sous l’autre manche de son manteau.
Sa question anodine déstabilise Barbara. Tout comme la réponse qu’elle formule en elle-même.
Qui je cherche ? Trois anciens pensionnaires certainement morts et enterrés depuis longtemps. Les auriez-vous croisés ?
« Je cherche l’entrée principale du domaine.
— Ça l’était autrefois. Mais il existe un autre accès. La Haute-Barde couvre plusieurs milliers d’hectares, jeune fille ! Je suppose que vous êtes attendue par notre châtelain ? Monsieur Marlois n’autoriserait personne à marcher sur ses terres sans un accord préalable. »
La description du propriétaire de l’orphelinat s’avère fidèle au bonhomme que lui a dépeint Warren lors de sa virée en repérage, un mois plus tôt. Aux dires de son caméraman, l’homme en question traquait les intrus, flash-ball en main, quitte à en faire usage. Un fou, probablement. Mais un fou coopérant.
« Pour arriver à bon port, prenez à droite et roulez jusqu’au dernier croisement. Impossible de manquer l’accès, sinon vous plongeriez dans l’étang !
— Eh bien, j’aimerais autant éviter. Merci, madame…
— Appelez-moi Magda. Vous venez pour tourner un film, n’est-ce pas ? Tout le monde en parle, ajoute-t-elle avec un sourire entendu.
— Un reportage, rectifie Barbara.
— Ici ? À l’orphelinat ? Étrange, ce n’est plus qu’un ventre vide, vous savez… »
L’image induite par ces mots fait mouche dans l’esprit de la jeune femme.
« Vous seriez surprise d’apprendre à quel point les lieux parlent après leur mort.
— J’aimerais en dire autant des vivants, confie la vieille dame en rosissant. Feu mon époux, volubile par nature, me disputerait sûrement de longer la voie jusqu’au cimetière pour aller fleurir sa tombe… »
Barbara considère la frêle silhouette campée sur cette route de campagne. Les épaules voûtées sous un épais manteau blanc, une écharpe nouée sous le menton pour la protéger de l’humidité, Magda se fond dans le décor désuet comme si elle menaçait de prendre racine. Sa peau forme un réseau de sillons complexes que la sénescence se chargera d’entretenir. Pourtant, derrière ses paupières tombantes miroite un regard sans âge.
« Vous connaissez bien cet endroit ? interroge la réalisatrice en reportant son attention au-delà des grilles.
— Plutôt, oui. Ma mère y exerçait en tant qu’infirmière en chef. C’était au milieu du siècle dernier. Elle m’emmenait souvent… Enfin, avant le massacre. Sans doute en avez-vous entendu parler ?
Le cœur de Barbara bondit dans sa poitrine. Elle ne croit plus aux miracles. Il y a bien longtemps que le Grand Barbu a cessé d’exister autrement qu’en idole poussiéreuse. Le destin ? Un joyeux bordel qu’on fourre dans la tête des gens désespérés. Stop. Elle réfléchira plus tard au bonimenteur qu’elle doit remercier.
« La nuit de l’Heure fantôme ? C’est précisément la période sur laquelle je souhaite concentrer mon reportage.
— Attendez ! s’écrie Magda. Vous n’êtes pas ce genre d’individus qui déguisent la vérité en s’autoproclamant chasseurs de fantômes, au moins ? »
Barbara laisse échapper un rire franc. La sensation explose dans sa bouche comme la saveur d’un mets qu’elle redécouvre. Dans l’équipe, la seule personne répondant à cette description tient une perche la majeure partie du temps. Elle évite donc de mentionner l’attrait de son ingénieur du son pour les phénomènes de voix électroniques qu’il assure enregistrer sur chaque lieu de tournage. Si David avait pu transformer le concept éthique de la production, il aurait certainement conçu le genre de fabrique à sensationnel décrié par la vieille femme. Tant que ses initiatives personnelles n’interféraient pas avec leurs enquêtes, Barbara laissait le champ libre à ses convictions.
« Rassurez-vous, Magda. Je me contente de restaurer la mémoire des lieux.
— C’est un beau métier. »
Un métier résolument exigeant, nécessitant persévérance et dévotion, parfois même jusqu’au sacrifice de soi, aimerait-elle ajouter.
Saisir les opportunités étant la clef de voûte du succès, la réalisatrice tente sa chance :
« Vous habitez donc Beaumont-la-Ronce depuis longtemps ?
— Pas exactement. J’en suis partie à un tournant de ma vie. Il faut savoir couper le cordon de ses origines, n’est-ce pas ? Mais la vieillesse forme une boucle qui nous ramène inévitablement à notre point de départ… Alors, par la force des choses, je suis rentrée au bercail… Pardon, je vous ennuie avec mes bavardages !
— Pas du tout.
— Vous êtes adorable.
— Pas tant que ça… Pour être honnête, votre histoire m’intéresse. Accepteriez-vous de témoigner dans le cadre de mon reportage ? demande-t-elle sans ambages.
— Seigneur, non ! Il y a eu tant de malheurs, vous savez…
— Permettez-moi d’insister. »
Barbara crève d’envie de la supplier à genoux. Ses investigations sur l’histoire de l’orphelinat n’avaient abouti qu’à des rumeurs jamais étayées. Les archives rassemblaient des bribes d’informations insuffisantes à la densité qu’elle escomptait donner à son projet. Internet n’offrait pas davantage de résultats, et la coopération des habitants déjà interrogés semblait compromise. Baser son enquête sur des faits véridiques impliquait de tenir à l’écart toute forme d’interprétation personnelle. Barbara se devait d’éliminer ses propres spéculations.
Elle a besoin d’éléments tangibles.
Elle a besoin de Magda.
« Prenez le temps d’y réfléchir, s’il vous plaît. Vous savez où me trouver, si toutefois vous changiez d’avis… »
Barbara laisse mourir sa phrase. Le regard troublé de Magda génère en elle un poignant sentiment de culpabilité. Ses cils ourlés de larmes reflètent avec pudeur une tristesse infinie. De quel droit bousculer le quotidien routinier d’une vieille dame pour servir ses propres intérêts ? À quel moment ses principes ont-ils dérapé au point qu’elle devienne un monstre d’égoïsme ?
« Je peux vous conduire quelque part ? demande-t-elle comme pour se racheter d’une impardonnable erreur.
— C’est inutile, Barbara. Le cimetière est à deux pas », répond Magda en désignant l’orée d’un bois.
La réalisatrice fronce les sourcils.
« Comment connaissez-vous mon prénom ?
— Tout le monde le connaît, jeune fille ! L’annonce de votre venue a fait grand bruit. Certains grincheux vous appellent “l’étrangère”. Bien peu de mes congénères auraient fait le rapprochement
étymologique sans l’intervention de quelques érudits ! À l’image de ce 1 cher monsieur Marlois… Personnellement, je n’aime pas ce surnom. Je préfère de loin vous considérer comme l’une des nôtres. »
Magda a lâché le patronyme de l’ancien maire comme on se brûle les lèvres à trop en dire. Barbara n’insiste pas. Elle se forgera sa propre opinion avant de porter un jugement sur ce dernier.
Un nuage de pétales s’écrase sur le sol détrempé. Pour une raison qui lui échappe, Barbara se penche et les ramasse jusqu’au dernier. Une façon, peut-être, de conserver encore un peu le mirage Magda, dont le spectre bancal s’évapore déjà dans les taillis épais.
Sans savoir encore à quel saint se vouer – hasard ou synchronicité ? –, Barbara reprend la route noyée sous un déluge de pluie.
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