Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 45 sur 63

Pages du PDF

Enigma

Chapitre 43

 

Dès son arrivée à la Haute-Barde, Arnold Gabe s’aperçoit que le village entier s’est donné rendez-vous pour assister aux conséquences d’un anniversaire tristement célèbre. Une foule compacte se presse derrière le périmètre de sécurité établi autour de l’édifice. Manifestement, les habitants ne voient pas d’inconvénient à piétiner le terrain d’une propriété privée qu’hier encore tous craignaient d’approcher. Au demeurant, la rumeur selon laquelle Lizzie aurait été localisée s’était répandue comme une affection virale. Personne n’avait jugé bon de le contaminer. Arnold savait se faire oublier, et c’était bien là l’écueil d’une vie d’ermite.

Bloqué derrière son volant, il observe ses propres voisins s’indigner d’une probable tragédie tout en tendant le cou pour ne rien perdre des interactions susceptibles de nourrir leur curiosité.

« Ils ont retrouvé la gamine !

— Dieu soit loué !

— Pauvre enfant… Elle est restée enfermée là-dedans pendant trois jours, paraît-il.

— Regardez sa mère, c’est à peine si elle tient debout. Elle doit se sentir minable. C’est ce qui arrive quand on abandonne ses gamins pour vendre son c…

— Arrête, c’est une brave femme.

— Ça ne l’empêche pas d’être une traînée. »

Gabe imaginait bien que les activités tarifées de Sandra finiraient dans la bouche de quelque empoisonneuse. Et sa plus proche voisine les détrônait toutes.

Engoncée dans une combinaison rose bonbon, la quadragénaire effectue une impressionnante rotation du buste. Mains vissées sur ses hanches larges, la commère de la rue Saint-Armel affûte son regard biaisé.

« Ah ! Vous voilà ! lance-t-elle tandis qu’Arnold peine à s’extraire de l’habitacle. Je vous avais bien dit qu’il y avait un truc pas net chez ce type ! Si vous voulez mon avis, les gendarmes l’ont serré cette nuit… On dit qu’il cachait des trucs dégueulasses à l’arrière de sa camionnette. »

Accoudé à deux béquilles, Arnold regrette déjà son incursion dans le monde supposément civilisé.

« De qui parlez-vous ?

— Du grand gaillard qui prétendait filmer à l’orphelinat !

— Warren Tasselier ?

— Me souviens plus de son nom. Mais je n’oublierai pas de sitôt le regard salace qu’il m’a lancé… Dites, ce pervers s’est arrêté chez vous aussi, non ?

— En quelque sorte. Mais…

— Et vous ne l’avez pas trouvé bizarre ?

— Un peu.

— Ah, vous voyez ! s’extasie-t-elle, prenant à témoin la femme du boulanger qui ne fait pourtant que passer. J’étais l’une des seules à m’opposer à ce que des étrangers viennent fourrer leur nez dans nos affaires. Comme si ce maudit orphelinat ne causait pas déjà assez de problèmes ! »

Sa voisine souffre d’une éminente diarrhée verbale qu’aucun volontaire à ce jour n’a jamais osé stopper. Elle assure que le géant aura certainement filmé les sévices infligés à la pauvre Lizzie, son agonie, sa mort en direct – allez savoir ce que ce monstre lui a fait !

Arnold ferme les écoutilles. Il n’a pas l’intention de corroborer ses fantasmes refoulés. Il faudra bien un jour que quelqu’un se dévoue à lui clouer le bec. Ce ne sera pas lui. Pas aujourd’hui en tout cas.

« Vous devriez rentrer chez vous », se contente-t-il de marmonner avant de s’éloigner par à-coups en traînant ses pieds morts. Les jérémiades pleuvent dans son dos tandis qu’il trouve refuge sous l’arbre aux poupées. Pour ce qu’on en fait, ce pauvre effeuillé choisirait certainement qu’on le déracine plutôt que d’amuser la galerie une fois l’an.

Arnold cale son épaule contre l’écorce, dont les nervures craquent et se déchirent. De la pointe de sa béquille, il repousse le baigneur éborgné qui ne cesse de lui sourire. De toutes les atrocités auxquelles sa carrière l’a confronté, les objets inanimés ont toujours tenu une place à part – comme si tout lui rappelait cette maudite clef apparue par un soir d’orage. Comble de malchance, une dizaine de ses semblables s’amoncellent à ses pieds.

Gabe détache son regard des petits monstres défigurés. Plus haut à l’horizon, il cherche un visage ami parmi les gens massés près du dispositif de sécurité, mais n’en reconnaît aucun. Sandra a disparu des radars. Elle n’est plus qu’un prénom murmuré dans la fourmilière des villageois, un nom scandé par des journalistes fraîchement débarqués.

Instinctivement, l’intérêt d’Arnold se focalise sur les forces de l’ordre en intervention. Sur les lieux, le déploiement des techniciens traduit la présence d’un cadavre bien plus que la perspective d’un sauvetage. L’édifice fourmille de combinaisons blanches familières des scènes de crime. Chacun remplira son rôle. Constater. Examiner. Photographier. Prélever. Autant de verbes qui conjuguent une vie humaine au passé.

Il était une fois Lizzie.

Arnold refuse de l’envisager. Il combat l’attrait du sol meuble qui cherche à l’enliser, relève la tête comme un soldat défiant quatre mille mètres carrés de pierres noires. Imperturbable, l’orphelinat avale et recrache tous ceux qui pénètrent ses innombrables bouches. Gabe ne croit en rien. Pourtant, il se surprend à prier pour un miracle.

Pataugeant près de la Pierre-Levée, un gamin en uniforme le salue d’un geste de la main. Une maigre aubaine sous le ciel dégagé. Gabe se souvient de l’admiration manifeste de cette jeune recrue intégrée parmi les rangs l’été dernier, alors que Lizzie entamait sa longue série d’escapades. La pertinence de ses raisonnements avait fait mouche au point de paraître héroïque. Statut qu’il n’avait jamais revendiqué. Au contraire, être cité en exemple renforçait son sentiment d’inutilité – paradoxe qu’Arnold se refusait à analyser. Toutefois, quand Gabe lui fait signe d’approcher, le gamin hésite. Il sait d’avance que la manœuvre dissimule un piège qui le précipitera hors du cadre autorisé.

« Vous vous souvenez de moi ?

— Je sais qui vous êtes, monsieur Gabe.

— Parfait. Alors vous savez aussi que je ne partirai pas sans savoir ce qu’il s’est passé ici.

— Je vous ai déjà vu à l’œuvre… J’aurais défendu votre intégrité si le nouveau chef n’était pas si obstiné », s’excuse-t-il.

Arnold comprenait qu’asseoir son autorité commençait par balayer les alliances informelles établies par son prédécesseur.

« Ne vous en faites pas pour ça. Il n’en saura rien. »

Le piège se referme.

En dépit de ses états de service, Gabe incarnait un civil comme les autres sur cette enquête. Divulguer des informations confidentielles à toute personne non habilitée entraînerait – au mieux – une mise à pied. Le jeune brigadier estimait sans doute s’être déjà confronté au pire en apercevant le corps gonflé d’une gamine remonter sur une civière. La première vision sinistre de sa carrière se résumerait à ça. Et tant mieux, après tout, si c’était la dernière.

« Écoutez, monsieur Gabe, si une bande d’ados n’avait pas appelé pour se plaindre d’un type bizarre qui les aurait coursés un peu plus tôt, nous serions passés à côté.

— À côté de quoi ?

— Je ne devrais pas vous parler…

— Mais vous le faites quand même. »

Le gamin jette un coup d’œil à la dérobée. Ses supérieurs sont bien trop affairés pour se préoccuper d’un gendarme volontaire habitué aux infractions mineures. Son débit s’accélère.

« On a retrouvé Lizzie dans les sous-sols.

— Est-elle… ?

— Inconsciente. Son état est critique. Elle a perdu beaucoup de sang… »

Arnold digère la nouvelle avec un soupir indécent. Compte tenu de la batterie d’experts dépêchés sur le site, si Lizzie est vivante, quelqu’un d’autre est mort.

« Comment ? »

Les mâchoires crispées, le brigadier tente de restituer ce que son cerveau a malencontreusement enregistré.

« Une fracture ouverte à la jambe, trois dents manquantes, des morsures au niveau du ventre, un coup porté au crâne… Vous l’auriez vue ! Putain, c’est comme si quelqu’un s’était amusé à lui broyer les os ! La gamine a mariné dans l’eau un bon moment. C’est probablement ce qui l’a sauvée. Sans boire, elle n’aurait pas survécu.

— A-t-elle été violée ?

— Il est trop tôt pour…

— Évidemment. Pourriez-vous me raccompagner à ma voiture ? Personne ne vous blâmera d’escorter un infirme à bon port. Ainsi nous pourrons poursuivre cette conversation sans éveiller les soupçons. Évitons juste d’approcher la hyène déguisée en chamallow. Elle et sa meute croqueraient le moindre de nos mots. »

Le gamin sourit, courageux face aux démons de l’humanité qui le hanteront jusqu’à la fin. L’improbable duo remonte vers la route sans attirer l’attention. Tous les regards sont rivés aux portes de l’orphelinat où se danse un nouveau ballet.

« Connaît-on l’identité de l’homme interpellé cette nuit ? interroge doucement Arnold, lorgnant le spectacle à travers la foule.

— Désolé, je ne peux pas…

— Je comprends. Alors, parlez-moi des preuves à charge, parce que je ne vois pas comment le signalement providentiel d’une bande d’adolescents aurait pu conduire les recherches jusque dans les sous-sols de l’orphelinat. »

En mentor chevronné, Arnold était capable de briser les plus fervents vœux de silence. Et c’est en usant bien mal de son ascendant qu’il apprend le contenu saisi à l’arrière de la camionnette. Le gamin lui parle d’un refus d’obtempérer, d’une poupée démembrée aux cheveux synthétiques gominés par le sang – d’origine animale d’après les premières analyses, d’un sac-poubelle débordant de linge souillé, d’une boîte en fer au contenu obscène.

« Quel genre ?

— Des lettres à caractère pédopornographique, monsieur.

— Ce sont des preuves indirectes, souligne Gabe.

— Qui signent des aveux. »

Arnold fronce les sourcils. Il ne s’attarde pas sur la teneur des correspondances. L’analyse graphologique trahirait le ou les auteurs bien plus que leurs mots. Un autre point le questionne. En dépit de la réactivité des premiers secours, il ne saisit toujours pas ce qui les a conduits là. L’horreur embrouille même les esprits brillants. Nulle surprise, selon lui, à ce que le sien échoue.

« La poupée appartenait à Lizzie…, explique l’autre. Sa mère l’a confirmé.

— Ça ne me dit toujours pas comment vous avez localisé sa fille… »

Avec sa bouille juvénile, le gamin boufferait ses galons qu’on lui donnerait tout de même le Bon Dieu sans confession.

« Quand la patrouille l’a interpellé, l’individu pointait l’orphelinat du doigt. Il prétendait qu’un de ses confrères était grièvement blessé. Les effectifs mobilisés sont intervenus une heure plus tard. La quantité de sang présente dans le hall corroborait les déclarations du suspect. Mais, à ce moment-là, pas de corps pour les confirmer. »

Il marque une pause. Son regard plonge vers l’étang en contrebas, scintillant dans le chuchotement des roseaux.

« Poursuivez », suggère doucement Arnold.

Le jeune gendarme semble revenir de loin. D’un pays imaginaire où les gosses n’agonisent pas sous terre. Où le sang ne coule qu’en vin de messe. Une contrée dépourvue de la folie des hommes et des hommes eux-mêmes.

« La zone d’exploration nécessitait l’intervention des renforts, reprend-il après un atterrissage forcé dans le monde réel. Les équipes se sont déployées des étages au sous-sol. Ce dernier se divise sur plusieurs kilomètres de tunnels dont certains rebouchés après-guerre. Un labyrinthe initialement conçu comme un abri. Le plus long d’entre eux s’étend de l’ancienne chaufferie à la route principale. En raison du délabrement de l’édifice, les pluies diluviennes ont inondé les soubassements à plus d’un mètre du sol. C’est là qu’ils ont retrouvé Lizzie… »

Arnold contemple la lumière grisâtre jaillissant de l’orphelinat, lieu censé protéger l’enfance.

« Nous y voilà. Maintenant, parlez-moi de la seconde victime… », ajoute-t-il en désignant les fourmis blanches visibles à travers la foule.

Le brigadier paraît à nouveau déconnecté d’une situation factuelle que sa jeune expérience refuse d’intégrer.

« Vous me mettez dans une position délicate.

— Vous m’en voyez désolé, assure Gabe. Tenez, ouvrez la portière, s’il vous plaît. Mes bras commencent à fatiguer… Voilà, merci. Le légiste est-il déjà sur place ?

— Oui. Il procède à la levée de corps. »

Une étape fondamentale à l’examen d’un cadavre sur son lieu de découverte durant laquelle le médecin tenterait de préciser les causes et les circonstances du décès.

« A-t-on pu déterminer l’identité de la victime ?

— Pas encore.

— C’est fâcheux, souffle Arnold en se laissant choir sur le siège conducteur.

— L’homme est de type caucasien, s’empresse d’ajouter le jeune homme. Une quarantaine d’années. Le ventre perforé par un éclat de verre. D’après les traces de sang, quelqu’un a traîné son corps sur une centaine de mètres. Certainement dans le but de le dissimuler au fond d’un corridor. Il avait… enfin, ses tripes…

— Épargnez-moi les détails. Mes nuits sont suffisamment courtes comme ça. »

Gabe imaginait mal le suspect présumé d’un potentiel crime pédophile pointer précisément du doigt le lieu où s’était produit un incident mortel d’une autre nature. Orienter les recherches vers l’orphelinat le positionnait en première ligne sur le champ de tir des enquêteurs. Une cible trop facile. Quel que ce soit le drame joué entre ces murs, de nombreuses zones d’ombre entachaient ce que beaucoup tenaient pour une évidence.

« Y a-t-il quelqu’un d’autre à l’intérieur ? enchaîne-t-il.

— Pas d’autre victime pour le moment.

— Des témoins ?

— Aucun.

— Autre chose ?

— Non.

— Et le véhicule stationné dans l’allée ?

— Une 2 CV Charleston immatriculée au nom de Barbara Blair.

— Rien d’étonnant. Elle séjourne à l’orphelinat pour les besoins d’un tournage. Le village ne parle que de ça depuis des semaines… Elle a bien dû laisser des traces ?

— Deux équipes examinent actuellement les pavillons à la recherche d’effets personnels.

— La voiture nous apprend quelque chose d’autre ?

— Si on peut dire. Barbara Blair n’aurait pas pu aller bien loin.

— Pourquoi ça ?

— Les deux pneus arrière sont crevés.

— Très fâcheux.

— Rassurez-vous, nous la recherchons activement. »

Arnold n’en doute pas un instant.

À défaut de retrouver son corps pourrissant quelque part, la photo de la réalisatrice serait bientôt épinglée au panneau des suspects, des fils rouges tentaculaires la reliant aux survivants, comme au mort éventré de cette nuit d’orage. Par un étrange paradoxe, le décès d’une poupée retrouvée à l’arrière d’une camionnette adoucissait la fresque funeste. Un tableau sur lequel ne figurait pas Lizzie serait à jamais une œuvre magnifique. Arnold claque la portière. Il est sur le point de démarrer quand le brigadier cogne à la vitre.

« Monsieur Gabe ?

— Oui ?

— On dit que Beaumont-la-Ronce n’avait pas connu un tel carnage depuis…

— Depuis ma naissance, petit, je sais. Depuis ma naissance… », répète-t-il, comme s’il en découvrait soudain le sens caché.

OceanofPDF.com