Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 52 sur 63

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Enigma

Chapitre 50

 

Il s’est écroulé, visage arraché, mâchoire pulvérisée ne laissant qu’un puzzle impossible à reconstituer.

Barbara peine à croire qu’il lui faudra vivre, manger et se coucher chaque soir avec cette image en arrière-plan. Des bouts d’homme ont atterri sur sa joue, son cou, matière visqueuse dont elle n’oubliera jamais l’odeur soufrée. Elle pourrait presque entendre les bruits de succion tandis que le sol gorge ses aspérités de fluides qui s’écoulent d’une tête massacrée.

L’arme braquée dans le vide qu’elle a laissé, Magda maintient sa position de tir comme si le fusil de chasse ne pesait rien. Ses bras ont absorbé le recul avec une force telle qu’on les croirait rompus à l’exercice de tuer. Il ne s’agit pas d’un acte héroïque destiné à recouvrer leur liberté. Magda a commis un meurtre de sang-froid.

« Je l’ai fait pour nous sauver », se justifie-t-elle.

 

Barbara a cessé de respirer, incapable de reconnaître la femme rencontrée sur une route de campagne. La crosse a remplacé le bouquet de roses jaunes et, à la fragilité inhérente à son âge, s’est substituée une étonnante robustesse. Magda abaisse l’arme et prend appui sur le canon long. Là encore, la stabilité habituellement conférée par sa canne semble illusoire.

On prétend que l’adrénaline sécrétée par l’organisme décuple les capacités physiques. De nombreux témoignages à travers le monde rapportent des faits extraordinaires. Une femme de faible constitution soulèvera une voiture pour libérer son enfant écrasé sous les roues. Une fille libérera son père coincé sous les chenilles d’un tracteur. Les cas recensés sont légion. Auxquels s’ajoute désormais celui de Magda.

Campée sur des jambes d’acier, une vieille dame retrouvera sa motricité d’antan pour exécuter le type qui séquestrait deux victimes.

Le cauchemar est fini. Elles n’en connaîtront jamais la raison. Peut-être qu’il n’y en a pas. Le mal n’a pas besoin d’excuse. Il frappe par plaisir. Par nature. C’est ce que se dit Barbara, les yeux baissés vers le cadavre dont les secrets ont volé en éclats.

« Le jeune garçon tombé sous l’emprise de Colette… Celui à l’ancre marine, précise Barbara. Je pense que c’était Marlois. Vérifiez la marque au creux de son bras…

— Inutile. Je vous crois. »

Il faut fuir cet endroit où tout pourrit. Se remplir les poumons d’air sain, garnir sa tête des couleurs de l’automne. Laisser les monstres derrière soi.

Fuir.

« Détachez-moi ! »

Magda ne bouge pas. Ça n’augure rien de bon. Sans son aide, Barbara mettra des heures à dénouer les cordes vaguement desserrées par le châtelain. Elle ne comprend toujours pas pourquoi il a fait ça. Elle s’en fout. Sa démence n’a plus d’importance dès lors qu’elle se répand par terre.

« Détachez-moi ! » hurle-t-elle.

Il semble évident que Magda ne l’entend plus. Son enveloppe corporelle se tient à quelques mètres, mais son esprit se soustrait à la vision horrifique de son crime.

Repoussant d’une voix calme l’échéance de sa libération, Magda demande :

« Et qu’arrivera-t-il après ? »

Barbara ne comprend pas sa réserve. L’après ne sera jamais pire que maintenant.

« Après, on sort d’ici et on raconte tout aux flics.

— J’ai tué un homme.

— C’était un cas de légitime défense. Vous n’aviez pas le choix. Par pitié, posez ce fusil… »

À la lumière du projecteur, le regard de Magda gagne en intensité. Barbara prend alors conscience que la vieillesse est un masque changeant conçu dans les craquelures de l’âme.

« Je ne peux pas faire ça, lâche Magda. Pas avant que vous sachiez toute la vérité. Ensuite, vous seule déciderez de ce qui doit être fait. »

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