Enigma

Carbonel Armelle · Chapitre 21 sur 63

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Enigma

Chapitre 19

 

Les larmes s’étaient mêlées à la rigole de sang s’écoulant d’une narine encore frémissante. Ce déchirant constat n’avait pas échappé à l’enregistrement de la caméra. Magda s’était effondrée aux dernières secondes de la séquence en soutenant que son hypertension provoquait parfois ce type de désagrément. Une conséquence du stress auquel les membres de l’équipe l’exposaient involontairement – bien sûr, elle aurait nié ce dernier point devant Barbara.

Les blessures que la réalisatrice réveillait chez Magda engendraient un sentiment de honte. Pourtant, la principale concernée ne semblait pas lui en tenir rigueur. Au contraire, elle se confondait en excuses et redoublait de sanglots.

« Penchez légèrement la tête en avant… Voilà, c’est bien. »

David avait endigué le flux avec des mouchoirs et vérifié son pouls à intervalles réguliers. Le rôle de Warren s’était cantonné à récupérer les papiers usagés avant de les balancer à ses pieds – à ton tour de nettoyer, mon pote !

Agenouillée près de Magda, Barbara observait attentivement l’aisance avec laquelle David contrôlait la situation, tout en écoutant de poignantes confessions sur les circonstances de la mort d’une enfant.

Trente minutes plus tard, le sourire confus de Magda clôturait la mésaventure.

 

*

Après l’avoir raccompagnée jusqu’à la grille – Magda s’obstinait à rentrer chez elle à pied –, Barbara avait rejoint ses comparses près d’un ancien puits artésien situé en contrebas du domaine. En chemin, elle avait scruté l’intérieur d’un vieux moulin autrefois utilisé pour la production de l’électricité. Une énorme roue dentée prenait la poussière au milieu d’outils insolites et coupants, certainement aussi dangereux que le dénotait leur apparence. Des pluies diluviennes de la nuit subsistait un léger clapotis dont la source se tarissait dans la pénombre. L’endroit n’avait rien d’engageant.

« Viens t’asseoir, Barbara ! Warren t’a gardé une place au soleil ! »

Les garçons ont déployé une couverture sur l’herbe humide, là où s’étend une flaque de soleil. La Haute-Barde semble éclore sous un ciel printanier privé de ses atours mélodieux. Les oiseaux ont cessé de chanter, et leurs précieux nids se décomposent au milieu des branches dénudées.

La jeune femme s’assied entre ses compagnons et desserre un peu le foulard autour de son cou.

« Un cookie ? » propose David.

Elle répond par la négative. Depuis l’épisode de Magda, son système digestif s’est transformé en véritable champ de bataille.

« Tu as raison de refuser, lance Warren. Ils sont peut-être empoisonnés ? Qu’est-ce qu’on en sait ? Après tout, il y a quelque chose de flippant chez cette femme. Je ne parle pas de son écoulement nasal, bien entendu. Je veux dire, vous croyez vraiment à ses histoires ?

— Ça me fend la langue de l’admettre, mais Warren a raison, soutient David. Pas pour les gâteaux. Ils sont amazing ! Il est évident que Magda a connu cet endroit et même côtoyé les enfants du Val. D’ailleurs, le portrait qu’elle brosse de Colette est glaçant… Mais un truc me gêne dans sa manière de raconter. Ça manque de spontanéité, comme si elle récitait. Même les enchaînements frôlaient la perfection. Nous sommes d’accord sur ce point ?

— C’est vrai, elle est douée. On devrait plutôt la remercier de nous offrir un témoignage de qualité, souligne Barbara.

— OK, on oublie la forme. Mais le fond ? Comme si le massacre présumé de l’Heure fantôme ne suffisait pas, on se retrouve avec une suicidée en blouse blanche, une épidémie mortelle et un gamin de cinq ans…

— Joseph, précise-t-elle.

— Oui, Joseph. Qui aurait lapidé une fillette dans l’étang.

— C’était un accident, rectifie la jeune femme, surprise par le ton cinglant de David. Souviens-toi, Magda l’a expliqué hors caméra pendant que tu jouais les infirmiers.

— Un accident ? Tout de même. Il lui aurait bousillé le crâne. »

La version non filmée rapportée par Magda faisait effectivement état d’une chamaillerie ayant mal tourné. Le drame s’était produit quelques jours seulement après l’arrivée des survivants de Sinestra. Par un après-midi frais et ensoleillé – réplique du temps présent –, les plus jeunes avaient reçu l’autorisation de se dégourdir les jambes dans les eaux de la Barde. Une poignée de minots, trop heureux qu’on les délivre des contraintes quotidiennes, s’était ruée sur les berges en criant de contentement. Valère s’était vu charger de leur surveillance. Pour le seconder, on avait assigné Magda au rôle d’assistante – parce qu’elle était présente ce jour-là et que les autres encadrants s’affairaient déjà à lénifier les esprits que Colette s’employait à torturer.

Le bain se prenait tout habillé. Probablement par pudeur. Peut-être en raison de la température automnale. Difficile d’en juger à presque soixante-dix ans d’intervalle. Et c’est ainsi que les enfants, joyeux comme des lutins, ont plongé sous la surface de l’étang. Les plus mauvais nageurs restaient en retrait, mais les plus aguerris jouaient les anguilles avec une aisance remarquable. Leurs rires faisaient écho aux piaillements des oiseaux venus admirer le spectacle depuis les bois voisins, quand un hurlement, déchirant et sinistre, avait surgi des flots empourprés de sang.

Le fils de Colette serrait encore dans son poing la pierre qui avait fracassé le crâne de sa partenaire de baignade.

Magda se trouvait à proximité. Suffisamment pour décrire la scène de l’accident. Selon elle, le jeune garçon, aussi agile qu’un poisson, s’amusait à plonger dans les profondeurs de l’étang tel un explorateur à la recherche d’un trésor. Sa beauté singulière attirait les regards. Ses boucles rousses étaient aplaties par le poids de l’eau, et sa haute stature, précoce et vigoureuse, augurait une croissance spectaculaire. Il remontait avec tout ce que peut contenir un bassin artificiel. Des branchages, des cailloux, des emballages de friandises luisants comme des feuilles d’or.

Jusqu’à cette masse calcaire brandie en trophée à la sortie d’une longue apnée.

À bout de souffle, Joseph avait laissé retomber ses bras dans un grand « splash ».

Au mépris de la tête blonde émergeant par-dessous.

La chevelure, désormais rouge et poisseuse, appartenait à une petite peste de huit ans qui s’amusait à le persécuter à la moindre occasion. Sa tyrannie notoire faisait l’objet de plaintes consciencieusement empilées sur le bureau directorial. En définitive, tout le monde savait, mais personne ne bronchait. Colette elle-même fermait les yeux sur les enfantillages de son fils – si tant est que tenter d’ébouillanter son camarade avec un bol de soupe entrât dans cette catégorie.

Quand Valère avait ramené le corps inerte sur la berge, le cœur de la gamine ne battait déjà plus. Alors, dans la confusion des braillements et des pleurs était né le doute d’un acte volontaire. En marge de l’attroupement massif formé autour du cadavre, Joseph, grelottant, s’en était défendu à cor et à cri. On l’accusait d’un crime d’opportunité qu’il n’avait pas commis. Une intention de tuer immédiatement contredite par les déclarations de Magda.

 

« La thèse de l’accident tient la route, concède Warren. Cependant, comment expliquez-vous que ces tragédies en série ne figurent nulle part ? On a interrogé des habitants de la région, épluché les archives, les coupures de presse, visité les sites Web – Dieu sait que ceux relatifs à l’orphelinat sont légion ! –, et vous allez me faire avaler que personne n’a jamais vendu la mèche ? Tout est jeté en pâture sur la Toile de nos jours. Et jusqu’à présent, on n’avait même pas une fausse rumeur à se mettre sous la dent ! C’est surprenant, non ? Je veux dire…

— On a saisi ce que tu veux dire », tempère David.

Barbara lève les yeux vers ses compagnons. Le soleil lui brûlerait presque la peau si un froid glacial ne la rongeait de l’intérieur.

« Alors, nous devrons encore aller frapper aux portes des Beaumontois, lâche-t-elle. Magda n’est certainement pas l’unique dépositaire de cette histoire. Warren, tu te charges de ça. David, occupe-toi de trouver des informations sur les descendants de Colette. »

Warren se renfrogne.

« J’ai déjà tenté une approche lors de ma venue en repérage, BB. Crois-moi, les gens du cru ne coopèrent pas facilement. L’annonce publiée dans la gazette locale n’a rien donné non plus, signale-t-il. Personne ne s’est manifesté pour la bonne raison que la plupart des autochtones logent désormais au cimetière. Monsieur Marlois lui-même n’a pas la moindre idée de ce qu’il s’est passé ici… Barbara, s’ils se sont réellement produits, ces évènements remontent à près de soixante-dix ans. C’est étrange qu’on les ait volontairement passés sous silence durant tout ce temps. »

Barbara se lève. Pas question d’abandonner maintenant.

« Exactement. Et je me demande pourquoi le discours de Magda vous rend sceptiques. Allez, les gars ! Une dernière enquête de voisinage, et je vous fiche la paix. Avec ou sans votre aide, je produirai ce reportage. Dans l’absolu, j’aimerais qu’il reflète au mieux la véritable mémoire des lieux. »

Ses deux comparses échangent un regard abattu. L’affaire est entendue. Et pour clore la séance, les nuages pointent à l’horizon comme des funambules dansant sur un fil d’or.

La mine sombre, David remballe couverture et cookies. Son naturel accommodant se fissure à vue d’œil depuis l’exploration de l’orphelinat.

Barbara jette un coup d’œil vers l’étang aux reflets métalliques avant de distancer ses collègues d’un bon pas. David la rattrape à mi-chemin du bâtiment et poursuit seul sa progression vers l’entrée. Elle se retourne dans l’intention de pacifier la discussion avec Warren. Ses excuses s’adressent au vide. Foutu vide. Barbara pourrait disserter des jours sur le sujet. Le manque qu’il attise, la mort lente qu’il promet, rien de ce qu’elle pourrait en dire ne tiendrait en moins de dix volumes.

Warren a pris la direction opposée. Elle l’aperçoit au loin se diriger vers une silhouette en partie dissimulée derrière un tronc d’arbre. Le Totem. Puis la forme se détache sous la collection de poupées suspendues aux branches. Malgré la distance, Barbara identifie le profil d’un jeune garçon. Il semble sur le point de piquer un sprint pour fuir l’approche du caméraman, pourtant, comme enracinées dans la terre, ses jambes ne bougent pas.

Warren adresse quelques mots au gamin, visiblement pétrifié par la présence de ce géant. Puis, après un bref échange, le gosse sort de sa transe hypnotique et se carapate comme s’il avait le diable aux trousses.

Quand Warren la rejoint, Barbara l’interroge sur la scène à laquelle elle vient d’assister.

« Qu’est-ce qu’il faisait là ?

— Il prétend chercher sa sœur. Une excuse bidon pour justifier sa présence sur une propriété privée… Si tu veux mon avis, nous ne sommes pas au bout de nos peines avec tous les curieux qui traînent dans le coin. »

Barbara opine. L’idée lui a déjà effleuré l’esprit. Les visites intempestives menaceraient les délais consentis au tournage. Surtout s’il fallait avoir recours à la force pour déloger le genre d’intrus malsains capables de reproduire la mise en scène observée dans l’une des chambres.

Lorsqu’ils atteignent la coursive, Barbara chasse cette éventualité d’un revers de main.

« Et que lui as-tu dit pour qu’il s’enfuie comme ça ? »

D’une voix exagérément grave, Warren lui souffle au visage une version édulcorée :

« Sais-tu que l’orphelinat est hanté ? Derrière chaque fenêtre se cache le fantôme d’un enfant mort… Tu as dix secondes pour déguerpir avant que le mauvais œil s’abatte sur toi ! Crois-moi, reprend-il posément, avec toutes ces poupées au-dessus de sa tête, mon baratin a eu son petit effet !

— Depuis quand tu t’éclates à traumatiser des enfants ?

— Tu crois ça ? Que j’ai pris mon pied ? Sérieusement, je lui sauve la mise, à ce gosse ! C’est pas vraiment l’endroit rêvé pour établir son terrain de jeu.

— Tu devrais apprendre à te maîtriser, Warren.

— Promis, BB. À propos de terrain de jeu, enchaîne-t-il, on pourrait envisager un truc spécial, demain, afin de commémorer durablement l’“Heure fantôme”.

— Développe.

— Filmer une séquence de nuit. Centrer la tension sur l’atmosphère pesante liée au massacre. En raison de l’éclairage minimaliste, le résultat visuel présentera forcément des défauts sans pour autant décrédibiliser l’ensemble. J’y veillerai. Tu pourrais exceptionnellement héberger Magda ? Si toutefois elle accepte… Qu’en penses-tu ? »

Barbara coule un regard vers la porte entrouverte.

Dans la pénombre des huis clos, David marmonne et fait les cent pas.

De toute évidence, quelque chose ici l’effraie.

Plus encore qu’au Val Sinestra.

« C’est lui qu’il faut convaincre, répond-elle. Je ne l’ai jamais vu nerveux à ce point.

— Ne t’en fais pas pour David. Il croit dur comme fer à la charge émotionnelle des lieux. Et là, on parle d’un massacre sans cadavres. D’une énigme sans précédent. Je ne ferais pas le fier à sa place ! Mais tu sais pourquoi jamais il n’abandonnera ?

— Pour nous prouver qu’il peut capter un message de l’au-delà ? lance-t-elle sans une once d’ironie.

— Mieux que ça. Il ferait n’importe quoi pour toi. »

Au masque de tristesse qui fond sur le visage de Barbara, Warren comprend qu’elle se juge indigne d’une telle dévotion, qu’elle ne la mérite pas. Elle se trompe. Lui aussi ferait l’impossible pour la voir sourire à nouveau. Et bien souvent, les actes valent mieux que les belles paroles.

« J’irai faire un tour au village demain matin, dit-il. Avec un peu de chance, quelqu’un se décidera à parler. »

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