Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 12 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 10

 

En balade !

 

U ne nuit avec Julie ne m’a pas suffi. Je suis gourmand de nature, mais je suis surtout heureux de la voir se détendre dans mes bras. Enfin. Après des mois de cavale et de solitude, c’est à se demander comment elle a tenu le coup. Par conséquent, Marc a passé deux nuits de plus à dormir sur un canapé en bois. Mais je lui ai donné son oreiller, je ne suis pas un monstre. Le reste du groupe ne se doute de rien pour le moment, Marc les a persuadés que je ronflais comme un vieux major et que c’était insupportable. Pour l’instant, personne n’a cramé Julie lorsqu’elle se sauve sur la pointe des pieds à l’aube.

Ce matin, nous sommes rassemblés autour du bac à sable pour un

rehearsal[18]. Un rectangle de vingt mètres sur dix au bord duquel nous sommes tous alignés. Ni pelles ni seaux en plastique dans celui-ci, nous avons sous les yeux la carte en 3D de notre prochaine mission.

Nous écoutons attentivement les explications de l’officier. Un convoi logistique est en route depuis Gao pour nous ravitailler en eau et carburant,

trop gros pour les hélicos, même sous élingue[19]. Il est composé d’une quinzaine de camions chargés de containers, et le double en véhicules militaires pour les escorter. Les quarante derniers kilomètres étant les plus propices aux attaques, nous les rejoignons pour renforcer le dispositif sur le tronçon final.

La présentation des missions en bac à sable est bien souvent amusante, en plus d’être utile car on enregistre mieux en visualisant. J’en ai plus souvent vu avec de beaux panneaux, des maisons en bois et des petites voitures, mais la caisse qui les contient n’a pas dû arriver jusqu’ici. Malgré tout, même installé en mode débrouille, c’est très clair. Le programme est simple : de la canette de Coca, nous empruntons la corde blanche jusqu’au nœud avec le lacet noir, puis une fois arrivés à la boîte de gâteaux, on bifurque vers l’ouest pour suivre le morceau de corde verte, au bout de laquelle se trouve la boîte de conserve, c’est-à-dire le lieu de rendez-vous avec le convoi. Nous referons le trajet en sens inverse en encadrant les camions. Et voilà !

Le briefing terminé, les menaces et les dangers bien intégrés par le personnel, chacun prend place dans le véhicule qui lui est affecté. Nous serons mêlés aux légionnaires, notre équipe divisée par groupe de deux. Marc et moi embarquons dans le VAB de queue avec deux légionnaires, plus le chauffeur et son navigateur à l’avant, qui dirige aussi la

mitrailleuse[20] sur le toit.

La colonne se met en branle sous un soleil bien décidé à nous tenir compagnie. Le confort est tout relatif dans une caisse en fer, sur des sièges durs comme de la pierre et avec un empilement de matériel et de vivres, dont un pack d’eau entre mes pieds. Cette fois-ci, je me suis éloigné de la plaque moteur, mais en échange, j’hérite des jambes du légionnaire qui est en surveillance, donc avec le reste du corps qui dépasse à l’extérieur.

Nous avalons les kilomètres à la vitesse… d’une vieille mule trop chargée. Le terrain tantôt rocailleux, tantôt sableux fait souffrir les véhicules, ainsi que ses occupants.

Malgré tout, le trajet se déroule sans accroc, si ce n’est deux crevaisons à déplorer. Ici, les pierres saillantes tailladent les pneus et explosent le budget entretien, et nous ont fait perdre deux heures parce qu’il est plus facile de changer la roue d’une Clio que celle d’un blindé. Heureusement que le militaire est prévoyant de nature, il y a toujours une dépanneuse chargée de pièces qui nous accompagne dans ce genre de déplacement.

Une fois arrivés au lieu de jonction avec le convoi en provenance de Gao, je sors de la caisse en nage et le cul en compote. Suivi par Marc dont la démarche mal assurée montre que nous avons vécu le même calvaire.

— Oh la vache ! Je crois que j’ai trois vertèbres qui se sont soudées, bougonne-t-il en s’étirant.

— Tu râles plus qu’une vieille dame, tu le sais ?

— Si j’avais les mêmes nuits que toi, j’aurais sûrement un sourire de débile heureux, moi aussi.

— Depuis le temps que tu me gonfles parce que je n’ai pas de copine, tu ne vas pas me le reprocher aujourd’hui, si ?

— Tu n’as pas l’impression d’être un privilégié ? Tu en vois beaucoup

qui amènent leur copine en OPEX[21] ?

— Privilège du chef.

— Cette nuit, tu devras te contenter de moi, se moque-t-il en m’envoyant un baiser.

— Je ferai avec. Viens, l’officier rassemble les troupes pour organiser le camp.

Pendant que nous l’écoutons, j’observe notre environnement pour évaluer les risques. Nous sommes sur une étendue plate et les quelques reliefs alentour sont éloignés d’une cinquantaine de mètres. Parfait pour la visibilité, mais il y a des arbres et des fourrés dispersés tout autour, de quoi offrir des zones discrètes pour d’éventuels attaquants.

À l’arrêt nous sommes vulnérables, alors nous mettons en place un

dispositif pour la nuit[22]. Sitôt les consignes données par l’officier, le ballet débute. Les véhicules sont garés, bien serrés et alignés, de sorte à former un carré. On organise la zone de vie à l’intérieur et des sentinelles sont postées sur les VAB aux quatre coins. Pas de feu de joie ni de chant accompagné à la guitare, on se contente de manger nos rations par groupe, à la lueur de

nos lampes frontales rouges[23] pour y voir un peu.

Un peu plus tard, nous déplions nos lits picots avec moustiquaire intégrée, déroulons les duvets dessus, mais avant de se coucher, arrive le moment le plus délicat, alliant tactique et organisation. Le premier détachement de six hommes vient de finir, je suis dans le suivant. J’allume

en mode infrarouge la lampe[24] de marquage sur mon casque et me tourne vers mes camarades :

— Vous êtes prêts ?

— Prêts ! clament-ils en chœur, armés et casqués, les JVN devant les yeux.

Pour cette mission, nous devons nous éloigner du camp et donc nous mettre à découvert, alors nous prenons toutes nos précautions. Nous

avançons en colonne, entièrement parée de vert par la vision nocturne[25]. Après une vingtaine de mètres, nous stoppons, scrutons les alentours chacun dans une direction, attentifs au moindre bruit.

— Clair ! annonçons-nous les uns après les autres.

— En formation e t à portée de voix !

Nous dessinons un cercle en nous positionnant chacun vers l’extérieur, à une distance raisonnable les uns des autres et toujours aux aguets. Un bruit de braguettes dégrafées déchire le silence de la nuit, puis le son étouffé des pantalons qui se baissent. Nous voici tous accroupis, le futal rabattu sur les bottes et le nez vers le ciel. Ce moment est une sensation particulière, admirer la voute céleste avec casque sur la tête et arme en bandoulière. Bon… tout de même plus sympa quand nous ne sommes pas en zone à risque, donc seuls pour profiter de l’instant. C’est un des rares cas où la cohésion gâche un peu le charme du moment.

Nous attendons tous patiemment que le son de la dernière braguette remontée retentisse, chacun range sa pelle à sa ceinture et nous repartons. Le lavage des dents se fait rapidement, puis tout le monde pose ses bottes et son gilet au pied du lit pour pouvoir sauter dedans en cas d’urgence.

— Tu ne t’approches pas de moi ou je hurle, plaisante Marc en s’allongeant.

— Ne t’inquiète pas, si je le fais, ce sera uniquement pour te frapper.

Les légionnaires assurent les tours de garde, nous sommes sereins. Dans nos duvets que nous ne fermons pas, juste au cas où, nous nous endormons sans berceuse, nos fusils à côté de nous. Moi, avec les images de Julie souriante dans mes bras. Les ronflements résonnent rapidement autour.

— Halte là ! Qui va là !

— Alerte !

Le réveil est brutal au beau milieu de la nuit. Nous bondissons de nos lits. Le capitaine des légionnaires, la veste de travers, dirige déjà ses hommes. Je m’approche de lui pour en savoir plus et prendre les consignes, puisqu’il est l’autorité ici.

— Il y a du mouvement à l’ouest et un drone a détecté des motos qui viennent sur notre position.

— Je préviens mes gars et nous sommes à votre disposition.

Quand je les rejoins, je suis le seul à ne pas être totalement équipé. J’enfile mon gilet tactique, nous chargeons nos fusils, passons en vision nocturne, puis allons nous poster par groupe de quatre dans l’attente des ordres.

Il n’y a plus la moindre lueur sur le camp, même les deux fumeurs écrasent leur cigarette qui trahirait leur emplacement. Le silence règne à nouveau, juste des chuchotements ou la voix étouffée du capitaine, en communication avec le CO de Kidal. Au loin, des bruits de moteurs. Ça rôde, mais nous ne voyons rien pour l’instant.

— Quinzaine de motos avec hommes armés en approche ! annonce la sentinelle derrière ses jumelles et qui donne l’impression de chanter en italien.

— Trop loin pour tirer ! ajoute un second qui doit être d’origine belge.

On a l’impression de faire le tour du monde rien qu’en les écoutant. C’est génial.

— Pourquoi Émile pas ici, grommelle un autre avec un accent slave à couper au couteau.

Oui, c’est vrai ça. Pourquoi Émile n’est pas sur cette mission ? À les croire, il pourrait shooter les terroristes, à huit cents mètres, de dos et les yeux fermés. Ma première pensée est surtout que j’aurais Julie avec moi.

— Arrête de sourire. On se fait encercler, les légionnaires pourraient trouver ta bonne humeur un tantinet déplacée.

— Ça fait psychopathe, c’est ça ?

— Si peu. Cela dit, un peu d’excitation n’est pas non plus pour me déplaire.

— Pareil, mais ce n’est pas ce qui…

— Je ne veux pas le savoir ! Ça suffit de me parler de cul quand je suis coincé dans le désert !

— Dites donc, les commandos !

Nous nous tournons en même temps et découvrons le capitaine, le combiné écarté de l’oreille, avec l’air de vouloir nous manger tout cru.

— Mais comme ils sont tendus ! marmonne Marc.

— Nous échangions nos avis sur le meilleur emplacement, je me défends.

L’officier soupire et reprend sa conversation radio, alors je fais signe à Marc de me suivre. Nous nous postons entre deux véhicules, nos fusils appuyés sur le capot.

— Vous, les commandos, vous aimez quand ça pue le danger. Vous tripez trop l’adrénaline, chuchote le légionnaire à nos côtés.

— En même temps, on ne fait pas ce métier pour regarder pousser les carottes, hein ? rétorque Marc.

Avant que le ton ne monte et que nous nous collions une peignée entre soldats devant des terroristes morts de rire, je fais signe à Marc de se tempérer.

— Ils sont mignons, mais pour une trentaine de gars, on ne va pas se mettre à trembler non plus, bougonne-t-il en reprenant son observation.

— Bande de cinglés, ronchonne le légionnaire.

Voyant que Marc s’apprête à en étaler une seconde couche, je lui assène un coup de coude pour qu’il la ferme. Nous poursuivons notre surveillance, un peu plus attentifs cette fois-ci, car le son des moteurs est à présent bien audible. Les hommes armés nous tournent autour en un cercle qui se rétrécit petit à petit. Je n’ai pas vu ça dans un film récemment ? Si, un western, sûrement.

— Maître, vous pouvez préparer un tireur d’élite. Nous allons le faire tirer dans un ou deux moteurs, ça devrait suffire pour qu’ils s’éloignent.

— Nous n’avons pas de tireur d’élite avec nous dans le groupe.

— Vous ne l’êtes pas tous ?

— Non, mais nous sommes très bons tireurs quand même.

— Mes hommes aussi, c’est un gars en longue distance que je voulais. Quelle est votre spécialité, au juste ?

— Nous sommes des couteaux suisses, mais français.

— Certes, vous êtes des commandos. Nous allons tenter d’éviter l’affrontement avec ces hommes, ils ne sont peut-être que sur une tentative d’intimidation.

— Et en la matière, nous avons de quoi y répondre.

— Exact. Au jeu de qui a la plus grosse, la mitrailleuse devrait fournir la réplique adéquate.

Sur ce, il hèle son sous-officier :

— Tirs de sommation !

L’ordre est aussitôt répercuté au soldat juché sur un VAB et derrière la mitrailleuse. La bande de munitions est déjà en place. Il arme, se baisse pour ajuster sa visée, puis une rafale déchire le silence, et également la nuit de deux traits lumineux qui filent droit devant. Bien, le gars ! Il a pensé à intercaler des balles traçantes pour suivre l’angle de tir. Là, je dirais qu’il n’est pas mauvais du tout, c’est même tout bon. Une seconde rafale suit, un peu plus longue. Nous écoutons avec attention la réaction de nos visiteurs. Les moteurs se font toujours entendre, mais nettement moins agressifs. Ils doivent s’interroger sur notre capacité de réplique à leur projet d’attaque.

— Encore ! Arrosez au-dessus des têtes ! ordonne le capitaine.

Le bruit de la salve percute nos tympans, les traçantes dessinent une ligne horizontale à un peu plus de deux mètres du sol. Même si on ne parle pas la même langue, c’est un message que je trouve assez clair, compris dans le monde entier. L’entendront-ils ? Là est la question que nous nous posons à cet instant précis. Bien souvent, les groupes terroristes évitent l’affrontement direct, encore plus quand ils ne connaissent pas la puissance de feu disponible en face. Donc, comme le pense l’officier, il y a de fortes probabilités pour qu’ils abandonnent. Pour l’instant.

Nous sommes à l’affût, il n’y a même plus un murmure. Progressivement, le ronronnement des motos s’amenuise, tout le monde se détend. Pour autant, nous gardons nos positions une bonne heure avant que le capitaine ne lève le dispositif. Les plantons restent en place jusqu’à leur relève, les autres peuvent aller se recoucher, mais avec les mesures d’alerte. Nous dormons donc entièrement habillés, bottes aux pieds, gilet pare-balle sur le dos et fusil sur le ventre. On fait plus confortable.

 

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