Fugitive - Tome 2 (French Edition)
Chapitre 20
Cohésion.
— Cela va sans dire, ce que je viens de vous révéler est tout sauf officiel et si vous commettiez la moindre indiscrétion, vous mettriez par là même la vie de votre collègue en jeu et peut-être la vôtre.
Le commandant Barriand termine ainsi son allocution au groupe. L’attention des gars n’a jamais été aussi grande, d’intrigués, ils sont maintenant abasourdis. Malgré les détails qui ont été fournis, ils auraient une foule de questions à poser tant ils ont du mal à y croire. Les visages sont fermés, chacun encaisse la nouvelle à sa façon. Des sourcils levés très haut, d’autres carrément froncés, des lèvres déformées par l’incrédulité, moues improbables, hochements de tête, de haut en bas, de gauche à droite, des soupirs plus ou moins sonores, plus ou moins longs, parcourent l’assistance. En somme, des réactions similaires aux miennes à chaque fois qu’il m’aborde. On ne s’ennuie pas avec lui.
Julie est restée à l’écart pour l’instant, nous pensions qu’il valait mieux que les gars se concentrent sur les faits et non sur elle. Maintenant qu’ils savent et ont accepté de couvrir Émile sans même une seconde d’hésitation, je vais le chercher.
Je retrouve mon tireur préféré dans la chambre que nous lui avons attribuée au bout du quartier. Un peu à l’écart, autant pour lui laisser un peu d’intimité qu’un accès rapide au mur d’enceinte qu’elle peut escalader pour se sauver en cas d’urgence.
Dans la petite pièce qu’elle a déjà aménagée, deux lits une place qui occupent la moitié de la surface sont séparés par un meuble bas en fer dans lequel elle a tassé son paquetage, et des morceaux de grillages fixés sur les cloisons sur lesquels sont accrochés ses armes et équipements. Tout est carré, aligné et nettoyé. Pas de fioriture, aucun objet personnel ni photo, nous sommes bien chez Julie.
— Cool, on sera bien ici.
Elle est assise sur le lit, les cheveux encore humides et plus aucune racine blonde visible. En train d’enfiler une chaussette, elle lève la tête et s’esclaffe en découvrant mon air d’homme sûr de lui.
— Petit rappel : le tireur dort avec son spotter et le chef de groupe avec son adjoint. Tu n’abandonnerais pas Marc, n’est-ce pas ?
— Pour toutes mes nuits avec toi ? Attends, laisse-moi réfléchir…
— Si tu dois réfléchir, c’est que c’est non, monsieur hyper-réactif.
— Nous sommes en situation exceptionnelle, Marc comprendra que je l’abandonne pour assurer ta sécurité nocturne. D’ailleurs, je te surveillerai mieux si nous sommes nus sous les draps.
— Mais bien sûr, ricane-t-elle en laçant ses bottes. Beau gosse, tu n’as pas besoin de chercher des prétextes pour m’avoir dans ton lit. En revanche, il t’en faudra de bons si tu souhaites m’en sortir.
Vous connaissez un homme qui résisterait à ce genre de déclaration ? Que répondre à ça ? Elle m’émoustille sans cesse, c’est incroyable ! Je tends la main vers elle, qu’elle prend sans discuter, puis je la tire énergiquement pour la lever du lit. Je profite de la situation pour m’emparer de ses lèvres, que j’embrasse longuement et tendrement. Un regard mutin m’observe doublé d’un sourire enjôleur. Je ne suis pas loin d’oublier la situation dramatique dans laquelle nous sommes et avant de faire des bêtises, j’interromps nos jeux de séduction et retrouve mon sérieux.
— On nous attend. Nous reprendrons ce soir, compte sur moi.
Par réflexe, elle attrape son cache-cou sur le lit et s’apprête à l’enfiler quand je stoppe son geste.
— Tu peux t’en passer ici. Tu le gardes juste à ta ceinture ou autour du cou, disponible pour le cas où nous aurions des visiteurs. Marc est allé chercher ton spotter et Florian, ils sont mis au courant de tout avec les autres en ce moment. Au fait, tu l’as reconnu ?
— Florian, c’est bien le tireur du commando Hubert ? Tu parles du gars toujours cagoulé, avec casque, lunettes noires et du genre taiseux ? Il pourrait être un de mes ex que je ne le reconnaitrais même pas, raille-t-elle.
— Ouais ! Comme quoi les commandos sont plus forts que toi, parce que lui, quand il t’a aperçue lors des réunions de préparation, il a su qu’il t’avait déjà vue.
— Tu m’intrigues. J’ai croisé des commandos depuis mon arrivée sur Barkhane, mais nous n’avons jamais échangé de près. Sauf…
Elle fronce les sourcils pendant quelques secondes, puis écarquille les yeux d’un coup :
— Non ! C’était lui sur le bateau en plastique ! C’est ça ?
Las, j’extrais le contenu de mes poumons si fort que ses mèches volent. Elle recule le buste et se recoiffe en bougonnant.
— Heureusement que tu n’as pas mangé d’ail ce matin. Inutile de te vexer, il est bien en plastique ce machin, non ?
— Un ETRACO est une merveille, alors un peu de respect. Sinon, oui, Florian était bien le chef du groupe qui t’a exfiltrée de la frégate.
— Possible. Comme je le disais, pas très causant ce gars. Tu sais qu’ils m’ont flanquée sur un truc que vous osez appeler des sièges et se sont contentés de me tenir fermement pendant tout le trajet. Sans fin, d’ailleurs. J’avais le dos en compote quand ils m’ont débarquée de leur fusée flottante. En plastique.
— Je… Bon, tu chouineras une autre fois, ils nous attendent.
Alors que nous longeons la petite allée encombrée et que j’ai devant moi, sous mon nez, Julie en treillis, une idée germe dans ma tête.
— Tu n’as pas un short ? La vue serait encore plus agréable.
— Bien sûr que si. La version militaire, bien court et moulant. Mais j’ai bien mieux dans mon paquetage : un costume de soubrette coquine. Ça t’ira ? demande-t-elle avec le plus grand sérieux.
À ces mots, j’éclate de rire. Puis l’image de Julie dans cette tenue se forme dans mon esprit. Après l’avoir observée ainsi mentalement quelques secondes, le verdict est sans appel.
— Non, vraiment pas. Tu m’excites plus avec ta Ghillie[42]. Je préfère te découvrir petit à petit en te l’ôtant avec les dents.
— Mmm… vivement, murmure-t-elle.
Puis, elle se met tout à coup à pouffer.
— Quoi ? Tu es censée soupirer de désir, pas rire.
— Je connais bien ma tenue et je t’imaginais avec des morceaux de mousse et d’herbe coincés entre les dents.
— En ce moment, je bouffe plutôt du sable. Ça me changera.
— Ça doit être pour ça que l’on consomme autant d’eau. Une gorgée pour se rincer la bouche et la suivante pour se désaltérer.
Notre arrivée sous le barnum ne passe pas inaperçue. Comme souvent, les gars chahutent bruyamment, mais lorsque nous apparaissons devant eux, même les mouches font silence.
— Je vous présente Émile. Et virez vos airs d’ahuris, vous allez me faire honte.
Les mâchoires se referment et les yeux s’étrécissent, avant que ne jaillisse un concert d’éclats de rire. Évidemment, tous sont persuadés que c’est une blague. Seuls le commandant et le spotter de Julie savent qu’il n’en est rien. Eux, ils soupirent de lassitude. La quintessence du machisme est réunie sous ce barnum en plein désert, et certains vont avaler des couleuvres. Ma Julie, sourire carnassier sur le visage, s’approche lentement et se plante au bout de la table, stoïque.
— Bonjour, messieurs. J’ai raté une bonne blague ? Vous me la répétez pour que je me marre avec vous ?
— Mais avec plaisir. Nous sommes ravis d’accueillir une demoiselle aussi charmante que vous, mais nous attendions Émile, pas Émilie jolie. Notre chef est un grand rigolo, répond Tonio.
— Sûr ! Tout le monde sait que mon nom de code est Bozo[43], je rétorque en soupirant. Les gars, je suis on ne peut plus sérieux, c’est bien Émile que vous avez devant vous. Et avant que les propositions déplacées fusent et que je sois obligé de vous taper dessus, Émile est également ma petite amie.
— Ce surnom… il faut le changer. C’est pas possible ces phrases hallucinantes, marmonne Damien qui secoue la tête.
— Mais tu es la fille de la frégate ! réagit tout à coup Thomas.
— Gaël, tu déconnes, hein ? Émile ne peut pas être une fille ! s’exclame Laurent, aussi stupéfait que les autres.
— Et pourquoi donc ? questionne Julie sur un ton menaçant.
Le commandant sent poindre les problèmes et commence à perdre patience.
— Cette conversation risque de durer des heures et elle est sans intérêt, alors j’y mets fin tout de suite. Émile est bien une femme. Pour ceux qui ont du mal à s’en remettre, on va mettre en place une cellule psychologique et un numéro vert, mais pour l’instant, nous avons des détails plus urgents à aborder.
C’est à nouveau le silence de plomb, sauf Marc qui ricane dans son coin. L’effet voulu par le commandant est réussi, lui, on ne remet pas ses paroles en cause.
Je m’approche de Florian au fond et lui serre l’épaule en signe de bienvenue. Il me jauge avec un petit rictus moqueur.
— Quoi ?
— L’extraction en pleine mer, c’était elle, n’est-ce pas ?
— Exact.
— Et tu savais qui elle était ?
— Non, juste que c’était une fille et qu’elle me plaisait beaucoup, je précise en souriant.
— Tu m’étonnes. Sacré brin de fille qui envoie du lourd, avoue-t-il avec un air admiratif.
— On se calme. Tu es déjà en couple.
— Tout à fait et très heureux. Aline est un ange et une femme formidable, tu peux être tranquille.
— Bien ! Maintenant que je vous ai dévoilé ce que nous savions, il est temps de reprendre nos activités normales. La première étant le débriefing de l’opération, annonce le commandant.
Avant que tout le monde ne bouge, je lève la main pour les faire patienter.
— Avant, je souhaiterais juste faire une mise au point, si vous le permettez.
— Je vous en prie.
— Nous allons surveiller, protéger, conserver le secret, et nous sommes formés pour ça. En revanche, notre rôle s’arrête là dans le cas présent. Que notre chef, le ministre des Armées, soit au cœur de cette affaire ne doit aucunement interférer avec nos missions. Nous ne nous en mêlons pas.
— Entièrement d’accord, approuve Florian.
— On laisse faire sans moufter ? Ils ont tué des camarades ! s’insurge Thomas.
— Ce n’est pas ce que votre chef vient de dire. Nous sommes un petit groupe fiable et déterminé à mener l’enquête. Nous parviendrons à faire éclater la vérité, faites-nous confiance. Chacun son rôle et le vôtre est de surveiller l’entourage d’Émile, mais pas de vous retrouver mêlés au reste.
Les gars marmonnent un peu mais se rendent vite à l’évidence : nous n’avons pas à gérer une affaire politique. Pour mettre fin à leur cogitation, je frappe sur la table pour donner le mouvement.
— Allez ! Tous au CO !
Avant de franchir la porte du quartier, Julie recouvre sa tête avec son chapeau et remonte son cache-cou sous les regards curieux. Quand son visage disparaît, elle est scrutée de pied en cap.
— Hallucinant. Même en le sachant, impossible de voir une fille devant moi, souffle Tonio.
— Tu marches comme un mec, ajoute Laurent avec une moue approbatrice.
— Vous pensez peut-être me faire un compliment, mais vous êtes de gros goujats. Si vous continuez, ça va mal finir !
— Nan, mais t’inquiète. Quand on voit ta tête, tu fais vraiment fille, se rattrape Laurent, mais en reculant d’un pas en comprenant l’ambiguïté de ses propos.
— Inverse donc ton idée pour voir. Imagine que je te dise que tu marches comme une gonzesse mais que tu as une bonne tête de mec, s’en mêle Damien.
En bon binôme, ils sont toujours à faire front ensemble. D’ailleurs, lui aussi remonte son cache-cou. Mimétisme jusqu’au bout.
S’il y a un truc dont je suis certain, c’est que Julie n’a pas besoin que je la protège contre mes gars qui ont tendance à parler sans filtre. Elle a assez de répondant pour remettre d’aplomb un régiment.
La réunion se déroule avec tous les intervenants présents lors de l’opération. Je viens de faire un résumé de mon ressenti et des points à améliorer, quand Marc prend à son tour la parole. Pendant qu’il détaille la partie de la soirée où nous avons eu chaud aux fesses, mon attention est attirée par son visage. Il y a un truc de changé. Ah, mais oui ! Il ne s’est pas rasé depuis plusieurs jours, c’est surprenant. Et je ne l’avais pas remarqué, bizarre. Il va falloir que je lui en parle, ça ne lui ressemble pas. Sans y penser, je passe la main sur ma joue et j’ai l’impression de caresser une biscotte.
D’un coup d’œil circulaire, j’inspecte le reste de mon équipe et, amusé, je m’aperçois que nous ressemblons de plus en plus à celle d’Anton, que nous avons relevée il y a plusieurs semaines maintenant. Nos fringues n’ont pas vu un fer à repasser depuis belle lurette et si pour les treillis, ça ne choque pas trop, pour les t-shirts, c’est une autre affaire. Oui, on dirait que le laisser-aller est une fatalité ici. Je demanderai quand même à Julie si elle a un fer. À bien y réfléchir, non, je ne prendrai pas ce risque. Elle pourrait m’accuser de sexisme de réclamer ça auprès de la seule fille. Et pire, si elle en a bien un, je pourrais le recevoir en pleine tronche. J’adore ma petite femme !
— Arrête de sourire comme un abruti quand Marc explique que vous avez réellement cru y rester, chuchote Florian en me collant un coup de coude.
— Je pensais à…
— Laisse tomber, je sais. J’ai la même tronche quand Aline se promène dans ma tête, se marre-t-il.
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