Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 25 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 23

 

Séance de drill.

 

T rois VAB des légionnaires nous déposent sur une zone désertique. Sans tarder, nous reproduisons par des marquages au sol l’endroit où nous allons intervenir demain soir. Ici, on oublie le coup de bombe de peinture au sol, nous sortons les rouleaux de bande plastique que nous étalons pour représenter les murs des maisons, et travaillons en binôme, ce qui permet à Julie et Olivier de démarrer le leur. Ils ne vont pas se lâcher d’une semelle pour s’apprivoiser au maximum.

Au sein du groupe, nous nous connaissons parfaitement, souvent mieux que les membres de notre propre famille. Julie n’a jamais donné d’assaut, n’a même jamais participé à un quelconque entraînement avec nous. Ses compétences physiques ne font pas tout. Nous n’avons aucune idée de son comportement face au danger, ni de sa réaction au milieu du feu. C’est le point qui nous préoccupe le plus.

Nous allons bientôt être fixés puisque la reconstitution sommaire des lieux est terminée. Sortant du périmètre pour figurer notre arrivée à pied, je passe les consignes et nous nous mettons en situation. Pour ce premier essai, je reste à l’écart pour observer. Dès le départ, je remarque que Julie n’a pas les bons gestes. Enfin si, ils correspondent à ceux qu’on lui a enseignés dans la conventionnelle, mais ceux des forces spéciales diffèrent, alors je prends quelques minutes pour corriger la position de son fusil, sa trajectoire et son angle de vision. Presque tout, en fait.

Nous répétons depuis trois heures. Nous nous sommes infiltrés plus d’une vingtaine de fois et exfiltrés tout autant. Julie apprend vite car elle a d’excellentes bases. Elle va de l’avant sereinement, attentive, rapide, mais prudente. Et surtout réactive, car nous lui avons tendu quelques pièges desquels elle s’est plutôt bien tirée. Pas un commando, mais devant un combattant de base, elle ferait illusion.

— On fait une pause ! j’annonce d’une voix forte.

— Elle remplit le job pour son poste arrière. Ça va le faire, confirme Olivier.

— Et pour vous autres ? je questionne parce que l’avis de chacun est à prendre en compte.

— C’est bon pour moi, déclarent-ils chacun leur tour.

Lorsque nous rentrons en fin d’après-midi, les gestes sont acquis, les positions et les rôles connus par cœur. Julie est si appliquée qu’elle est indétectable dans le groupe. Je suis on ne peut plus confiant.

D’ailleurs, même pendant le repas qu’elle a préparé avec Olivier, là aussi en binôme, et au cours de la soirée, j’ai le plaisir de constater qu’elle est totalement intégrée. Elle se fait charrier et chahuter au même titre que n’importe lequel d’entre nous. Elle réplique avec autant d’humour et sans mâcher ses mots. Les gars sont conquis par son répondant. C’est confirmé, elle est des nôtres !

De mon côté, ça me fait un bien fou de la voir revivre un peu. Elle va tellement mieux que sur la frégate, c’est le jour et la nuit. Elle pétille, enfin sortie de son isolement grâce au groupe.

Pourtant, malgré les éclats de rire qui résonnent sous le barnum, une ombre plane. Des questions que nous ne pouvons pas poser, et donc pas non plus obtenir de réponse. Florian, Raphaël, Damien et Marc sont injoignables et les officiers du CO n’ont pas plus de nouvelles que nous, si ce n’est qu’ils doivent rentrer après-demain.

J’espérais vraiment qu’ils seraient de retour à temps pour l’opération, mais je dois me résoudre à la mener avec Julie dans les rangs. Pour être honnête, efficace ou pas, emmener ma copine me plaît moyennement. Nous aurons d’autres occasions de promenades plus bucoliques tous les deux, main dans la main.

Seul petit avantage à l’absence de Marc et Damien, c’est que je peux dormir avec Julie dans mes bras et nous avons même le choix de la chambre.

Loin de jouer au conquérant ou à la brute assoiffée de sexe, quand je la découvre déjà allongée sur le côté et pensive, à fixer le mur, je m’installe avec précaution tout contre son dos. Avec une infinie douceur, je l’enlace et pose ma bouche contre sa nuque. Un soupir d’aise franchit ses lèvres lorsqu’elle se colle encore plus à moi.

— Merci. Pour tout, souffle-t-elle.

— Oh, mais ce n’est pas gratuit ! T’assurer les services particuliers d’un guerrier comme moi a un coût. Et je suis hors de prix.

— Si tu veux t’enrichir, change d’objectif. Ma solde ne suffira même pas à couvrir tes frais.

— Je m’en doute, c’est pour ça que je t’accorde un crédit sur dix ans de vie commune.

Elle se redresse vivement et écarquille les yeux.

— Dix ans ! Et après ? Tu m’échanges contre une nouvelle jeune fille en détresse ?

— Mais non, ce n’est pas mon genre. Je m’arrange pour que tu sois à nouveau en danger et je resigne pour te sauver.

— Tu ne me sauves pas, tu me caches. N’exagère pas ton rôle, non plus.

— Tu chipotes. Je suis ton héros, point barre. Alors, tu l’acceptes cette offre de crédit ?

Elle m’observe avec un air attendri.

— C’est ta façon de me demander d’officialiser notre couple ?

— C’est ça. Je ne suis pas doué pour ce genre de conversation, que je n’ai d’ailleurs jamais tenue pour être honnête. Mais, toi et moi… juste dire ces trois mots, je trouve ça chouette, alors le vivre, tu n’imagines pas.

— Tu t’en sors très bien pour un débutant. Parler du futur et l’envisager avec moi, malgré la situation, ça me touche.

— Alors ?

— Je suis d’accord, toi et moi, c’est chouette. Je signe où ?

— Là, dis-je en pointant le doigt vers ma bouche.

Julie ne se fait pas prier et me renverse sous son baiser. Lorsqu’elle relève la tête, fière d’elle, j’attrape sa main puis la pose sur mon boxer.

— Maintenant, tu dois parapher avec le stylo.

— Ça ira vite. Il y a deux pages à tout casser, me provoque-t-elle avec un regard malicieux.

— Prends ton temps, il faut faire ça bien. Le gros stylo est prêt, dis-je en pressant sur ses doigts.

Loin de s’offusquer, Julie arbore un sourire mutin avant de retirer sa main. Je m’apprête à bougonner, un peu, quand elle soulève le drap et disparaît dessous. Houlà ! Plus question de râler, mais de m’envoler. Profiter de l’instant, c’est important. Je me laisse aller, ses cheveux détachés me caressent le ventre. J’étends les bras et ferme les yeux. La légèreté d’une plume. La délicatesse d’une brise. Elle va me tuer. Ma résistance habituelle est partie prendre l’air, je rends les armes sans avoir le temps de me battre. Une défaite, certes, mais délicieuse.

Quand Julie sort la tête de dessous le drap, je l’attrape et l’écrase contre mon torse.

— C’est bon, tu as gagné. Je t’accorde vingt ans, dis-je sérieusement avant d’éclater de rire devant sa mine outrée.

Les représailles sont immédiates. Et violentes. Sans le voir venir, elle parvient à me retourner sur le ventre et à m’immobiliser avec une clef de bras.

— C’est qui le chef ? ronronne-t-elle, assise à califourchon sur mon dos.

— Ben… regarde mes galons et tu auras la réponse.

— Sache que tu peux te brosser pour qu’un jour, dans le privé, je t’appelle par ton grade.

— Mais si ! Je veux que tu m’appelles maître, surtout au lit.

Julie me lâche et s’allonge à côté de moi.

— Dans tes rêves, conclut-elle tout contre mes lèvres avant de m’embrasser.

Après une nuit on ne peut plus agréable, le réveil l’est tout autant, bien que très matinal. S’il y avait un coq sur la base, il n’aurait pas encore chanté. Julie part la première rejoindre le groupe sous le barnum, puisqu’il n’est pas utile de leur rappeler sans cesse que, moi, j’ai ma copine à disposition.

Si l’ambiance au petit-déjeuner est détendue, le reste de la journée se déroule avec le sérieux habituel d’une pré-opération. Nous enchaînons drill et tir avant de rentrer nous préparer. Cette fois-ci, il n’est pas question de faire semblant d’équiper Julie, alors Olivier et Tonio se mettent au travail, telles des abeilles ouvrières concentrées sur leur tâche.

— Je vous laisse finir, car au rythme où vous allez, il y en a pour des heures. Je file au CO, je déclare en les quittant.

Une heure plus tard, je rejoins mon quartier en cherchant comment annoncer la nouvelle aux gars. Il y en a trois qui vont grincer des dents. Une fois auprès d’eux, j’ai le plaisir de découvrir Julie impeccablement équipée.

— On vient de finir. Regarde ça, un vrai commando fonctionnel, se réjouit Olivier en la désignant.

— Quelle est l’utilité de ce mousqueton ? questionne-t-elle en tripotant celui qui est fixé haut sur son torse.

— Pour s’attacher dans l’hélico, entre autre, répond Laurent. Tu avais un truc à nous apprendre, Gaël ?

Mon annonce, donc. Le mieux étant d’être clair et concis, je me lance :

— Nous sommes convoqués au CO pour un point avec de nouvelles infos. L’analyste aussi.

Même pas un son ni un soupir, juste des paupières qui se baissent quelques secondes, puis Julie lève les bras et trois gars commencent à débrancher les câbles pour lui ôter son gilet.

— Il va manquer un opérateur pour la réunion. C’est un problème ?

— On s’éparpillera dans la pièce et on garde nos cache-cous sur le nez. Ça passera crème, ils ne feront pas l’appel.

Et c’est le cas, nous rentrons sans qu’aucun officier n’ait posé de question. Surtout, les infos ne sont que des suppléments et non pas ma plus grosse crainte : qu’on nous annonce qu’il fallait chercher la cible dans une autre maison.

Une fois chez nous, rebelote, on équipe Julie. Plus rapidement cette fois puisqu’il lui suffit d’enfiler son gilet et de tout rebrancher. Une fois prête, je profite des quelques minutes d’avance sur le programme pour revenir sur un point important, mais sans elle.

— Tu peux nous laisser un moment ? Je dois parler avec les gars.

— Pas de souci. Ça tombe bien, je vais de ce pas me repoudrer le nez, répond-elle en quittant la pièce.

Tous se regroupent face à moi.

— Il est encore temps d’arrêter ce sketch. Si l’un d’entre vous ne le sent pas, il doit le dire maintenant.

— On ne peut pas partir avec un opérateur en moins puisqu’on ne peut pas justifier son absence, objecte Laurent.

— Exact et c’est la raison pour laquelle on emmène Sasha avec nous. Mais les conséquences peuvent être graves. Si elle se blesse, nous serons marron. Nous n’aurons pas assez d’une forêt pour fabriquer le papier sur lequel rédiger le compte-rendu qui expliquera pourquoi il manquait l’un de nous, et ce qui nous est passé par la tête pour le remplacer par un soldat de la conventionnelle déguisé en commando. Et une fille, en plus !

— Gaël a raison. Nous devons peser les risques. Le plus gros étant de perdre notre béret vert. Ça passe ou ça casse.

— Et puis ? On appelle le CO pour annoncer que, finalement, on n’est pas d’humeur pour l’opération ?

— Un problème après l’autre. Ce que je vous demande, c’est déjà de bien réfléchir et si l’un de vous ne veut pas s’engager là-dedans, qu’il le dise. Il est hors de question de vous forcer la main.

— Mais arrête ! Personne ne force personne, nous étions tous à fond dès le début. Mais soit, autant savoir si l’un de nous a changé d’avis. Pour moi, c’est toujours bon, déclare Olivier.

— Des traîtres. Du danger. De l’inconnu. Des injustices et une femme à sauver… Non, mais tu crois vraiment que l’un de nous va refuser de se mouiller pour si peu ? ironise Laurent.

— C’est la question. Alors, vous décidez quoi ?

— Les foudres de Neptune [49]! clament-ils en levant le poing.

Les choses sont désormais claires : ils sont prêts à tout. Je n’en doutais pas, même si j’aurais parfaitement compris que l’un d’eux refuse de jouer sa carrière sur une telle affaire.

— Bien. Avant de botter le cul aux traîtres, allons donc chercher notre client !

 J’appelle Julie qui ne vient pas, alors je sors du barnum pour lui gueuler un bon coup dessus. La nuit est tombée, nous devons y aller. On ne va pas lui courir après en opération, quand même ! Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche qu’elle arrive en trottinant.

— Tu restes dans le coin, tu ne pars pas te promener !

— Je m’étais juste écartée puisque tu voulais parler avec tes gars. Vu l’épaisseur des murs en toile, j’ai bien fait, non ?

— Pas con, mais à partir de maintenant, on reste groupés.

Nous grimpons rapidement dans les VAB qui nous attendent. Après un trajet sans problème, ils nous déposent à cinq kilomètres du village. Je lutte une demi-seconde contre mon envie de m’approcher de Julie, puis j’y cède.

— Tout est OK ? Tes JVN, ta radio…

— J’ai quand même des bases, je ne suis pas esthéticienne dans la vie. Et ils sont déjà tous passés pour vérifier. Ça va être ton tour ?

— Non. C’est bon, je leur fais confiance.

— C’est mieux. Certes, je ne savais pas tout placer correctement, mais je connais ce matos, alors détends-toi.

Prête à mordre si j’insiste. Je l’aurais bien titillée un peu plus, elle a de la chance que le moment soit trop sérieux pour ça, alors je donne le signal du départ. Laurent, qui est Marc ce soir, mais quand même toujours notre cartographe, prend la tête. Je me place au milieu de la file, Julie devant Olivier qui ferme la marche.

Un fin croissant de lune dans le ciel, juste ce qu’il faut. Nous progressons en silence et à très bonne allure, malgré les dénivelés et le terrain difficile. Julie suit plus que bien. Une machine. Je n’en doutais pas, mais les gars sont quand même étonnés. Ils ont beau savoir quelle formation elle a suivie, et réussie, ils avaient visiblement du mal à coller l’image de la jolie blondinette, ou brunette actuellement, sur celle du char d’assaut qui franchit tout. Ils tournent la tête régulièrement derrière eux pour la surveiller et constater qu’elle est toujours en état de piquer un sprint.

— Arrêtez de m’épier. C’est vexant, un peu, finit-elle par les rabrouer.

Aucun ne pipe mot, ils commencent à la connaître. De plus, nous approchons, alors la concentration est de mise.

 Une observation rapide des habitations et des alentours nous confirme que nous n’avons pas été repérés. Aucun bruit ni mouvement. C’est parti !

Nous filons droit sur notre objectif, la troisième maison. D’un coup d’œil en arrière, je découvre que Julie est presque écrasée contre le mur par les trois gars qui l’encadrent. Elle ne doit même rien voir d’autre que des sacs à dos et des épaules. La crainte qu’il lui arrive quelque chose prend le dessus. Face à la porte, Patxi sort sa pince et fait sauter le cadenas. Nous nous engouffrons sans un bruit dans la cour. Chaque groupe de quatre prend sa position, le mien se dirige directement vers la maison, celui de Julie reste devant la porte refermée.

Tonio ouvre, il entre et met en joue à droite, moi à gauche, juste derrière lui. Tout est éteint, les habitants dorment, nous investissons les lieux sans un bruit. C’est la pièce du fond que nous visons, car en toute logique, c’est une chambre.

Une fois devant la porte, toujours pas un bruit dans la maison, les conditions sont idéales pour la tactique d’ahurissement, on y go ! Nous déboulons à l’intérieur comme un coup de tonnerre. Deux personnes alitées bondissent. Ils ont encore les yeux écarquillés quand nous fondons sur eux et même pas le réflexe de s’emparer d’une arme qu’ils sont déjà maîtrisés.

— C’est OK ici ! annonce le deuxième groupe.

Le client est traité, mains liées, sac sur la tête et agenouillé, pendant que le reste de la famille est tenu à l’écart et que nous commençons la fouille. Les sacs se remplissent de tous les documents et matériel intéressants.

— Alpha de Papa. Les légionnaires vous récupèrent à l’endroit prévu dans sept minutes . Terminé.

J’attrape notre cible par un bras, Laurent prend l’autre, et nous le poussons vers la sortie.

— On y va ! j’ordonne.

Nous nous retrouvons dans la cour et c’est parti pour l’exfiltration. À peine dans la rue, nous entendons le ronflement des moteurs diesel si particulier des VAB qui approchent. Nous courons dessus, soulevant presque l’homme que nous tenons fermement.

Lorsque nous arrivons sur eux, les légionnaires sont déjà postés devant les VAB ouverts. Nous nous jetons à l’intérieur en nous répartissant dans les trois véhicules. Les portes claquent, nous poussons le client sur un siège.

— Complet pour nous ! j’annonce au gradé.

Les moteurs vrombissent aussitôt, la carlingue s’ébroue et les pneus dérapent au démarrage.

 

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