Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 8 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 6

 

Visite informative.

 

À nouveau lieu, nouveaux rituels. Ici, on commence par se raser dehors devant un miroir qui n’est plus de première jeunesse, avant un déjeuner pris dans une ambiance de colonie de vacances.

Ensuite, le rapport sur la place d’armes, puis nous partons pour une heure de footing avant de se faire plomber par le soleil. Le circuit n’a rien de bucolique, nous sommes coincés sur une piste de quelques mètres de large entre les deux murs d’enceinte. En plus, il y a foule étant donné que les régiments présents font partie des plus aguerris. Pour finir, après un café, je me rends au centre opérationnel. Après un salut, le capitaine de permanence me transmet les informations tombées dans la nuit :

— Un commandant de Gao arrive aujourd’hui pour s’entretenir avec vous.

Une alarme interne retentit. Malgré tout, je conserve un air détaché.

— De quelle cellule ?

— Du COS.

Alarme éteinte, mais je reste soucieux quant aux raisons qui l’amènent ici. J’espère surtout qu’il ne va pas envoyer Julie sur un autre camp alors que je viens de remettre la main dessus. Quoique… je m’inquiète peut-être pour rien dans la mesure où il est réellement notre donneur d’ordre.

Cela ne m’empêche pas d’être un peu fébrile lorsque l’hélicoptère apparaît dans notre champ de vision deux heures plus tard. Marc est également, tendu, même s’il le camoufle mieux. Le commandant descend avec une sacoche à la main, je l’accueille par un salut auquel il répond. Je lui présente une nouvelle fois Marc en insistant bien sur le mot « adjoint » afin qu’il comprenne qu’il est désormais dans la confidence.

— Vous avez un autre endroit que le CO bondé pour notre réunion ? demande-t-il sans s’étendre.

Son attitude de supérieur hiérarchique hermétique confirme qu’il n’est pas question de laisser penser que nous nous sommes déjà rencontrés officieusement.

— Notre quartier, mais il y a notre équipe.

— Que la vôtre ?

— Oui, mon commandant.

— Parfait. Alors en route !

— Je pars devant ! s’exclame Marc.

Il détale tel un lévrier sur un champ de courses pour prévenir notre équipe. Le problème à résoudre rapidement vient du fait que nous sommes plus portés sur nos prouesses physiques que sur l’entretien de notre charmant logis. Autant notre matériel et nos armes sont briqués et alignés au cordeau, que pour le reste, nous sommes moins tatillons. Ce n’est pas un dépotoir, loin de là, mais selon les normes militaires en vigueur, c’est un peu le bordel quand même.

Nous effectuons le trajet jusqu’au quartier en échangeant des banalités sur l’actualité militaire et celle des forces spéciales, je le présente ensuite à mon équipe. Ils sont autour de la table sous un barnum impeccablement rangé, même pas un verre traînant dans l’évier. En revanche, ils ont les poches de pantalon étrangement gonflées. Je sais où ils viennent de planquer le linge qui séchait un peu partout. Partout, sauf sur le fil dehors, car nous avons désormais compris pourquoi les t-shirts de l’équipe d’Anton avaient si mauvaise allure. Si on les met dehors quand il y a un peu de vent, ils sont recouverts de poussière de sable qui s’incruste entre les fibres. Adieu blanc éclatant, bonjour le beige suspect. Pour les t-shirts, les dossiers de chaises sont bien pratiques, et pour les chaussettes, rien de mieux que les coincer entre la bâche et l’armature en fer pour qu’elles ne s’envolent pas.

Tout le monde s’installe, on fait tourner la cafetière et quand chacun à un mug plein devant lui, la réunion démarre. Les sujets abordés sont purement professionnels, le commandant nous donne un avant-goût des missions qui nous attendent. Je suis très attentif, mais je n’arrive pas à m’ôter de la tête qu’il a des informations à me confier parce qu’il n’était pas utile qu’il se déplace pour si peu. Je tente alors de trouver un prétexte afin de nous isoler après sa présentation, mais dans ce camp et de jour, c’est presque une mission impossible. Je ne vais pas lui proposer de m’accompagner aux chiottes tout de même !

Marc, le meilleur ami et adjoint du monde, dont le front soucieux depuis quelques minutes indique qu’il mène le même combat, trouve une idée avant moi :

— Votre hélico ne décolle pas avant trois heures. Sans vouloir vous manquer de respect, vous n’avez pas une bonne mine, mon commandant. Si vous le souhaitez, vous pouvez utiliser mon lit pour vous reposer en toute sécurité.

Loin d’être idiot, le but de la démarche ne lui échappe pas, il accepte volontiers. Une fois dans la tente, je l’invite à s’asseoir sur le lit de Marc et j’allume la climatisation. Le compresseur envahit alors l’espace d’un bruit de machine fatiguée.

— C’est bon, vous l’avez vue ?

— Oui. Elle se fait discrète sur le camp. Vous veniez pour elle ?

— Non, je suis ici dans le cadre de mes missions officielles. Je lui ai promis de tout mettre en œuvre pour assurer sa sécurité, ça passe par ne créer aucun contact direct. En revanche, ça me permet de vous faire un point sur mes recherches.

— Je trouve votre conception de la sécurité assez étrange. L’envoyer dans une des régions les plus dangereuses… mais je vous écoute.

Le temps nous est compté et en quelques minutes, il me relate l’histoire du fameux Lionel et des scènes qu’il a photographiées. D’habitude, je suis plutôt réactif comme gars, mais je dois quand même lui faire répéter deux fois le coup du commandant qui, à l’aise dans sa tenue, bute des types en pleine ville et se barre ni vu ni connu.

J’apprends donc que dès son retour au camp, en militaire consciencieux, le Lionel s’est empressé de se rendre à la cellule renseignements pour remettre les clichés.

— Vous êtes en train de me dire que par un manque de bol incroyable, l’officier de permanence était le commandant qu’il venait de photographier ?

— Exactement. Dès qu’il a pris connaissance de l’existence de témoins, il s’est arrangé pour les envoyer rapidement sur une mission, dont il n’était pas prévu qu’ils reviennent.

— Mais elle, elle n’y est pas allée car à l’infirmerie ?

— C’est ça, elle a été remplacée au pied levé par son binôme, qui est parti avec son sergent revenu entre-temps. Ensuite, ils sont tous les deux tués par nos balles.

Il me faut quelques secondes pour encaisser.

— Par lui ?

— Aucune idée. Le rapport conclut à un malheureux tir croisé et n’a pas pu en désigner l’auteur. Merveilleusement pratique. Les hommes de cette unité ne comprennent pas. Ils certifient que ça ne pouvait pas être l’un d’entre eux.

Ce ne sont pas des charlots qu’on envoie au combat, alors j’en déduis la même chose que lui : ils étaient visés par quelqu’un d’autre envoyé sur place.

— Et vous dans tout ça ? Comment en êtes-vous arrivé à la protéger ?

— Lorsqu’elle est venue au CO pour se renseigner, elle est tombée sur moi. Son récit m’a intrigué, j’ai voulu voir le dossier que son binôme avait déposé. J’ai fini par retrouver la pochette dans la poubelle d’un colonel qui n’était pas de service ce jour-là.

— Il est malin mais commet quand même des erreurs.

— Heureusement pour nous. Bien entendu, la pochette était vide et aucune trace des photos. Anormal, carrément hors procédure. Ça, la description qu’elle m’avait faite, plus la fiche de présence du personnel que j’ai consultée… une lumière rouge clignotait devant mes yeux. Par prudence, j’ai préféré la cacher le temps de comprendre. Je ne la sentais pas cette histoire. Quelques heures plus tard, est tombée l’info que ses collègues venaient d’être tués. Là, c’est carrément une corne de brume qui résonnait dans ma tête et je me suis empressé de l’éloigner. Je me suis dit que j’arriverais à lui rédiger un faux ordre de mission si je m’étais affolé pour rien.

— L’autre commandant n’était plus là quand elle est venue vous voir ?

— Certains drames se jouent à un rien, il venait de partir. À quelques minutes près, ils se croisaient.

— Je ne pensais pas ce genre de trahison possible, je commente en me frottant le visage, atterré.

— Raison pour laquelle ça nous mène plus haut, sinon, ça n’a aucun sens.

— Vous êtes remonté jusqu’où ?

— J’ai commencé par descendre : qui sont les deux hommes qu’il a tués ? Il faut faire les choses dans l’ordre.

On sent l’habitué. Je suis suspendu à ses lèvres.

— Après appel à la police locale, j’ai su qu’ils étaient employés par la société américaine Volanys. Vous connaissez, j’imagine ?

— Oui. Une société militaire privée composée d’anciens militaires d’unités d’élite du monde entier. Ça leur ouvre beaucoup de portes.

— Exact, et à qui nous n’avons pas grand-chose à reprocher. Qu’ils soient payés pour livrer des armes n’est pas anormal.

— Qu’on les descende ensuite pour ne pas laisser de trace, ça l’est beaucoup plus.

— Surtout que leur direction a connaissance de tous leurs contrats. Si le commandant les avait embauchés lui-même, ils seraient remontés jusqu’à lui et il aurait dû rendre des comptes.

— Donc, il faut trouver le donneur d’ordres. Il communique avec qui ?

— C’est par là que j’ai commencé. Aucun appel suspect de la base, logique, ce n’est pas un débutant. Mais j’ai réussi à le relier à un numéro de portable qui bornait par intermittence à proximité du camp, ce qui au passage m’a obligé à intégrer un de mes techniciens à l’affaire. Il ne sait rien concernant Mathieu, rassurez-vous.

— Qui est Mathieu ?

Il reste un instant surpris.

— Notre protégée, bien sûr.

— Julie ?

— Oui, c’est elle.

— Elle m’a pourtant dit se faire appeler Camille actuellement.

— Je… c’est exact, mais je suis resté sur son vrai nom, le caporal-chef Mathieu.

Ah ! Une info sur elle, mais que je n’ai pas intérêt à utiliser ici. Lui, je comprends qu’il ait du mal à suivre s’il lui change son nom à chaque déplacement. D’ailleurs, il balaye le sujet d’un geste de la main.

— Donc, c’est là que ça devient plus croustillant. Ses appels mènent en France. Accrochez-vous, c’est le portable du directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur.

— Celui qui a été assassiné après ?

— Oui. Vu l’ampleur que ça prenait, j’ai prévenu Mathieu pendant son périple vers la Réunion et nous avons coupé tout contact direct.

Je comprends mieux pourquoi elle était bouleversée par sa mort sur la frégate. Au lieu d’entrevoir une fin, elle a senti un gouffre s’ouvrir sous ses pieds.

— Mais qui dirige, alors ?

— Je ne suis pas remonté plus haut pour le moment. La pelote est grosse et bien emmêlée, répond-il, un peu las.

— Il y a une façon d’obliger les loups à sortir du bois. Vous trouvez un moyen d’informer les mercenaires de l’identité du gars qui a buté leurs collègues.

— Plutôt radical, je ne donne pas cher de la peau du commandant.

— Il a fait abattre deux militaires qui n’avaient rien à se reprocher et cherche à en faire de même avec un autre. Il y a peu, ça valait un peloton d’exécution. S’il meurt, je m’en tape !

Et je le pense réellement. D’ailleurs, si on demande des volontaires pour le peloton, j’en suis.

— Je ne le pleurerais pas non plus, soyez-en assuré. Mais sa mort ne nous apprendrait rien de plus et je préfèrerais lui soutirer les renseignements qui me font défaut, et que la justice fasse son travail.

Moui. Pour le faire parler sous la torture, je suis également volontaire. Je lui ferais tout cracher avec grand plaisir. Je crois que je dissimule mal mes sentiments, car le commandant se met à rire en pointant son index vers moi.

— Nous n’irons pas jusque-là, je tiens à garder mes principes. Cela étant dit, il est fort possible qu’il ne soit qu’une petite main. Mais si on l’attrape, je vous missionne dessus. Promis !

— À votre service !

Cette incartade a le mérite de nous dérider un peu. Pas assez pour que je me sente libéré quant à la sécurité de Julie, parce que si j’en sais plus, je n’en sais pas suffisamment non plus. Il y a quand même un énorme point dans l’histoire que je ne pige pas, alors je le remets sur le tapis :

— Pour l’assassinat du Ministre, quel est le lien ?

— Je ne sais pas s’il était directement impliqué, mais comme je n’avançais pas, j’ai mis un coup de pression au commandant en déposant un dossier sur son bureau, il contenait l’identité des mercenaires tués. En le découvrant, il s’est décomposé, a glissé le dossier dans sa veste et est parti aussitôt en ville. Le dossier n’a jamais refait surface.

— Sûr que c’est louche, mais quelle est l’utilité de le piéger ? Vous saviez déjà qu’il était mouillé.

— Parce que je n’ai que le témoignage de Mathieu, je n’ai jamais pu mettre la main sur les photos de son binôme et par conséquent, rien de concret qui l’incrimine. Je ne peux pas aller le dénoncer, la bouche en cœur, avec mes soupçons pour seule preuve ! J’espérais une erreur de sa part, mais non. Il a juste à nouveau téléphoné au chef de cabinet, et je ne sais pas ce qu’ils se sont dit puisque nous traçons son téléphone sans qu’il soit sur écoute. Un coup d’épée dans l’eau qui m’a un peu plus miné le moral, jusqu’au rebondissement : le Ministre a été assassiné quatre jours plus tard.

— Louche aussi, d’accord, mais ça pourrait être une coïncidence cette fois-ci.

— Pas si on sait qu’un détachement de Volanys est arrivé en France deux jours avant l’assassinat et est reparti le lendemain.

— Même si je n’approuve pas toutes leurs activités, je sais que l’assassinat n’est pas leur genre. Ils ont une réputation d’hommes d’honneur et une certaine éthique. À ma connaissance, ils s’y sont toujours tenus.

— C’est vrai, ça ne leur ressemble pas. Pourtant, leur venue à Paris pile au moment des faits ne peut être un hasard. Moi, je pense qu’ils ont été engagés par quelqu’un d’important dans l’affaire, qui souhaitait se débarrasser d’un Ministre devenu gênant.

Trop d’infos trop vite, je crois que je n’étais pas prêt. Je vais lui réclamer un dessin si ça continue.

— Désolé, mais plus vous en dites et moins c’est clair.

— Bienvenue dans ma tête ! Je vais faire plus simple, laissons tomber tout ce petit monde et concentrons-nous sur les faits initiaux. Nous avons une trame floue qui se profile en assemblant certaines pièces : livraisons d’armes, argent et politique. Un savoureux mélange déjà bien souvent vu, n’est-ce pas ?

— Là, je vous suis.

— Ce n’est pas la ménagère de moins de cinquante ans qui se lance dans le trafic d’armes pour arrondir ses fins de mois. Ceux qui organisent et donnent les ordres ont des appuis solides, ils sont d’un haut niveau.

— Mais justement, bien trop haut pour des types comme nous. Et sans vouloir vous vexer, il n’y a rien de clairement relié. Un sale truc se passe, oui, mais qui et quoi ? On n’en sait rien du tout.

— Tout à fait mais j’y travaille. Quand j’aurai compris et rassemblé des preuves suffisantes, il faudra transmettre le dossier aux bonnes personnes, assez solides pour faire éclater l’affaire.

— En gros, notre protégée n’est pas près de retrouver sa vie d’avant, je conclus en soufflant de dépit.

— Non, mais je lui ai promis d’y parvenir, même si c’est sous une nouvelle identité.

Vient le moment de le reconduire à l’hélicoptère. C’est un type droit, il se démène pour que justice soit faite. Mais plus que la fatigue, je sais désormais que ses traits creusés ont pour origine le poids de cette colossale affaire. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas qu’il faillisse, mais plutôt qu’il se fasse repérer et éliminer, lui aussi. Sa mort sonnerait la fin de tout. D’autres personnes ont beau être au courant, aucune n’a les ressources nécessaires pour obtenir des informations si sensibles. Il a intérêt à surveiller ses arrières, et surtout à rester en vie, sinon, Julie ne s’en sortira jamais.

Aussi, c’est son deuxième déploiement ici puisqu’il a bien fallu qu’il rentre chez lui entre temps, alors si cette affaire dure trop longtemps, il pourrait ne plus être sur place pour veiller sur Julie.

Après son décollage, retour dans la tente avec Marc pour lui répéter tout ce que je viens d’apprendre. Il se décompose au fur et à mesure des révélations. Sûr que j’avais la même tête d’ahuri face au commandant. À la fin, il se frotte la tête.

— Ne m’en veux pas, mais c’est tellement énorme que j’ai du mal à y croire.

— Idem ! J’ai suivi jusqu’à l’officier tueur, mais après, il m’a perdu en route. Trop gros. Je reste perplexe.

— Ouais, pareil.

Ce qui me turlupine pour l’instant, c’est la fonction de Julie. Si son binôme faisait du renseignement, alors elle aussi. Appelez-moi Sherlock. Ici, dans un souci de discrétion, j’imagine qu’elle est rattachée au QG pour les tâches logistiques afin de la noyer dans le personnel qui s’affaire partout sur le camp, toujours une clef ou un tournevis à la main pour réparer de la plomberie, des climatiseurs, des groupes électrogènes…

Inévitablement, je la cherche du regard à chacun de mes déplacements, mais aucune trace. Ou plutôt, je suis persuadée qu’elle se dissimule bien sous sa tenue. Et sa stature ne m’aide pas à la repérer au milieu des hommes, ici, une frêle silhouette se détacherait plus.

C’est frustré que je rejoins le PC pour utiliser les lignes mises à notre disposition. Nous avons droit à quelques appels vidéo et je ne m’en prive jamais, alors je profite du calme dans notre planning pour prendre des nouvelles de ma famille. Le visage de ma sœur apparaît sur l’écran. Plus âgée que moi, mais définitivement préservée grâce à son air espiègle et son carré brun de fille sage, qu’elle n’est pas.

— Salut toi ! Tu es rentré ? demande-t-elle aussitôt.

— Non. Tu trouves que le décor ressemble à mon appart ?

— Un peu, sauf qu’on dirait que tu as fait le ménage. Tu es sur le retour ?

— Mais non enfin, je viens d’arriver au Mali.

— Alors c’est quoi ce sourire débile qui déforme ton visage ?

— C’est à cause de ta tête en gros plan, ça m’a toujours fait marrer. Je t’ai déjà dit que tes narines sont énormes ?

— Pas tant que ça en comparaison de ta connerie. Arrête de m’embrouiller et dis-moi ce qui te rend gai. Tu as buté plein de méchants, joué à la guéguerre avec tes potes et tu es content de toi ?

Ma sœur a toujours été fière de me voir porter le béret vert, mais beaucoup moins ravie des missions qui vont avec.

— N’importe quoi. Ce qui me rend heureux est beaucoup plus simple : je suis amoureux.

Ah zut, ça beugue. C’est l’écran qui se fige ou bien ma sœur ? Ça doit être elle puisque sa mâchoire vient de tomber sur son bureau.

— Il a dit quoi, tonton ?! hurle une voix stridente derrière elle.

Misère ! Si ma nièce s’en mêle, je vais couper la communication très vite.

— Tonton a pécho, répond ma sœur en se bidonnant.

— T’auras mis le temps ! s’amuse la merdeuse dont la tête apparaît.

— Je ne suis pas un cœur d’artichaut comme toi. Je suis prêt à parier que le boutonneux avec lequel tu m’as gonflé pendant toutes les vacances est déjà enterré pour un autre.

— Il avait moins de boutons que tu n’as de cicatrices. Sinon, oui, je suis sur un nouveau coup, pouffe-t-elle.

— Tu as seize ans ! Il faudrait peut-être te concentrer sur plus important que les mecs, je la sermonne en sachant qu’elle se contrefiche de mon avis.

— Oui, tonton. Mais sois rassuré, je ne fais ça qu’en dehors des cours.

— Pour sa défense, elle est effectivement sérieuse et travaille très bien. Maintenant, repassons au sujet du jour : mon petit frère qui se découvre enfin un cœur. Et pire, que ce petit organe fragile palpite pour une femme. Je suis tout émue.

— C’est bon ? Tu as fini ?

— Non, je commence. J’attends ce jour depuis si longtemps, laisse-moi me régaler. Au fait, je m’avance peut-être. C’est bien pour une femme que tu vibres ? Tu me parles tellement de ton Marc, que le doute m’habite.

— Solenn…

— Non ! Ne coupe pas ! Quelle tête de cochon quand tu t’y mets. OK, sérieux. Raconte-moi.

Depuis la fois où je lui ai raccroché au nez sans pouvoir la recontacter avant un mois, ce que je ne savais pas à ce moment-là, elle n’insiste jamais. C’est même devenu pratique pour la calmer illico.

— Elle est parfaite. C’est moi en fille avec plus de cheveux, je ne pouvais que craquer.

— Tu veux dire qu’elle n’a pas d’humour non plus ? intervient ma nièce.

— Chut ! Pour une fois qu’il s’épanche, ne ruine pas tout.

— Attends ? Il est vraiment sérieux ?

— Oh ! C’est fini les commères ?!

— Désolées. On t’écoute, soufflent-elles, honteuses.

— Bien ! Pour conclure, ne me gonflez pas pour savoir quand vous la rencontrerez, c’est compliqué. D’ailleurs, prévenez les parents aussi.

— C’est tout ? Tu ne nous en dis pas plus ? gronde Solenn.

— Tu n’as pas besoin d’en savoir plus. Donc, oui, c’est tout. Et c’est l’heure de couper. Embrasse les parents pour moi. Et même si vous êtes des chieuses, bisous aussi.

 

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