Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 20 sur 40

Pages du PDF

Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 18

 

Affronter la mort.

 

À un kilomètre devant nous, apparaissent les VAB venus nous chercher. Une pensée me traverse l’esprit et m’alarme. Il faut que je prévienne Marc que, pour une fois, on oublie notre rituel de terminer à fond. Je déboite pour le rattraper, mais c’est trop tard, il croit que j’ai donné le départ et part en sprint, suivi par le groupe. J’en fais autant en serrant les dents pour ne pas éclater de rire. Ça ne loupe pas, j’entends les deux râleurs derrière, qui se sont déjà enquillés une palanquée de kilomètres sur les crêtes pour nous rejoindre. Il me semble bien qu’ils nous promettent l’enfer en représailles. À mon avis, je serai le seul à prendre cher quand je serai en tête à tête avec ma teigne. Tactique : ne pas lui laisser le temps d’ouvrir la bouche en lui sautant dessus.

Le retour au camp est rapide. Désormais en sécurité, les gars chahutent en sortant des véhicules. Avec Marc, nous nous rendons immédiatement au CO pour le premier débriefing et prendre des nouvelles de nos camarades. Nous sommes étonnés d’y trouver une certaine agitation. Normalement, couvre-feu oblige et mission terminée, le calme devrait être de mise.

Devant les visages fermés des gradés, nous cessons aussitôt nos plaisanteries. Ces tronches-là, à chaque fois que j’ai pu les observer, c’était à l’annonce de pertes humaines. David ! Est-ce que sa blessure était plus grave qu’on ne l’a cru ? Il est mort pendant le transport ? Blême, je m’approche de Nathan qui remplit de la paperasse sur son bureau.

— Un problème ? David est bien rentré ?

— Bienvenue au bercail. Bravo pour la mission. De votre côté, tout ne s’est pas trop mal passé. David est déjà réparé et actuellement dans un hélico pour le camp de Gao où il restera quelques jours. Ou sera rapatrié direct en France, c’est le chirurgien qui décidera. L’humeur plombée qui règne, c’est à cause des légionnaires. Ils ont perdu deux hommes.

— Merde.

Je ne sais jamais quoi dire d’autre dans ces cas-là. Malgré tout, Nathan se doute bien que mes sentiments ne sont pas aussi détachés que ce simple mot pourrait le laisser penser. Je ne suis pas vraiment expansif, plutôt du genre taiseux. Nous le sommes tous d’ailleurs, nous pleurons nos frères de l’intérieur, en silence.

— Heureusement que ce sont des bons parce que l’affrontement était franchement inégal. Les renseignements viennent d’apprendre qu’il y avait une réunion de chefs de groupes terroristes ce soir, pile dans la vallée où vous opériez.

— Ça explique le nombre d’hommes et la puissance de feu, je conclus en soupirant. 

Surtout, ça explique pourquoi les Tigre restaient en appui sur les légionnaires plutôt que sur nous. C’est confirmé, la chance était de repos cette nuit.

Autant dire que le débriefing est rapide, nous approfondirons les choses demain. Quand nous sortons, j’attrape Julie pour l’éloigner du groupe.

— Après ta douche, tu me rejoins ?

— Après ma douche, je dors. Dans mon lit.

— Non. Tu dors si tu veux, mais avec moi.

— Dis-moi, c’était une question ou un ordre ?

— Tout de suite, les grands mots. C’était une invitation. Marc pourrait dormir à ta place.

Son spotter, qui est constamment dans nos pattes… Je suis injuste. Il fait son taf et reste avec son tireur. Bref, il se mêle de notre conversation qu’il a écoutée, bien sûr. Je m’apprête à le renvoyer chez sa mère, mais il l’ouvre plus vite que moi :

— Impossible. Nous sommes d’astreinte jusqu’à demain matin. Je dis quoi au planton qui viendrait nous chercher en pleine nuit ? Allez voir dans le lit du chef de groupe des commandos ? chuchote-t-il en levant les yeux au ciel.

— Ce n’est pas le plus grave dans l’histoire, intervient Marc. Comment j’expliquerais que, moi, je dors avec le spotter ? Je traînerais ça jusqu’à la fin de ma carrière, je peux vous faire confiance.

Là, je m’insurge.

— Ce n’est pas du tout notre genre ! Juste une dizaine d’années, pas plus.

— Mais bien sûr. Au bout de trois mois, l’histoire se saura jusque dans les unités les plus paumées du pays. Vous la raconterez à tous les nouveaux et vous en rajouterez à chaque fois. Au final, on dira que j’ai fini dans le lit du général.

— On ne va pas tenir un conciliabule, parce qu’on en a plein les pattes, nous. Vous feriez mieux d’aller saluer les légionnaires, ça leur fera plaisir de vous voir. En plus, le faire à chaud évitera qu’on leur rappelle tous les jours qu’ils ont perdu deux camarades. Bonne nuit ! conclut Julie.

Elle charge son sac sur le dos et fait volte-face sans un regard pour moi. Je n’en reviens pas. Je l’observe s’en aller avec son spotter, comme un con. C’est moi le type avec l’air con, pas lui. Bon… Elle doit vraiment être crevée. Après tout, je vais faire comme elle l’a dit, et je me rends avec Marc au quartier des légionnaires. En chemin, il se penche vers moi :

— Sinon, ça fait quel effet de se faire sauver la couenne par sa copine trois fois de suite ?

— Ta gueule, Marc.

— Non, mais sérieusement. Ça doit faire bizarre quand même. À chaque fois, elle nous a bien débroussaillé le terrain.

— Je te rappelle que la deuxième, pendant notre virée dans le désert, elle est intervenue à la cool, le cul bien au chaud dans son hélico, alors qu’on s’en sortait très bien sans elle. Elle a juste frimé, donc ça ne compte pas. 

— Pas faux. En plus, elle nous a privés d’un face-à-face qu’on attendait. C’est une rabat joie en fait !

— Elle a quand même le droit de se la péter de temps en temps, elle n’est pas arrivée à cette fonction en pliant des parachutes.

— Pas sympa pour les plieurs, mais c’est vrai. N’empêche qu’elle a deux cartouches d’avance sur toi.

— En même temps, c’est son job.

— Tu es chiant. Tu pourrais être un peu vexé. Tu n’es pas drôle.

— Non. Je suis super fier ! je m’exclame en lui claquant l’épaule.

Les légionnaires nous accueillent sobrement, touchés par les témoignages de solidarité que nous leur montrons. Nous partageons ensemble un verre en l’honneur de leurs deux camarades, tout en les écoutant parler d’eux. L’un était un jeune engagé, l’autre avait plus de bouteille, mais c’était deux excellents soldats. Les anecdotes fusent. Ils étaient drôles, aimaient la vie et étaient heureux parmi leurs frères chez qui ils laisseront une trace indélébile.

Quand nous les quittons, ils s’excusent de ne pas avoir réussi à nous exfiltrer. Ces hommes en ont pris plein la poire, ont subi des pertes et s’en veulent malgré tout d’avoir échoué. La mission avant tout. Nous partons avec un sentiment de malaise.

Ensuite, passage à l’infirmerie pour prendre des nouvelles de Florian. Devant le bâtiment, je toque et ouvre la porte. Je m’apprête à entrer, mais mon élan est stoppé par le toubib qui me fonce dessus. Là, tout de suite, il donne plus l’impression de vouloir casser des tronches que de les réparer.

— Votre collègue n’a rien de grave. Vous pourrez le voir demain dans son quartier. Bonne nuit !

Et il nous claque la porte au nez. À mon avis, il enchaîne les nuits agitées.

— Il doit arriver à la fin de son déploiement. Il est temps qu’il rentre au pays, s’amuse Marc.

— À voir les valises sous ses yeux, il a besoin de repos. D’ailleurs, nous aussi, alors on y va.

En chemin, me reviennent les paroles de Marc un peu plus tôt et dont je n’ai pas vraiment compris le sens.

— Dis. Au sujet de ce que tu as déclaré tout à l’heure quand on dégageait la porte de la baraque. Sur ton ressenti, tu peux être plus précis ?

Je le sens gêné. Il se ferme quelques secondes, puis soupire.

— J’ai pensé que c’était fini. Vraiment. Qu’on allait y rester. Crever là, dans cette vieille baraque pourrie. Ces minutes interminables quand les mecs avançaient, à être si proches qu’on les entendait parler mais qu’on ne pouvait pas tirer…

— Je me souviens bien de ce moment et je n’en menais pas large non plus. Je crois qu’on a tous pensé que cette fois-ci on pouvait y rester.

— Tu sais, on est toujours unis, le groupe avant tout. Pourtant, pendant un instant, je t’avoue que je me suis senti bien seul face à ma propre mort. Mais l’esprit de groupe a repris le dessus. Je savais qu’on n’allait pas leur offrir la victoire sans se battre.

— Commandos jusqu’au bout.

— Ouais, mais on a beau s’y préparer et l’accepter, ça m’a quand même fait chier de mourir.

— Comme quoi, se battre jusqu’à la dernière minute n’est jamais vain. Là, c’est Zorro qui est arrivé et nous a dégagé le terrain.

— Sacré Zorro, notre Émile.

— Ah ça ! Je ne vais pas m’ennuyer. Ma sœur va l’adorer.

— Il faut que tu me la présentes, ta sœur. Elle est toujours libre ?

— Je t’ai déjà comme collègue, adjoint, meilleur pote, pas besoin d’ajouter beau-frère. Donc, laisse tomber.

— Ben justement, tu n’es plus à ça près.

— Hors de question que je te retrouve à faire le con dans la piscine de mes parents. Trouve-toi quelqu’un d’autre.

— Tu dis ça, mais tu ne le penses pas, se moque-t-il en me donnant un coup d’épaule.

Il a raison et mon rictus le confirme. J’imagine bien les repas sur la terrasse avec deux commandos marine et un tireur d’élite. Toute ma famille deviendrait folle. Mais nous, qu’est-ce qu’on se marrerait ! Sûr, pour nos prochaines vacances, j’invite Marc.

Une fois de retour chez « Josette », nous ne trouvons que Laurent et Tonio, vautrés dans le canapé et les pieds sur la table, en train de regarder une série française.

— Vous n’avez pas eu votre compte pour ce soir ?

— Si, mais besoin de décompresser un peu, répond Laurent sans quitter l’écran des yeux.

— Et les autres ? Ils font du sport ?

— Tu parles ! Ils comatent tous.

— Plutôt normal. D’ailleurs, lavage et nous y allons aussi.

— Pas cool. On aurait bien fait la teuf, nous.

— Il fallait en profiter tout à l’heure. Tu as eu le feu d’artifice. Un vrai son et lumière immersif.

— C’était sympa, mais ça manquait de champagne et petits-fours.

Nous les laissons à leur série de machin la belle vie. L’avantage de se doucher en pleine nuit, quand tout le monde dort, c’est qu’on ne fait pas la queue. Autre avantage, comme ce n’est pas éclairé, on ne voit pas son corps si on ne l’aime pas. Ce n’est pas mon cas, je trouve pénible de me savonner dans le noir.

— Ce n’est pas le moment de lâcher son savon, ironise Marc qui s’en sort aussi mal que moi.

— Ce n’est pas le pire. Tu verras quand on devra se rhabiller.

Et ça ne loupe pas, ça me gave rapidement de chercher les étiquettes sur les fringues pour repérer l’endroit de l’envers, alors j’attrape tout et je sors à poil. Je lâche le tas dans un des lavabos extérieurs et je peux enfin m’habiller à la lueur de la petite ampoule au-dessus de moi.

— Entre nous, ça va, mais tu n’es pas obligé de te balader avec l’attirail à l’air devant tout le monde.

En train d’enfiler mon boxer, je lève la tête pour détailler Marc, vêtu n’importe comment.

— Le planton a peut-être vu mon cul…

— Et tout le reste.

— Si tu veux, bref. De un, je doute que ça l’intéresse et de deux, moi, je n’ai pas la moitié de mes fringues à l’envers. Et le t-shirt dans le calbut, franchement, ça craint beaucoup plus.

— Mouais… bon… on va au plumard avant le lever du soleil ou quoi ? ronchonne-t-il en tirant sur le tissu.

— Yep. C’est parti !

Je ne prends pas la peine de lacer mes baskets pour la centaine de mètres à parcourir. Nous retrouvons le quartier dans le noir, juste une veilleuse verte allumée dans la cuisine pour les soifs ou fringales nocturnes. Finalement, les deux rigolos qui voulaient faire la fête sont allés dormir aussi.

Nous filons directement à notre chambre, les bras encombrés de notre équipement récupéré au passage. Le champ de vision déjà réduit par notre bazar, l’obscurité est telle dans l’allée que Marc râle en trébuchant tous les cinq pas. Si je découvre un matin tous les liens des tentes coupés, je saurai qui est le responsable.

Pressé de m’allonger, j’abaisse la poignée avec le bras un peu brusquement, puis je donne un coup de coude sur l’interrupteur. Le néon clignote deux fois dans un bruit métallique, puis inonde la pièce d’un blanc aveuglant. J’avance d’un pas quand je repère une forme par terre. Je m’immobilise et éteins aussi sec. Sur son élan, Marc me rentre dedans et m’envoie valdinguer en avant. Il s’empêtre les pieds dans les miens, me fait trébucher et tomber à terre. Je n’ai pas le temps de jurer qu’il s’écrase sur moi.

— Mais t’es con ! Pourquoi tu t’assois par terre dans le noir ?

— Parce que tu m’as poussé, Ducon ! Tu te lèves ou tu veux un câlin ?

— Non merci, tu n’es toujours pas mon genre. Je ne fais pas dans le muscle, contrairement à toi.

— Merci, ça me touche beaucoup. Vous pourriez arrêter votre bordel et vous coucher dans le calme ? ronchonne une voix féminine que j’aime de plus en plus.

Surpris, Marc allume sa lampe torche et la braque sur son visage. Julie plisse les yeux en remontant vivement le drap sur son visage.

— Mais tu es là, toi ?

— Absolument pas. Comme tu peux le voir, je suis présentement à l’autre bout du camp.

— C’était pour ne pas la réveiller que tu as éteint ? me questionne-t-il.

— Voilà et comme tu peux le constater, objectif atteint, je rétorque en tâtonnant pour m’asseoir sur mon lit.

— La prochaine fois, utilise ta bouche pour me prévenir. Mais au fait le tireur, tu n’es pas d’astreinte ?

— Non, elle a été levée pour deux jours, le temps qu’on récupère. Enfin… si j’y arrive.

— Allez, au plumard !

Voyant que Marc hésite sur la conduite à tenir, sortir pour rejoindre le canapé ou sauter dans son lit, je lui colle un coup de coude.

— T’inquiète pas, juste dormir.

— Merci de prendre soin de moi, je n’avais pas envie de supporter ça, approuve-t-il en déboutonnant son pantalon.

Je me dépoile en quelques gestes rapides et jette mes fringues dans un coin, puis je m’allonge sur le matelas au sol avec ma Julie. Comme un débile heureux, je me plaque contre son dos, l’enlace et dépose un baiser sur son épaule. Elle ne bouge pas d’un millimètre, je crois même qu’elle est déjà repartie dans le monde des songes. Peu importe, je suis ravi qu’elle ait choisi de passer la nuit avec moi. Et je l’interrogerai demain pour savoir comment elle entre chez nous comme dans un moulin.

Les conditions entourant le début de notre histoire sont loin d’être idylliques, il n’empêche qu’elle avance quand même.

 

OceanofPDF.com