Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 5 sur 40

Pages du PDF

Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 3

 

Haute température ambiante.

 

L a nuit fut agitée. Quelle surprise ! Les mains sous la nuque, à fixer la toile au-dessus de ma tête, à me triturer la cervelle, pour finalement appliquer le conseil du commandant : attendre. Et m’endormir par la même occasion. Il n’a aucune réponse après plusieurs mois, je n’en aurai pas plus en quelques heures avec le peu qu’il m’a confié.

Malgré tout, ce peu est énorme et me stresse. Un ministre assassiné ! C’est un truc pour Hollywood, pas pour un gars de Lorient comme moi, tout commando marine que je suis. Je n’arrive pas à comprendre le lien avec Léthé et son binôme assassiné, c’est ce qui me flingue les neurones.

Je n’ai pas encore prévenu Marc, mais le ferai dès que nous aurons un moment sans oreille active dans les environs. Vu que nous vivons les uns sur les autres sous des tentes, dès qu’un créneau se présentera, il ne faudra pas le louper.

Après le déjeuner, je me rends avec lui pour prendre nos consignes auprès de l’autorité dont nous dépendons : le commandant détaché du COS. Lui faire face à nouveau et me présenter comme si nous n’avions pas un secret en commun est assez étrange. À cette occasion, je peux me rendre compte qu’il maîtrise très bien ce jeu, Marc n’y voit que du feu. D’ailleurs, il le confirme lorsque nous quittons son bureau avec nos feuilles de mission.

— Il me paraissait moins froid hier soir. Il n’a pas l’air commode ce type. Il devrait boire un coup, ça le détendrait.

C’est vrai qu’il a été distant, mais clair dans ses propos. Je ressens le besoin de prendre sa défense. Après tout, c’est mon allié.

— Tu as vu sa tête ? Il donne l’impression de dormir deux heures par nuit. Si c’est pour s’assurer que nos informations sont précises et crédibles, je n’ai pas besoin qu’il nous galoche quand on le croise.

— Je n’en demande pas tant ! La bise suffirait, rétorque-t-il en prenant un air enamouré.

Nous quittons Gao une heure plus tard en embarquant dans deux hélicoptères, de grosses machines comme je les aime. Les petites choses ou le délicat, ce n’est pas mon truc. Pour les femmes non plus, mais je crois que je me répète.

Assis les uns à côté des autres, le vacarme ambiant ne nous permet pas de discuter, alors je regarde le paysage défiler à travers les portes latérales. Hostile est le premier adjectif qui me vient. Nous survolons une mer de sable où serpentent des oueds asséchés d’un ocre un peu plus sombre. La végétation est rare. Chaque arbuste ou touffe d’herbe fait preuve d’un courage et d’une détermination admirables pour s’accrocher à la vie. À l’approche de notre destination, ce sont des stries de roches noires qui ponctuent l’horizon. Le paysage se fait encore plus minéral, le terrain escarpé et les pistes se parsèment de pierres aux bords saillants. Nous arrivons à Kidal, au nord-est du Mali.

Un gros rocher peint fait office de panneau d’accueil et le ballon de surveillance qui plane dans le ciel annonce l’emplacement du camp. Il est

ceinturé par deux hauts murs de bastion wall[5], traçant une piste entre eux. Vu du ciel, le camp forme un dédale de tentes serrées, de containers alignés et quelques bâtiments en dur. Des véhicules partout, des pièces d’artillerie dans les coins, des mitrailleuses à l’accueil sur les tours de guet, et une courte piste pour les hélicos et les drones. Situé au sud de la ville, le camp est cerné par le désert et les collines de roches noires.

Ici, la situation est aussi compliquée qu’explosive, et ce n’est pas uniquement une expression. La région vit au rythme de guerres de territoire depuis des années, qui incluent entre autre les Touaregs, les groupes terroristes et les forces maliennes. D’ailleurs, l’état malien en a perdu le contrôle.

Les forces françaises ainsi que celles de l’ONU font de Kidal une ville très militarisée, ce qui n’empêche pas les groupes terroristes d’y être présents sous forme de cellules discrètes, posant des mines et commettant des attentats ciblés. L’insécurité est très forte dans toute la région qui se trouve sous leur joug, même si les grandes agglomérations sont plus ou moins sous contrôle.

Le camp est bien plus petit qu’à Gao et comprend environ trois cents militaires. Mille de moins, pas vraiment une broutille en cas d’attaque. Nous nous posons directement à l’intérieur et sommes accueillis par un capitaine de la logistique. Les saluts sont rapides, nous avons hâte de nous débarrasser de notre barda et d’enfiler un short, comme lui.

— Bienvenue messieurs. Je vous conduis jusqu’à chez vous. Vous êtes logés au quartier Josette.

Avec Marc, nous échangeons un regard intrigué, mais tout s’éclaircit quand nous traversons le camp. Ce sont des carrés formés par des murs de sacs de sable ou des containers, clos par une porte arborant l’écusson et la devise de l’unité présente, et devant l’entrée de chacun est peint en gros le nom attribué au quartier. Au fil de notre progression, nous découvrons donc

Ginette, Paulette et toutes leurs copines[6].

— Bordel ! On a fait cinquante mètres et je suis en nage, commente Marc en soufflant.

— Il fait meilleur le soir et le matin, vous pourrez faire du sport à la fraîche.

— C’est combien, meilleur ? questionne-t-il, clairement méfiant.

— Environ trente degrés. 

— Ah ouais ! Nous n’avons pas la même notion de « à la fraîche ».

En progressant dans les allées sableuses, je découvre l’organisation somme toute classique d’un camp en opération extérieure. Le gros ballon captif qui assure la surveillance et plane à une centaine de mètres au-dessus de nos têtes me fait penser à un objet publicitaire. C’est assez décalé.

Nous croisons pas mal de légionnaires, logique puisque les régiments étrangers sont toujours dans les coins les plus risqués et nous serons amenés à sortir avec eux. Pas en boîte de nuit, mais sur le terrain.

— Vous voici chez Josette.

— C’est le plus petit quartier, vous auriez dû le nommer « Minnie », ironise Marc.

— Pas si petit si on tient compte de l’effectif qui y loge. Vous êtes douze, les autres tournent plutôt à quarante, le rembarre-t-il.

Il vaut mieux que j’intervienne avant que Marc ne nous le mette à dos. Sa fonction le rend hautement intéressant puisque c’est lui qui gère toute la logistique sur le camp, y compris le PQ, et répond aux demandes diverses.

— Ce sera parfait. Merci.

— Je vous souhaite une bonne installation, déclare-t-il en s’éloignant.

 La porte est entrouverte mais nous la refermons derrière nous. Premier constat, le mètre carré doit valoir de l’or, car il y a peu d’espace dégagé. C’est une succession de grandes tentes collées les unes aux autres et un grand barnum au centre. Ses pans latéraux sont relevés, certainement pour ôter l’impression de confinement plus que pour aérer puisqu’il n’y a pas un souffle d’air.

Nous allons à la rencontre de nos collègues sur le départ qui se trouvent justement dessous. Nous les trouvons affalés sur leurs chaises, les coudes sur la table, les cheveux en bataille, les visages creusés sous des barbes hirsutes et une tenue qui tranche avec la nôtre. À côté, nos treillis semblent sortir d’une publicité pour lessive, quand eux ne portent que le bas et des t-shirts civils qui ont connu des jours meilleurs. Ils font débraillés et ça ne colle tellement pas avec la rigueur militaire que ça nous met dans l’ambiance instantanément : on va morfler.

— La relève ! s’exclament-ils en chœur.

Après une brève hésitation, je reconnais le chef du groupe.

— Salut, Anton. T’as une sale tronche. C’est si terrible ici ?

— Ce n’est pas la franche rigolade, j’ai connu plus accueillant, répond-il en se levant.

 Je lui tends la main, mais il ne réagit pas. Je reste comme un con avec ma paluche en l’air, quand finalement, il donne un léger coup de poing sur l’extérieur de mes doigts.

— On ne se serre pas la main ici, on check. Ravitaillement difficile, tout est compté. Chaque homme a droit à neuf litres d’eau par jour et une douche. Rapide. On ne se lave pas les mains sauf avant de manger ou cas particulier. Alors pas de serrage de paluches pour ne pas faire tourner les bactéries.

— Waouh ! Sympa comme coin.

— On oublie la piscine, alors, renchérit Marc.

— Oublie tout, ça t’évitera de déprimer, confirme Anton en riant.

— Sauf la clim. Ça, ce n’est pas du luxe, intervient son adjoint.

— Ouais. Sans la clim dans les tentes, les troupes seraient au tapis. Je vous fais visiter le château ?

Ils ont déjà fait place nette, tout est emballé et empilé à l’entrée. Le barnum est équipé d’une cuisine dans le fond, une longue table au centre et de plus petites sur les côtés pour le matériel. Et un écran plat qui diffuse du foot, bien sûr. À côté, une petite cour, le seul espace extérieur libre, mais en partie encombré d’équipements de sport fait maison.

Nous devons progresser avec notre barda dans une allée étroite, couverte d’un revêtement souple qui gondole çà et là au passage de nombreux câbles et gaines. Parfait pour se prendre les pieds, surtout qu’il est lui-même longé de rigoles creusées un peu à l’arrache et de sacs de sable posés sur le bas des tentes à la va-comme-je-te-pousse.

— C’est quand même pas bien pratique, commente Marc qui trébuche.

— Attends de découvrir la saison des pluies. Ici, ça tombe rarement, mais ça te tombe d’un coup sur la tronche. Si vous êtes encore là en juillet et août, vous comprendrez l’utilité des rigoles et du tapis, se moque Anton.

— Mais comme j’ai hâte !

— Le truc à retenir, c’est de ne pas sortir de nuit en courant, au risque de tous finir en tas au bout de l’allée.

Les tentes sont divisées par des panneaux de contreplaqué pour en faire deux chambres doubles et chacune avec son accès vers l’extérieur. Elles ne contiennent que deux lits picots et un meuble bas en métal, rien d’autre. J’en partage une avec Marc. En guise de placard, il n’y a que des crochets vissés dans le bois pour pendre ses affaires.

Autour d’un café, nous passons une bonne heure à faire le point de la situation sur place et écoutons leurs précieux conseils. La dernière information fournie par Anton me fait presque soupirer :

— Équipements réduits, le personnel aussi, alors chacun doit se débrouiller avec son linge, sa bouffe et sa vaisselle. Les douches et le carré équipé pour le sport sont les seuls luxes ici. Bien que pour les exercices, nous avons aussi monté notre propre coin parce que l’autre est pris d’assaut par les légionnaires.

— Pour le linge, ça ne nous changera pas de la frégate. Il y a bien une laverie au moins ?

— Oui, à côté des douches.

— Elle fonctionne bien ? Il n’y a pas un truc à savoir ? se renseigne Marc.

— Oui, pourquoi tu demandes ça ?

— Ben… Tu as vu la gueule de vos fringues ?

Avec ses gars, ils s’inspectent, se comparent à nous d’un coup d’œil, puis éclatent de rire.

— C’est clair qu’on n’a pas la même allure que vous. Disons que nous avons perdu de notre prestance au fil des mois. Vous me raconterez comment se passent vos séances de repassage sous 45 degrés, se défend-il avec un air narquois.

Quelques derniers conseils pendant qu’ils s’habillent et ramassent leurs affaires, et les voilà partis. Inutile de les pousser aux fesses. Dès que la porte du quartier se referme derrière eux, Marc tape dans les mains :

— Bon ! Une petite douche ?

— On y va par binôme, les chefs en preums !

Sur le trajet, nous demandons trois fois notre chemin pour trouver le coin « flotte » du camp.

— Je suis curieux de voir leur installation, on fait un tour ? propose Marc.

— Yep ! L’eau dans le désert, ça me fascine aussi.

C’est une succession de barnums alignés sous lesquels sont posées des citernes souples qui stockent l’eau forée en profondeur. De là part une quantité de tuyaux qui desservent des rangées de lavabos et de plonges directement dehors, la laverie et les douches. Rustique, mais fonctionnel.

— Franchement, je m’attendais à pire en les écoutant.

— Carrément, il y a même la ventilation dans les chiottes, rétorque-t-il en pointant du doigt une petite baraque dont les tôles du toit sont maintenues en l’air avec des bouts de bois.

Nous trouvons le système de douches ingénieux. Une plateforme mobile sur laquelle un système de bâches forme des carrés individuels. À l’intérieur, trois poches superposées fermées par velcro, avec un dessin sur chaque.

— Regarde, ils ont pensé à ceux qui ne savent pas lire. Tu es sauvé ! me charrie Marc.

— Attends, je veux être sûr de ne pas me tromper. Vêtements propres en haut, les sales au milieu et les chaussures dans celle du bas. J’ai tout bon ?

— Bravo ! Tu es trop fort, chef.

— Gros niveau cette année chez les commandos, commente un légionnaire.

Au lieu de le reprendre, nous éclatons de rire. Mais ma bonne humeur flanche quand je commence à me savonner.

— Encore plus étroit, tu crois qu’ils pourraient faire ?

— Pas de problème pour moi. Ça t’apprendra à te la jouer avec ta carrosserie de char Leclerc.

Nous sortons de là tout frais et rentrons en plaisantant, la serviette sur l’épaule, pour arriver en sueur chez Josette. À peine à cent mètres !

Pour commencer, comme nous sommes tous de bons mangeurs, il faut penser à se nourrir. La popote est d’un genre artisanal, mais suffisamment équipée. Les gars ne vont pas rire quand ce sera mon tour. J’espère que les menus sont prévus pour les handicapés des poêlées en tout genre. Ceux qui s’y collent ce soir sont Thomas et Tonio. Le même Thomas qui était sur la frégate avec nous. Quitte à être célibataire, il en profite pour voir du pays, toujours avec sa houppette. Tonio, je n’avais jamais fait équipe avec lui. Beau gosse aux traits latino, il est aussi l’ambianceur du groupe, prompt à rire de tout. Ils forment un très bon binôme en assaut, même quand c’est pour investir la cuisine. 

Pendant ce temps, je m’éclipse avec Marc pour un passage rapide au

PC[7] afin de nous présenter.

Dans la soirée, les rires résonnent sous le barnum. Si nous n’avons pas pris nos marques sur le camp, cette ambiance d’une bande de potes fait le reste. À partager les bons moments comme les plus durs, nous tissons des liens forts qui nous unissent en mission et dans la vie. Une famille soudée, et qui sait se marrer.

Le lendemain matin, Marc et moi posons notre brouette derrière les autres dans la file d’attente. Nous sommes de corvée de vivres, chaque unité vient chercher sa nourriture pour vingt-quatre heures.

— Dix brouettes devant la nôtre, souffle Marc. Tu crois qu’on peut se la jouer « priorité aux commandos » ?

— Si nous étions en opération imminente, on pourrait le tenter, mais la première n’est même pas encore programmée.

Tous les binômes qui attendent leur tour sont postés à l’ombre, sous l’avancée de toit du bâtiment d’en face. Pas con. Nous les rejoignons, mais je me ravise en tirant Marc vers le fond pour nous isoler. C’est le moment d’aborder ma conversation avec le commandant à Gao.

Au fil du récit que je m’applique à faire bref mais précis, Marc écarquille les yeux.

— Et genre ? Tu me jettes dans ce merdier sans me demander mon avis ?

— Depuis quand tu rechignes à foncer ?

— Jamais, mais c’est mon choix. Si j’en crois ce que raconte ton… type, ça nous dépasse largement son histoire.

— Je te le répète, il ne s’agit pas d’intervenir, juste de la protéger, elle.

— Mouais. Déjà, ton type ne sait pas grand-chose, donc pas plus sur l’origine réelle de la menace. En plus, il nous demande d’aider une ombre. Je fais plutôt dans le concret, moi.

— Une ombre pour l’instant, mais nos routes vont se croiser, il l’a obligatoirement prévu. Ça me surprend que tu refuses, mais tu as raison, c’est à toi de décider.

— Oh ! Pour qui tu me prends ? Bien sûr que j’en suis. Un truc dangereux où je ne pige rien, tu penses bien ! Trop tentant, finit-il par avouer en riant.

— Je n’en doutais pas.

— Par contre, que tu te lances là-dedans m’étonne beaucoup plus. Tu étais le plus méfiant vis-à-vis d’elle. On dirait que tu as fini par te ranger à l’avis général.

S’il savait combien l’avis général est très très en deçà de ce que je ressens pour elle…

— Le Pacha avait fini par me faire changer d’avis et son comportement à elle, aussi.

— Donc, on doit juste attendre de tomber dessus un jour. Comme c’est excitant ! raille-t-il.

— Nous avons de quoi nous occuper en attendant. D’ailleurs, va donc avancer la brouette, c’est bientôt notre tour.

 

OceanofPDF.com