Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 9 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 7

 

Tir en plein cœur.

 

À force de scruter tous les visages croisés et les silhouettes alignées pendant le rapport du matin, j’ai enfin repéré Julie. Pourtant bien dissimulée derrière son cache-cou, son chapeau enfoncé sur la tête et un treillis volontairement trop grand pour effacer toutes ses formes. Un gilet tactique par-dessus et adieu la poitrine. Comme je m’en doutais, elle est intégrée à l’équipe logistique du camp. Elle doit certainement accomplir le même type de tâches que sur la frégate.

Depuis, je la caresse du regard chaque matin, m’aidant à patienter jusqu’au soir où je la serre contre moi dans un recoin des ateliers. Nous n’avons qu’une heure par jour, que nous employons à nous embrasser, faute de mieux par manque d’intimité.

Mais pour ce cinquième rendez-vous nocturne, je fais face à un lapin — ici, j’ai le droit de le dire —, celui qu’elle m’a posé. Après des allers-retours sur dix mètres, je tourne les talons et réintègre mon quartier quelques minutes avant le couvre-feu.

Le lendemain, rebelote et elle n’était pas non plus au rapport du matin. Cette fois-ci, j’entre dans ma tente en râlant et jette mon gilet tactique sur le lit.

— Après moi et ton arme, ce gilet est ton meilleur pote ici, il mérite plus de considération, se moque Marc.

Je ne l’avais même pas vu, assis par terre en train de lire. Je me plante devant lui.

— Elle est passée où, bon sang ?!

— Elle en a eu marre de se faire bécoter contre une pile de pneus puants ?

Au cas où il n’aurait pas compris que je ne suis pas d’humeur pour ses blagues puériles, je le toise d’un air menaçant. Il siffle et retrouve son sérieux :

— OK. Sujet sensible, j’arrête. Elle est en mission ?

— Mission de quoi ? Balayage urgent de la place d’armes ? Nettoyage impromptu des vitres qui n’existent pas ici ?

— Un truc comme ça, n’importe quelle corvée et ça ne manque pas dans le camp.

Je grommelle. Oui, elle doit sans doute être réquisitionnée quelque part.

C’est le même cirque trois jours de suite. Ce matin, je quitte la place d’armes après la levée des couleurs, frustré, certes, mais surtout soucieux.

— Elle a disparu. Bravo les protecteurs !

— Si on n’a toujours pas de nouvelles demain, on trouve un moyen de contacter… machin, déclare Marc qui est désormais aussi inquiet que moi.

Dans l’impossibilité de la rechercher pour l’instant, puisque le travail continue malgré tout, nous allons au CO. Nous écoutons avec attention l’officier de permanence :

— Les renseignements annoncent des mouvements de groupes armés en direction de Kidal. Nous passons en alerte et doublons les gardes à partir de ce soir. Les tireurs d’élite des légionnaires seront postés en hauteur. En bonus, nous aurons Émile qui rentre aujourd’hui de sa mission dans le nord. Il passera la nuit sur un toit avec son binôme.

Ensuite, il nous détaille le plan des positions et les rondes de chaque unité. Le commandement prend la menace d’une action contre le camp très au sérieux, nous annonçant qu’elles ont été nombreuses et parfois mortelles. Dernièrement, une pluie de roquettes est tombée sur celui des forces de l’ONU qui jouxte le nôtre. De quoi les stresser un peu, effectivement. Puisque tout le monde est réquisitionné, nous faisons partie du dispositif et assurerons la surveillance de l’enceinte nord.

Nous passons la journée à organiser nos prochaines nuits, les tours de garde et la sécurité en prévision d’une attaque. En fin d’après-midi, les gilets tactiques munis de leurs plaques balistiques sont pendus à une corde

tirée sous le barnum[13], prêts à être enfilés. Les fusils sont alignés avec les casques à côté. Nous sommes parés.

Ou presque, car c’est mon jour de peine : je me coltine la préparation du repas sous les rires de toute l’équipe. Ils n’en reviennent pas que je sois aussi maladroit et empoté avec des casseroles. Chez moi, quand je veux cuisiner un truc, c’est du congelé ou juste à réchauffer. Quand je veux bien manger, je vais au restaurant. Après tout, c’est bien fait pour ça, non ?

Là, je viens d’éclater un œuf dans un récipient, normal pour ce que j’ai l’intention de faire, mais mon geste provoque un tollé.

— Gaël ! Pas comme ça !

— Mais non ! Tu n’as pas pu faire ça !

— Vous devriez moins me gonfler si vous espérez bouffer, je les rembarre.

— Mais sérieusement ? Tu ne sais même pas préparer une omelette ? s’étonne Marc qui vient mettre son nez au-dessus de la mixture que j’agite à la fourchette.

— Tu es con ou débile ? Je remue quoi, là ?

— Tu as compris le concept des œufs qu’on mélange, tu gagnes un bon point. Mais pour les morceaux de coquilles qui flottent, je t’en enlève au moins dix. Tu veux tuer quelqu’un ou quoi ?

— S’il suffit d’un bout de calcaire chié par une poule pour tuer mes hommes, alors j’aime autant m’en débarrasser de suite. Avis aux chochottes, vous pourrez être rapatriés demain ! je les menace en pointant une fourchette dégoulinante de jaune.

— Ça ira. On aura juste mal au cul à la sortie, marmonne Olivier, l’infirmier qui pense toujours aux soins de la troupe.

— Je propose un vote. À compter de demain, notre chef vénéré sera de corvée de popote uniquement quand le menu du jour consistera à jeter le contenu d’un sac congelé dans une poêle. Qui vote pour ? clame Marc.

— Moi ! beuglons-nous en chœur, moi plus fort que les autres.

Le repas ne se passe pas trop mal en dehors des craquements sous les dents et des sarcasmes. Après une deuxième tournée de café, les premiers s’équipent pour prendre leur garde, ceux qui les relèveront vont se reposer. Marc et moi enfilons également tout notre barda, puis sortons pour effectuer la première ronde. J’attrape la branche du casque audio et place le micro

devant ma bouche[14], puis je baisse les JVN[15] devant mes yeux et je mets le tout en route.

Si les allées du camp sont désertées, le haut des enceintes l’est beaucoup moins. Les tours de guet ont fait le plein, et jumelles comme fusils sont braqués sur l’extérieur. Malgré la menace, ou surtout à cause d’elle, le calme règne. Seul le bruit de nos pas et le frottement de notre barda sont audibles. Chacun reste focalisé sur sa mission, aussi simple soit-elle, la nôtre consistant à marcher sur un périmètre et écouter ce qui se passe autour.

Entre chaque ronde, nous prenons un peu de repos, buvons un café et repartons en même temps que la relève, toutes les deux heures. Pour l’instant, le calme règne et on en vient à regretter qu’il n’y ait pas quelques grenouilles ou cigales dans les environs, pour remplir un peu l’espace sonore qui revêt un côté lugubre. Mais au milieu de la nuit, alors que j’avance lentement dans une allée, Marc faisant de même dans celle parallèle, une lumière s’allume. Pas un spot qui éclairerait le sable sous mes pieds, non. Je parle d’un flash dans ma tête, une révélation. Mais bien sûr, ça expliquerait tout !

Tout excité, je me précipite vers un objectif pour vérifier cette idée complètement folle, qu’il m’était impossible d’envisager il y a encore une minute. D’ailleurs… je ralentis car ça me paraît impossible. Puis j’accélère à nouveau parce qu’à cet instant, je le sens, c’est ça !

Au pied d’un bâtiment, celui sur lequel est censé se trouver le fameux Émile, je signale ma présence en annonçant mon grade et ma fonction. Tout le monde est un peu tendu cette nuit et je ne suis pas chaud pour me prendre une balle. Une voix d’homme me répond « reçu ». Maintenant, il faut que j’aille voir à qui j’ai affaire et confirmer mes soupçons. Je commence par couper mes JVN que je remonte, puis je saute pour m’agripper au rebord du toit en terrasse et reste en maintien sur les coudes, les jambes dans le vide.

J’embrasse du regard l’étendue plate. Il fait sombre, logique, mais assez clair pour voir que je me retrouve nez à nez avec le canon d’un PGM posé sur ses pieds, avec son propriétaire allongé derrière. Juste à côté du tireur d’élite, son spotter qui inspecte les alentours avec ses jumelles. Étonné par mon intrusion, il les délaisse le temps de me détailler. Je ne l’intéresse pas, alors il reprend sa surveillance.

Moi, je me focalise sur Émile. À plat ventre, jambes écartées, en position de tir, le casque sur la tête et le cache-cou remonté sur son nez. Sans un mot, il le baisse sous son menton et me sourit. Mon cœur s’emballe. Je suis quand même un peu surpris, mais pas seulement. Purée que je suis impressionné !

Je me penche en avant en lui faisant signe du doigt de s’approcher de moi. Obéissant, Émile rampe jusqu’à moi. Quand son visage est à quelques centimètres du mien, je donne une impulsion sur mes bras et je l’embrasse. Encore une fois, sans douceur mais avec fougue.

— C’est qui ? demande le spotter sans quitter ses jumelles.

— Je crois que c’est mon homme, répond Julie, amusée.

— Tu crois ? J’espère que ce n’est pas à cause d’un problème de vue, ce serait bêta avec ton job.

— Elle en est sûre, j’interviens en la fixant droit dans les yeux.

— Oui, sûre, souffle-t-elle.

— Alors enchanté, homme d’Émile. Un commando marine avec un tireur d’élite… ça va faire de sacrés gosses à vous deux. Vous allez repeupler les forces spéciales.

— On n’en est pas là, répondons-nous aussi sec, avec une petite note de frayeur des deux côtés.

Pour deux soldats d’élite comme nous, avoir un enfant n’est déjà pas aisé en temps normal, mais si en plus ils forment un couple, ça complique sacrément les choses. L’un des deux doit cesser ses missions pour une affectation plus en adéquation avec la vie de famille. Sans me tromper, je peux avancer qu’aucun de nous n’est prêt à faire ce sacrifice. Pour ma part, je ne le ferais pas, donc il ne me viendrait pas à l’esprit de le lui demander. C’est elle que je veux dans ma vie, mais certainement pas pour détruire la sienne dans le but d’avoir un enfant. Mais nous avons bien le temps d’en parler, d’autant qu’une simple blessure peut tout remettre en cause dans notre carrière.

Sans interrompre sa surveillance, le spotter continue de discuter en s’adressant à Julie :

— Même ça, tu ne me l’as pas dit, tssss.

— C’était une surprise, je viens d’arriver, j’interviens avec déjà l’instinct de défendre ma femme.

D’ailleurs, Julie lève un sourcil étonné, mais secoue finalement la tête en souriant. Elle va me recadrer dès que nous serons seuls et je pense que ce type de conversation deviendra vite une habitude. Je suis du genre protecteur, et elle, du genre à ne pas avoir besoin de mon aide. En dehors de son problème actuel, évidemment. Comme nous avons tous les deux un tempérament affirmé… ça promet de bons moments.

— Bravo. Tu m’as trouvée, mais tu as mis plus d’une semaine quand même.

— Non mais tu as vu comment tu te caches ? Un tireur d’élite ! Je n’en reviens pas !

— Nous comptons sur votre silence, reprend l’indiscret.

Il va falloir que je me penche sur son cas, car ce mec passe son temps couché à côté de ma nana. Ce n’est pas de lui dont je suis jaloux, juste des heures qu’il a le droit de passer auprès d’elle, quand je dois me contenter d’une seule lorsqu’elle le peut. En attendant, il y a un détail qui me tracasse : est-il dans la confidence ? J’interroge Julie du regard, elle secoue négativement la tête. Il est donc juste de la même unité. D’ailleurs, je ne m’en remets toujours pas.

— Tu es… tu me tues, je souffle avant de l’embrasser.

— D’ailleurs, en parlant de job… Ce n’est pas que vous déconcentrez mon tireur, mais un peu quand même. Vous n’avez pas des rondes à assurer ?

Lui, il prend beaucoup de place. Surtout, il m’agace à avoir raison.

— Je vous laisse, j’ai mes gars à surveiller, je rétorque pour garder contenance.

J’attrape Julie par le col pour l’amener à moi et je l’embrasse à pleine bouche. Je la relâche, imprime son regard voilé dans ma mémoire, puis je saute à terre. En rejoignant le barnum, je me répète en boucle : elle est tireur d’élite longue distance ! Ils en feraient une tête les deux coqs qui essayaient de l’épater sur la frégate. Ils se la pétaient alors qu’elle est peut-être meilleure qu’eux ! Quand je vais dire ça à Marc, il ne va jamais me croire.

Dix minutes plus tard, nous sommes tous les deux dans notre chambre et je viens de lancer la bombe.

— Toi, tu arrêtes de bouffer des coquilles d’œuf. C’est plein de salmonelles et ça te fait délirer. Une fille tireur d’élite… Mais la blague ! Déjà que tireur de précision… j’ai de gros doutes, alors d’élite, même pas

en rêve tellement c’est physique. Tu connais les épreuves[16] pour le brevet.

— Tu as raison, j’ai dû rêver. Viens, on va faire notre ronde, ça me remettra les idées en place.

Je le pratique depuis assez longtemps pour savoir que la discussion ne sert à rien, aussi interminable soit-elle. Rien de plus efficace qu’un face-à-face pour lui faire fermer sa bouche.

— Qu’est-ce qu’on fout là ? demande-t-il quand je m’arrête devant le bâtiment.

— Grimpe ! Quelqu’un en haut à un message pour toi, je réponds avec un air mystérieux en pointant le bord du toit.

D’un naturel curieux, et surtout confiant envers son chef et ami, il se hisse comme moi un peu plus tôt. Il est fort dommage que je ne puisse voir sa tête, mais les paroles échangées suffisent à mon bonheur. Il est bon pour que je le charrie pendant des années.

— Nan ! C’est juste pas possible !

— Bonsoir à vous, répond Julie en riant.

— Bon, ça va aller ? C’est pas la foire aux génisses ! On bosse, bordel !

Il n’est pas commode son spotter. Il va me plaire, j’aime les gars à fort caractère.

— C’est vous le tireur ? le questionne Marc.

Il ne veut toujours pas y croire et au fond de lui, je le sais, il espère que le spotter réponde par l’affirmative.

— Non, moi je suis le barman, et elle, la danseuse de bar. Qu’est-ce que je vous sers, monsieur ?

— Vous, je vous appréciais bien sur l’eau, le rembarre Julie, mais sur terre, je vous trouve assez désobligeant.

— Ouais mais faut me comprendre. Vous êtes une…

— Arrêtez tout de suite ou je vous pousse du mur .

— Vous ne pouvez pas, je suis plus gradé que vous.

— Et moi, plus armée.

Incapable de me contenir, je pars dans un fou rire, en essayant de faire le moins de bruit possible.

— Est-ce qu’on pourrait se reconcentrer sur les motifs de cette veille nocturne ? Comme les risques d’une attaque, vous voyez ? tente le spotter.

— Ouais. Bonne nuit. On fera connaissance autour d’un verre, marmonne Marc avant de se laisser tomber au sol.

Il me fusille du regard parce que je n’arrive pas à retrouver mon sérieux, puis sans un mot, il repart vers notre quartier. Adieu démarche souple, il est tout raide. Vexé.

Une fois dans notre chambre, il jette son équipement avant de s’asseoir lourdement sur son lit, puis brandit son index en me menaçant :

— Ne me dis surtout pas que tu me l’avais dit. Je te préviens !

— Pourtant…

— Arrête de te marrer comme ça ! Comment aurais-je pu te croire ? Une fille ! Et c’est Émile en plus !

— L’identité des tireurs est classée. Nous ne le savions donc pas, mais il est maintenant évident que des femmes ont réussi la formation dans l’armée de terre. En tout cas, au moins une.

— Tu ne dois plus te sentir. Je vous présente ma copine, elle est tireur d’élite, débite-t-il en prenant une voix de coq.

— La classe, je sais.

— Entre nous, il y a de quoi. Tu vas en moucher plus d’un, même chez nous. Je me marre rien qu’en imaginant la tronche des gars.

— Je te rappelle que tu n’étais pas moins fier quand tu sortais avec ta pilote d’hélico.

— Ouais, ça en jetait bien, jusqu’à ce qu’elle me largue, ronchonne-t-il.

— Avec Léthé, je ne partais pas gagnant. Je cherchais encore comment j’allais la présenter à ma famille. Papa, maman, c’est une fugitive qui a un contrat sur la tête, mais ne vous inquiétez pas, on gère.

— La belle-fille dont ils ont sûrement toujours rêvé, réplique-t-il en riant. Heureusement, ça passera mieux maintenant.

— J’ai hâte de vivre ce moment, mais surtout parce que ça voudra dire que les ennuis sont derrière nous.

Nous nous allongeons avant la prochaine ronde et quand je ferme les yeux, je l’entends encore une fois marmonner :

— Tireur… Et nous, on lui faisait passer la serpillière. La honte !

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