Fugitive - Tome 2 (French Edition)
Chapitre 1
Peu importe le décor.
Mali — Plateforme opérationnelle désert (PfOD) de Gao.
Gaël
L a mer, le sable, deux éléments souvent liés. Une petite tête dans la grande bleue, une petite bronzette sur la plage, c’est ça ma vie. Ou presque. La plage sur laquelle je me trouve actuellement est éloignée d’environ deux mille kilomètres de la mer. À marée haute.
Là, du sable, j’en prends pour au moins quatre mois puisque j’ai changé de groupe au sein de mon unité, le commando Jaubert. Bon… Pour
rejoindre le groupe CTLO[1], il n’a pas suffi d’emballer mes affaires pour les ranger dans un autre placard. Pourtant, mes nouveaux locaux se trouvent à une cinquantaine de mètres des anciens, mais ce trajet m’a quand même pris six mois. Même en rampant ou sur deux doigts j’aurais été plus rapide. Il m’a donc fallu faire un détour, ou plus exactement : une formation de remise à niveau, suivie d’une préparation opérationnelle sur notre camp de
Djibouti[2] avec ma nouvelle équipe. On ne passe pas de l’assaut maritime aux opérations sur théâtre de guerre juste avec un certificat médical. Je soussigné docteur Machin, atteste que Gaël est apte à traquer de méchants terroristes dans le désert. Ça fera vingt-trois euros, s’il vous plaît.
Les gestes, les techniques, le terrain lui-même, tout est à retravailler, en plus de revoir les bases et se confronter de nouveau à nos amis les 3 F : fatigue–faim–froid. Depuis, mes ampoules ont eu le temps de se soigner, mes muscles de se renforcer, les liens avec ma nouvelle équipe de se tisser, alors Mali, me voilà !
La seule ombre qui hantait mes pensées pendant toute cette période, c’était de n’avoir aucune nouvelle de Léthé. Je ne sais pas combien de fois j’ai appelé le secrétariat pour demander si j’avais reçu un message, un truc, n’importe quoi. À force, la secrétaire déclarait « Rien pour vous » avant que j’aie même ouvert la bouche.
Un jour, j’ai croisé Florian et je n’ai pas pu m’empêcher de l’interroger. J’ai louvoyé, demandant si l’opération de la fille en pleine mer s’était bien déroulée. J’étais le mec détaché, posant ma question sur le ton de la bonne blague, alors que mon palpitant menaçait de sortir de ma poitrine à l’idée d’obtenir une information. « Ouais, nickel. » C’est tout ce que j’ai su avant qu’il embraye sur mon prochain déploiement et me prodigue quelques conseils, en vieux routard qu’il est. Inutile d’insister, le message était clair, compris et accepté. Comme prévu, après son exfiltration, elle a disparu. Par chance, mon changement d’affectation m’a permis d’oublier, un peu, cette occasion ratée. Ce nouveau départ le fera encore plus, car, avec mon
groupe, nous sommes déployés sur l’opération Barkhane[3], au Mali.
Après plusieurs heures de vol, notre Transall se pose lourdement à Gao, charriant des nuées de sable dans son sillage, balayées par le souffle puissant des hélices. Plus de sel de mer à rincer, mais le sable est un élément redoutable pour toutes les pièces mécaniques. Tout s’use à très grande vitesse dans le désert. Nous sommes prévenus et équipés d’une soufflette qui nous suivra partout.
À peine débarqué, je m’offre un tour d’horizon des environs. Les installations s’étirent longuement de chaque côté de l’aéroport et la vue dégagée donne sur… pas grand-chose d’autre que de vastes étendues arides. Cette notion d’espace est bien différente du cloisonnement sur frégate. L’air aussi dépayse, c’est comme une claque dans la gueule. Surtout après des heures de vol dans un climat frisquet. La fraîcheur et l’humidité laissent place à la chaleur sèche et étouffante.
Pendant que nous traversons la piste pour rejoindre le véhicule qui nous attend, les rafales ne nous mouillent plus, elles nous…
— Oh la vache ! Comment ça gifle la tronche ce sable, s’exclame Marc.
C’est exactement ça. Oui, Marc est du voyage. Après des années dans le même groupe, où chacun a surveillé l’autre plus de fois que je ne peux m’en souvenir, nous sommes devenus presque frères. Nous resterons ensemble tant que nous le pourrons.
— Tu avais oublié ce petit bonheur ? Ne me dis pas que tu regrettes déjà la grande bleue ?
— Non, ça fait du bien de changer. Ça évite de s’encroûter. Faut juste que je récupère mon cache-cou que j’ai fichu au fond du sac, comme un con.
S’encroûter… ça ne fait pas partie du vocabulaire des commandos marine. Nous remettons notre béret en jeu tout au long de notre carrière lors de stages d’aptitude obligatoires. On en rate un, c’est fini. Ça doit être une déception immense, mais soyons clairs, si nous ne sommes plus au top, alors nous serions un danger pour nous comme pour les autres. J’imagine mal des commandos proches de la retraite en train de contourner les murs au lieu de les franchir ! De plus, ce n’est pas ici que nous risquons de nous la couler douce. L’opération Barkhane est à missions multiples et ce n’est pas la partie « aide à la population » qui nous concerne, mais bien la lutte contre les groupes armés terroristes, les GAT, un acronyme que nous allons répéter au moins vingt fois par jour.
Nous sommes douze commandos tous frétillants, pour prendre le relais de nos collègues sur place depuis plusieurs mois. À leur tour de partir en permission. Ma dernière fut tranquille, en famille. Randonnées, repas, farniente et rires, pas mal de lecture aussi, le programme idéal pour recharger toutes les batteries : le physique et le moral. Pour ce dernier, il m’a fallu un peu de temps pour le retrouver totalement. D’ailleurs, Manon, la sympathique jeune femme que je retrouvais régulièrement pendant mes permissions en a fait les frais. Pas envie, pas le cœur à voir une autre fille que… mon fantôme. Terminé. Adieu Manon.
Pendant que nous rejoignons notre taxi, un camion militaire débâché, la luminosité m’agresse les yeux. Je sors l’étui de ma poche latérale et j’enfile mes lunettes noires. Tout de suite, ça va mieux.
— Waouh ! Elles déchirent tes nouvelles lunettes ! s’émerveille Marc.
Tu m’étonnes, et elles ne sont pas que belles. J’y tiens et ça n’a rien à voir avec leur valeur en magasin. Un petit secret bien gardé.
— Attends… Où est-ce que je les ai déjà vues ? continue-t-il, pensif.
— Nulle part. Laisse tomber et avance.
Une réponse un peu sèche, mais c’est un sujet que j’aime autant ne pas gratter, sinon il recommence à me démanger.
— Crois-y, c’est ça. Je trouverai, je suis sûr de les avoir déjà…
Il s’immobilise et me fixe avec les yeux ronds. Un instant d’hésitation en me scrutant plus attentivement, puis…
— Mais oui ! Ce sont celles de…
— Marc !
— Oups.
Et il se jette sur mon poignet, je grogne en tirant mon bras.
— Arrête !
— Non, je veux être sûr, insiste-t-il en levant ma manche. Ah ! Et sa montre ! Le cachottier. Ou voleur, j’hésite.
— Tu es con ou quoi ? Je ne les ai pas piquées, je les garde pour elle.
— Mouais. Comme on ne la reverra jamais, c’est du pareil au même. Je pourrais les lui garder aussi.
— Non !
— Allez, au moins la montre. J’en prendrai soin.
— Marc, la ferme !
Bien sûr que j’ai récupéré ses affaires, surtout qu’elle avait l’air d’y tenir. Le reste est chez moi puisque je ne savais pas à qui le confier. Où envoyer le sac d’une fugitive inconnue ? Pour les lunettes et la montre… c’est quand même con que ça ne serve à personne. Et puis… contrairement à lui, j’espère la revoir. Sept mois depuis son départ de la frégate, c’est un peu tôt pour ne plus y croire.
Entassés dans la caisse du camion, nous arrivons au camp délimité par des murs de cubes de sable et barbelés. Dans le long couloir, le camion roule doucement, contourne les chicanes contre les tentatives d’attaque au véhicule piégé, sous l’œil vigilant du garde posté dans la guérite qui surplombe l’entrée. Pendant que nous progressons sur les pistes de sable qui serpentent entre les installations, je découvre une ruche d’hommes et de véhicules. Marc me colle un coup de coude en pointant du doigt un grand bâtiment :
— La popote !
Il repère toujours les trucs les plus importants, la bouffe et les chiottes, quand il y en a.
Ce camp est cool, dans le sens confortable et bien pourvu en installations, mais nous n’y sommes qu’en transit jusqu’à demain. Raison pour laquelle nous ne déballons pas nos affaires, juste nous rafraîchir et nous reposer.
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