Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 28 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 26

 

Toujours pros.

 

D eux jours ! Et aussi deux nuits que Julie et Damien restent accrochés à leur butte de sable. Émile, le retour. Viser et tirer pendant des heures, de jour comme de nuit. La perfection ou rien. La perfection, elle s’en approche, et le rien, c’est pour moi. Sachant qu’elle a protégé ma couenne deux fois, rien que ça, je serais bien mal placé pour me plaindre. Je m’occupe de mon côté et comme nous ne sommes pas en camp de vacances, nous avons de quoi faire.

Aujourd’hui, c’est une de mes activités favorites : descente d’hélicoptère par corde lisse. C’est un Caïman, une belle grosse machine qui nous emmène à presque trois cents kilomètres/heure vers la zone d’entraînement. Le paysage aride défile sous mes yeux par la trappe ouverte au sol.

Arrivés sur le lieu d’exercice, l’appareil ralentit et se cabre légèrement, jusqu’à faire du surplace.

— Stationnaire ! Vous pouvez débarquer ! annonce le pilote.

Le gunner déroule la corde à travers le trou, je me détache et fais signe aux gars d’y aller et ça défile.

À peine le sol touché, je cours au bout de la file, au milieu du nuage de sable soulevé par les rotors. Je ne vois même pas les plus éloignés, le comptage se fait via la radio. L’hélico s’en va aussitôt en reprenant de l’altitude. Nous nous redressons et démarrons la marche du retour.

Dix-huit kilomètres plus tard, ponctué d’un arrêt pour une séance de tir, nous retrouvons le camp. Au moment où nous franchissons le poste, nous apercevons Florian et Raphaël s’apprêtant à monter dans un hélico. Ce qui nous interpelle, c’est qu’ils sont en train de charger des sacs qui, à vue de nez, représentent la totalité de leur paquetage. Avec tout ce qui se passe actuellement, je me dirige vers eux, un peu inquiet.

— Hey ! Vous bougez sur un autre camp ?

Florian pousse son sac vers le gunner qui le récupère, avant de se tourner vers moi.

— Non, nous rentrons à la maison. Fin de déploiement pour nous.

— Normal ou louche ?

— Carrément normal. J’ai quand même fait pas mal de rab.

— Mais on a besoin de toi, d’un tireur. Tu ne peux rien faire pour rester ?

— Gaël, j’ai envie de rentrer. Retrouver Aline et mon groupe aussi.

— On est là depuis plus de cinq mois, l’appuie Raphaël.

— Vous avez un tireur dispo sur Kidal, tu l’as oublié ? finit-il d’une voix traînante.

— Comment le pourrais-je ?

— Ouais, vous bossez et vivez ensemble. Pour ma part, Aline se languit et je ne cracherais pas sur un peu de confort.

Ça se comprend, je ressens déjà ce manque alors que je suis ici depuis presque trois mois. Nous les saluons puis les regardons décoller avant de regagner notre quartier. À notre grande surprise, Julie est enfin rentrée. Elle est dans la cour, penchée en avant, occupée à essorer ses cheveux à l’aide d’une serviette. Damien, avec sa coupe en brosse un peu fatiguée depuis son arrivée, préfère sécher au soleil, confortablement installé sur une caisse de munitions sur laquelle il a posé sa serviette. Pas pour le confort mais pour éviter d’avoir la peau collée au métal brûlant.

— Oh ? Vous vous êtes souvenus de nous ? les charrie Marc.

— Il paraît que je deviens le tireur officiel sur Kidal, alors tu seras heureux d’apprendre que je maîtrise ma nouvelle lunette. Ça pourrait servir, non ?

— Si peu, se moque-t-il.

— Elle valait le coup pour tout ce cirque au moins ? je questionne.

— Je dois avouer que oui. Très performante quand elle est bien réglée.

Damien souffle fortement en secouant la tête.

— Elle m’a fait vivre l’enfer. Elle râlait sur une dérive à gauche qui n’existait pas.

— Bien sûr que si !

— Un poil de couille à deux cents mètres, ce n’est pas une dérive !

— Le poil de couille devient touffe à…

— Stop ! je les coupe.

Ils se renfrognent mais se taisent, si je ne tiens pas compte de leurs marmonnements.

— Bien. Donc la lunette est au poil et c’est bientôt l’ouverture de la chasse à la touffe. Tout est merveilleux, n’est-ce pas ?

Ils grimacent, luttent quelques secondes, puis éclatent de rire. Voilà, la bonne humeur est de retour.

— Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas de traqueurs dessus, déclare Patxi.

— Florian s’en est chargé, il n’y avait rien. Cette lunette high-tech n’était qu’un prétexte pour réunir les tireurs.

— Et qui ne les a pas avancés. En conclusion, nous devrions être tranquilles un moment. Le binôme de tireurs-râleurs, vous ne faites pas de vague, vous ne vous montrez pas. Vous restez au calme en attendant que tout pète. Compris ?

— Voilà un programme très…

— Excitant, termine Damien d’une voix lasse.

Ils se regardent avec une pointe de désespoir, comme s’ils s’apprêtaient à vivre un drame.

— Arrêtez de gémir quand on vous propose des jours de repos, vous n’êtes pas crédibles. Je vous promets que dès que tout rentrera dans l’ordre, pour vous féliciter de vous être bien tenus, nous vous inviterons dans notre camp, à Lorient. Là-bas, vous pourrez vous défouler, même dans l’eau. Ça vous va comme programme ?

Ces deux fêlés retrouvent le sourire à cette idée, hochant la tête avec enthousiasme.

— En fait, ils ne sont pas loin d’être aussi cinglés que nous, conclut Tonio en s’esclaffant.

Pour Damien, je n’ai pas d’avis, mais en ce qui concerne Julie, je trouve ce débordement d’enthousiasme très sexy. Leur entente soulève tout de même un doute qui se réveille en fin de journée. Après le repas, nous sommes installés dans notre salon palettes, Julie à mes côtés, nos cuisses qui se frôlent, seule marque d’affection que nous nous autorisons. Damien arrive avec un mug de café dans chaque main, dont un qu’il dépose devant elle sans qu’elle ne l’ait réclamé. Autant crever l’abcès.

— Est-ce que l’un de vous regrette votre histoire commune ?

Pris au dépourvu, ils m’observent un instant pour s’assurer de mon sérieux.

— Pas du tout, répond Damien.

— Pareil. Faits pour être amis, pas amants. On s’entend très bien, sauf en couple où on s’agace. Ça, c’était uniquement pour que les choses soient définitivement claires dans ta cervelle, mais tu serais avisé de ne plus jamais revenir sur le sujet, car tu sous-entends que je pourrais être avec toi tout en regrettant un autre. C’est insultant. 

Pas faux. Je serre ses doigts brièvement avec une moue désolée.

— Je devais la poser au moins une fois.

— C’est bon, on met fin à ce charmant épisode des Feux de l’amour en live, c’est l’heure de zapper sur les infos, nous interrompt Marc.

Laurent s’empare de la télécommande en grommelant :

— Ça fait des jours qu’on se les fade et rien n’arrive. J’en ai marre de l’autre qui déblatère sans cesse pour sa campagne. Si ça continue, il ne se passera rien. Les journaux qui ont reçu les documents vont se débiner.

Il n’est pas le seul à commencer à le penser. Ni à en avoir marre. À chaque fois que nous voyons les titres défiler, invariablement inintéressants, nous protestons bruyamment. L’impatience nous gagne et ne parlons pas de Julie et Damien qui ont hâte que quelqu’un paye pour la mort de leur ami Lionel et du sergent.

Ce soir, comme pour nous faire mentir, pas de titre. Pour être plus précis, pas d’informations, pas de programme télé du tout. Un écran noir qui nous laisse perplexes.

— Ça fonctionnait ce matin, pourquoi on ne reçoit plus rien ? Tonio, regarde si les câbles sont OK.

— Tout est bon, confirme-t-il après vérification.

Les gars tripotent, débranchent et rebranchent chaque câble et font chauffer la télécommande. De mon côté, je cogite. Puis un détail me revient. Nous recevons tous les jours une revue de presse préparée par le PC. Sauf aujourd’hui. La coïncidence est troublante, alors je leur fais signe d’arrêter de malmener le matériel.

— Laissez tomber, c’est le commandement qui a coupé les transmissions.

Ils m’observent, le temps que le cheminement de leurs pensées les mène à la même conclusion que moi.

— Ils ont lâché la bombe, souffle Thomas.

— Mais oui, c’est sûrement ça ! On va prendre la température au CO pour confirmer ? propose Marc.

Oh que oui ! J’attrape le premier document qui me tombe sous la main et nous sortons au pas de course. Nous ralentissons à quelques mètres et entrons avec la mine de touristes en goguette. C’est une fourmilière. Il règne une ambiance de crise que je connais bien. C’est silencieux ou presque, chacun s’activant dans le calme, mais avec des gestes secs. Concentration et efficacité. Contrairement à ce qu’on veut faire croire dans les films, pas de cri, pas de gens qui courent quand la situation est délicate. Mais nul doute que cette fois-ci, ça ne concerne pas une quelconque opération militaire. Il y a beaucoup d’officiers présents en petits groupes qui murmurent entre eux, les yeux rivés sur des documents.

— Ils sont trop nombreux pour être tous de quart, chuchote Marc.

— Et ils restent bien à l’écart.

Ils ne complotent pas, ils sont en train d’encaisser les révélations. Bien entendu, et fort heureusement, aucun d’eux n’accepte pour argent comptant ce que raconte un journal. Ils seront sceptiques tant que tout ne sera pas confirmé officiellement et en attendant, feront en sorte que cela ne s’ébruite pas dans les rangs. Les militaires en opération vivent assez de moments difficiles, le moral des troupes en prendrait un coup et il est primordial de le maintenir, ne serait-ce que pour leur propre sécurité.

L’officier du CO cesse de parler avec ses collègues quand il nous voit approcher. Naturel et décontracté, j’engage la conversation en le regardant bien droit dans les yeux, pendant que Marc promène ses yeux d’aigle sur les papiers qu’ils tiennent en main. Travail d’équipe.

— Tout va bien ? Une opération se prépare ?

— Non. Enfin, si ! Tout est normal. Pas de sortie programmée pour le moment. Nous ferons un point demain, le temps que nous fassions le tri dans ce qui tombe.

Je lui répondrais bien qu’il n’aura pas assez de vingt-quatre heures pour ça, mais je conserve ma nonchalance en lui souhaitant bon courage. Nous quittons les lieux en veillant à ne pas laisser transparaître un air victorieux. Une fois dehors, Marc confirme ce que nous savions déjà.

— J’ai vu tous les mots clefs, sauf le… premier.

— Les médias y vont souvent par étapes. Le nom du gros poisson pointera dès qu’il aura rédigé son communiqué de presse, dans lequel il s’indignera d’une telle trahison, d’un homme qu’il pensait sincère et loyal, etc. Il sortira les parapluies, la musique habituelle.

— Et paf ! Le journal divulgue les preuves de son implication, se bidonne Marc.

Il nous tarde d’en arriver à l’étape post-paf, c’est-à-dire la méga tarte dans la gueule qui envoie tout ce petit monde au tapis. En attendant, nous rentrons calmement. Nous sommes accueillis par des regards suppliants qui nous pressent de faire notre compte-rendu. L’idée de jouer avec eux, un peu, nous tente bien, mais d’un coup d’œil rapide, nous convenons qu’ils ne sont pas d’humeur. Alors nous crachons le morceau en quelques mots puisque nous n’en savons pas plus, mais ça suffit pour mettre une ambiance de fête dans le groupe. Sauf deux, qui n’ont toujours pas remué une paupière, pourtant les plus concernés : Julie et Damien. Déconcertés, nous stoppons net nos effusions. J’attrape la main de Julie qui pend sur sa cuisse.

— Hey toi. Ce n’est pas ce que tu voulais ?

D’abord songeuse, elle bat des cils puis me fixe. Elle semble perdue. Damien, pas mieux.

— Si. Bien sûr que si. C’est juste que je n’y croyais plus, alors j’ai du mal à réaliser.

— Pareil, souffle Damien.

Marc se poste derrière eux et les enlace. Puis, il leur bisouille le haut du crâne chacun leur tour.

— On est là, on veille sur vous. Tout va bien se passer, mes bichons.

Nous moquer d’eux les fait réagir, dans le bon sens. L’humour, rien de tel pour dédramatiser, surtout quand on ne peut rien faire pour changer les choses.

— Bon ! Je ne sais pas chez vous, mais chez moi, une nouvelle pareille : ça se fête ! je clame en frappant dans les mains.

Je me lève d’un bond en fixant mon objectif que je rejoins en deux grands pas. Une fois devant la caisse, je l’ouvre et en sors deux bouteilles de vin. Avant que je ne referme, Tonio s’empare des sachets de saletés salées pour apéritif. Étienne et Laurent filent dans la cuisine d’où ils reviennent avec des verres. Les bouchons sautent, les verres se remplissent, puis sont brandis pour trinquer.

— À l’honneur !

— Et à la justice !

Sur ces bonnes paroles, nous plongeons les lèvres dans ce doux nectar grenat.

— Vous avez du Bordeaux dans vos malles, je n’en reviens pas, murmure Damien qui se délecte.

— Les commandos ne se refusent rien. Pendant que nous, on a droit au Coca, commente Julie.

— C’était dans les colis de Noël que nous venons de recevoir. Attends de voir ce qu’il y a dedans, tu vas halluciner quand on va se faire le repas, explique Patxi qui en salive d’avance.

— C’est l’association « Soutien Commando [51]» qui envoie des colis aux commandos en opération avec l’argent des dons qu’ils reçoivent. Grâce à eux, nous vivons un moment de douceur loin de chez nous.

— Un bout de France au milieu du désert.

— D’ailleurs, trinquons aux donateurs, propose Marc en levant son verre.

Nous sommes plutôt détendus naturellement, mais c’est dans ces moments-là que l’on mesure combien nous étions sous pression face à cette situation. Nous pourrions passer pour des jeunes en camp de scouts. Nous rions de bon cœur en parlant de tout et de rien, quand Patxi casse notre délire :

— Il ne faudrait pas contacter le commandant pour savoir si nous devons réagir ?

— Surtout pas, répond Julie. Tout a débuté à Gao, alors autant dire que la cellule sur place doit être en ébullition.

Je me lève et fais signe à Julie d’en faire de même.

— À mon avis, il a déjà détruit le téléphone qui nous relie, nous devrions en faire autant. Va chercher le tien pendant que je récupère le mien.

À notre retour, Marc s’empare des deux appareils, Olivier des deux cartes SIM, et ils s’en donnent à cœur joie à coup de marteau. Atteint de paranoïa, l’un ramasse les confettis qu’il dépose dans un trou fait dans le sable, pendant que l’autre prend le petit chalumeau sur notre table à outils. Accroupis, ils l’allument puis passent la flamme dessus. Perplexes, nous regardons tous la galette de plastique fondu se former.

— Je crois que ça va aller. Ça m’étonnerait qu’ils puissent lire la mémoire désormais, je les tempère.

— On a peut-être fait une connerie. Et si le commandant veut nous joindre ? s’inquiète Laurent.

— Aucune chance, répond Damien. Son unique consigne depuis le début a toujours été la même : rien. Ne rien faire. Ne rien dire, ne pas agir.

— Et je vous rappelle que nous ne devons en aucun cas être reliés à ce bordel. Devant les chefs, on ne sait rien. Nous n’avons jamais rien su. Ce n’est toujours pas notre combat et il est hors de question d’entacher la réputation de notre unité.

Tout le monde approuve, alors quand ces mêmes supérieurs nous convoquent le lendemain pour nous confier une nouvelle mission, nous sommes légèrement sur les dents. Au déroulé de leur exposé, nous déchantons et commençons à nous lancer des regards intrigués, jusqu’à ce qu’une phrase soit prononcée. Nous accusons le choc. Des commandos stupéfaits, ça ne le fait pas, je réagis le premier en répétant ce que je viens d’entendre :

— Nous charger de la protection du MINARM à Gao ?

Marc me colle un coup de coude dans les côtes pour que je corrige ma voix. C’était inutile, j’ai bien entendu que j’avais presque couiné sur la fin. Je me racle la gorge pour évacuer une poussière qui n’existe pas et sauver la face, puis je reprends avec un timbre aussi assuré que viril :

— Si je ne m’abuse, il y a déjà sacrément du monde sur place à qui confier sa sécurité, y compris des groupes commandos.

— C’est exact, mais le climat se fait plus tendu ces derniers jours et le Ministre ne veut pas annuler sa venue

Bien entendu. De son point de vue, ce serait avouer. Il niera jusqu’au bout, même devant l’évidence. Mais bref, ce n’est toujours pas notre problème. À ce que je sache, il est toujours le chef de l’armée française, notre chef, et nous devons faire notre devoir.

Nous mettons les détails au point rapidement puisqu’il s’agit désormais de programmer notre départ vers Gao. L’hélico est prévu en début d’après-midi, alors nous allons préparer nos sacs et malles, et il faut encore que j’apprenne la bonne nouvelle à Julie.

Pour ça, il n’y a pas plusieurs formules. J’évite juste le « Hey ! Tu vas assurer la protection à distance du mec qui a fait tuer ton meilleur pote. » Réunis, j’annonce la mission à venir comme n’importe laquelle, avec professionnalisme. Et contre toute attente, Julie et Damien l’accueillent de la même manière. Je n’aurais pas dû en douter, les tireurs d’élite sont particulièrement posés, calmes et réfléchis, même s’ils sont tout en muscle. Un peu comme nous, finalement.

À la fin de mon résumé, Julie reste pensive, puis fait la moue. D’un geste, je l’invite à dévoiler ce qui la travaille.

— Ils déshabillent Kidal pour protéger le MINARM à Gao, alors qu’il y a largement les effectifs sur place. Ça vous paraît normal ?

— Oui, car justement, la situation n’est pas normale. Il vient faire son show devant des hommes qu’il est soupçonné d’avoir trahis en faisant descendre l’un des leurs, puisque qu’il n’y a que la mort du commandant qui est ressortie. Parce que si ici, ils ont coupé le réseau télévisé et les communications privées, tu peux être certaine qu’à Gao, ça a fait le tour du camp puisqu’ils patrouillent dans la ville.

— Exact, approuve Damien.

— Il doit se méfier des militaires de la conventionnelle, alors il compte sur les FS pour le protéger, ajoute Marc.

— Ce ministre des Armées ne connaît décidément rien aux militaires, bougonne Julie.

Nous le pensons tous car si c’était le cas, ce n’est pas nous qu’il craindrait, mais la justice qui, nous l’espérons, le fera croupir en prison avec ses potes.

Une fois nos paquetages bouclés, nous effectuons le rangement du quartier puisque personne n’y reste. Même si les légionnaires surveilleront de l’extérieur, nous mettons en caisse tout notre matériel sensible. Pour la cuisine, c’est surtout le tri en emballant dans des sacs toutes les denrées périssables. Ensuite, un groupe emmène les caisses à l’armurerie, avec Julie et Damien qui doivent faire le plein de munitions au passage, pendant que d’autres vont régaler les légionnaires avec une brouette remplie. Ils sont toujours accueillants, mais quand ils découvrent notre chargement, nous sommes presque acclamés.

Très vite, c’est reparti pour un tour en ventilo géant. Serrés les uns contre les autres, Julie contre moi, nous somnolons pendant le vol. Même quelques minutes de repos, c’est toujours ça de gagné quand on ne connaît pas réellement le programme à venir. À force, nous sommes capables de nous endormir n’importe où et n’importe comment.

Nous sommes pris en charge dès notre arrivée à Gao et mis dans un camion qui nous dépose à notre hôtel sans étoile : une grande tente. Sans la clim cette fois. C’est du provisoire, elle vient d’être montée.

— On va aérer. Ça pue le vieux fond de caisse et le plastique, dis-je en dégrafant un pan latéral.

Le rectangle de toile ouvert, nous inspectons les lieux. Épuré est le mot qui convient. La première partie est vide, il faut croire que la table et les chaises ne sont pas arrivées à bon port, par contre, les quatorze lits picots sont bien alignés sur deux rangées dans le fond.

— C’est camping, hein ? s’amuse Marc.

— On va disposer les caisses pour servir de tables et de bancs. Nous restons deux jours, ça le fera, rétorque Damien.

Sans perdre une seconde, chacun s’approprie un couchage et nous bricolons ensuite un salon rudimentaire. Installés plus ou moins confortablement, nous mettons au point quelques détails qui concernent Julie.

— Tu ne dois pas ôter le cache-cou de ton visage ici. Jamais. Comme les repas se prennent au self, nous t’amènerons le tien ici. 

Elle hoche la tête en remontant un peu le foulard qui descend sur son nez.

— Et pour la douche ? C’est dans un bâtiment commun. Je ne peux pas sortir de la cabine avec mon truc sur le nez, on va me prendre pour une dingue.

— Tu peux rester deux jours sans te laver.

— Je te passerai mes lingettes si tu veux, propose Olivier.

Non, pas de moquerie générale, car nous en avons tous un paquet. Ce n’est pas écolo, mais bien pratique pour se décrasser le visage quand on ne peut pas faire autrement, surtout lorsque la moindre goutte d’eau est précieuse. D’ailleurs, elle sort les siennes de sa musette pour les agiter devant Olivier, en le remerciant tout de même.

— Nous allons faire un tour au PC afin de nous signaler. L’arrivée du Ministre est pour demain matin, alors autant commencer à vérifier le matériel et préparer vos chest, je conclus en me levant.

 

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