Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 21 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 19

 

On fait tourner.

 

L e réveil est brutal, par l’entremise d’un inconscient qui tambourine à notre porte. Julie est encore là ! Réaction immédiate avant d’en savoir plus, je ramasse vite toutes les fringues qui traînent au sol, les envoie sur Julie et je recouvre le tout avec le duvet. Sans que je le voie venir, un gros sac me passe devant les yeux avant de s’écraser sur elle, qui lâche un « outch ! » puis m’engueule :

— Jette-moi une armoire dessus tant que tu y es !

— Tais-toi, le visiteur va entrer. Et pour ton information, c’est à Marc que tu dois le sac. Moi, c’est juste les fringues qui puent.

— Entrez ! crie Marc en se frottant le visage.

Il est assis sur son lit, en calbut. Moi aussi, mais en tailleur sur le matelas quand la porte s’ouvre brusquement. Notre visiteur a beaucoup d’énergie en cette heure bien matinale. Je ne suis pas surpris en découvrant le commandant Barriand, notre super officier du COS, celui qui fouille la fosse à lisier dans laquelle nous sommes plongés. Même fatigué, ce type bouffe un lion au petit-déj et un ours à chaque dessert. Il aurait pu être commando.

— Bonjour, messieurs !

Il nous surplombe et scanne la pièce. Un sourire narquois se dessine sur ses lèvres en même temps qu’il hausse un sourcil. Il se penche vers le matelas.

— Bonjour, mademoiselle, aussi.

— C’était bien la peine de m’étouffer, bougonne Julie qui se redresse.

Elle pousse le sac et jette contre le mur le tas de fringues qui la recouvre. Tiens, ça me fait penser qu’il faut que je lave mon linge aujourd’hui, ça commence à être la dèche.

Le commandant donne une boîte à Julie, de la teinture pour ses cheveux et agite la main vers Marc pour qu’il se décale, puis s’assoit à côté de lui.

— Même pas de café ? questionne Marc qui attrape son pantalon et l’enfile.

L’officier lui jette un regard courroucé.

— Je sais que nos rencontres sont informelles mais il ne faudrait pas exagérer non plus. Si vous avez besoin d’un minimum de caféine pour être attentif, je vous laisse quelques minutes pour en ramener. Pour moi, ce sera noir sans sucre.

Marc ricane en chaussant ses claquettes, puis se lève et sort torse nu.

— Vous êtes entré comment dans le quartier ? je questionne le commandant.

— Opération très complexe : j’ai toqué, on m’a ouvert. Quatre de vos gars sont déjà au petit-déj. Cette arrivée impromptue me permet de constater à quel point les commandos ne font jamais les choses à moitié, ajoute-t-il avec un air de conspirateur.

— C’est un fait, mais vous pouvez être plus précis ?

— Nous avions convenu d’une surveillance à distance, mais vous faites dans la protection très très rapprochée.

— Sa vie est en danger. Je la protège 24 sur 24. Vous pouvez compter sur moi, j’ironise.

— Et notez que je ne m’en plains pas, bien au contraire, intervient Julie qui se lève.

En culotte, tranquille. Elle retire son t-shirt comme si nous n’étions pas là, mais nous tourne le dos avant, ouf. Tout de même contrarié, je me dresse à mon tour et me place entre elle et le commandant pour m’habiller, mine de rien. Cela dit, pas franchement intéressé, il est maintenant plongé dans la lecture sur son téléphone.

— Vous êtes venu pour l’affaire ? Du nouveau ?

— Oui, pas mal d’infos. Pas si nouvelles, mais vérifiées, c’est ce qui nous manquait. Je vous fais un point dès le retour de votre adjoint. En attendant, félicitations pour votre opération d’hier. On m’a rapporté qu’elle avait été épique.

Je l’écoute, mais je fixe Julie qui enfile… un soutif genre brassière de sport qui me laisse perplexe. Je me demande si ce n’est pas aussi contraignant que le gilet tactique son machin et je suis bien content de ne pas avoir ce genre de corset à supporter. Alors qu’elle passe son t-shirt, je reprends possession de ma cervelle et peux me focaliser sur le commandant qui attend ma réponse.

— Assez, oui. J’imagine que vous venez officiellement pour le débriefing justement.

— Exact, j’ai hâte d’avoir les détails et les images. Au fait, un de vos collègues est en route pour remplacer votre camarade blessé qui est rapatrié.

La porte s’ouvre sur Marc avec un thermos à la main, pile quand Julie est enfin présentable. Elle est à l’aise, trop habituée à vivre intimement avec ses collègues. Sur le terrain, je le comprends, mais si elle peut faire autrement, j’aimerais autant qu’elle redevienne pudique. Il faudra qu’on cause tous les deux.

— J’ai oublié les tasses. Je suis con, déclare Marc.

Il cherche des gobelets sur la malle qui nous sert de bureau, il en dégote quatre et nous en tend un à chacun. Nous inspectons tous l’intérieur en grimaçant.

— Il y a une mouche crevée dans le mien, ronchonne le commandant avant de souffler dedans et de le tapoter contre le lit pour se débarrasser du cadavre.

— C’est de la protéine, plaisante Marc.

— Nous ne sommes pas en mode survie, tout de même !

Nous voyant prêts à protester, il se rattrape :

— Je parlais du mode survie alimentaire, bien sûr. Bon ! Notre affaire maintenant ! Je vous sers la version courte puisqu’il y a la réunion derrière.

— Nous n’aurons pas le temps de faire du sport, se plaint Marc.

— Vous n’en avez pas assez fait cette nuit ? Allez, sérieux. Mon homme a réussi à remonter et croiser les appels ainsi que…

— Vous aviez dit la version courte, je le coupe car aucun de nous n’est réellement intéressé par les détails techniques de son enquête.

Il soupire et avale une gorgée de café.

— Bien. Les mercenaires n’ont pas assassiné le commandant, mais nous ne savons pas encore qui en est l’auteur. En revanche, pour ses activités occultes, nous sommes remontés jusqu’au ministre des Armées, après celui de l’Intérieur, ça vous le saviez. Mais nous avons aussi de fortes présomptions sur celui qui serait réellement à la tête.

— Qui ? je souffle.

Il affiche un air dépité. Nous sommes suspendus à ses lèvres.

— Le Premier ministre, nous confie-t-il d’une voix basse, presque fataliste.

Julie baisse la tête en gémissant, Marc se passe la main sur le visage en soupirant, et moi… je suis inerte. Sidéré. Pour des gens comme nous, apprendre que le Gouvernement piétine toutes nos valeurs, c’est nous coller un coup de barre à mine sur la nuque.

— Franchement, on avait quelques doutes, mais on ne voulait pas y croire. C’est… J’ai du mal à encaisser, dis-je en écrasant le gobelet vide avant de le jeter au fond de la pièce.

— Plus vous avancez et plus ça monte d’un cran. Va falloir vous calmer, rouspète Marc.

— A priori, nous sommes au bout, justement. Nous nous retrouvons donc au cœur d’une sombre histoire de ventes illégales d’armement sur fond de financement de campagne.

— Pour le Premier ministre, je vois, mais pour les autres ? Qu’auraient-ils à gagner ?

— C’est son club de fidèles, amis de longue date, même parti politique. Ils ont monté les échelons ensemble en se serrant les coudes et en se rendant de nombreux services. Ils pouvaient rester au pouvoir encore longtemps, précise-t-il avec un regard entendu.

— Mais ? Ses proches, ce sont les ministres des Armées, des Affaires étrangères et de l’Intérieur, pour les plus connus, et il en aurait fait descendre un quand même ? s’alarme Julie.

— Exact. Il devait commencer à poser problème. Dans ce milieu, l’amitié a ses limites.

— Je doute que ce soit sa conscience qui le travaillait. Je mettrais ma main au feu qu’il flippait trop et que ça a inquiété les autres. Il est sorti de la meute, qui l’a bouffé pour se protéger.

— Peut-être pas si grande, cette meute. Mon ami de la DRSD[38] a réussi à faire des liens sous le Premier ministre, mais pas au point de ressortir le nom d’un autre Ministre que le nôtre. Peut-être n’y en a-t-il pas d’autre d’impliqué.

— Un, c’est déjà trop, bougonne Marc.

Il a raison, mais c’est un autre détail qui me fait râler :

— Vous avez mis une nouvelle personne dans la boucle ? Nous sommes trop nombreux.

— Vous êtes bien gentil, mais si nous risquons tous notre vie, c’est quand même vous qui gérez la partie la plus facile. Le combat, c’est votre métier.

— Et le vôtre, c’est bien les renseignements, non ?

— Et vous croyez que je peux démêler un tel dossier tout seul ? Pêcher les informations avec mes dix doigts grâce à mon petit portable ?

— Non, c’est vrai, désolé. Mais ça me stresse.

— Je sélectionne les personnes dont j’ai réellement besoin avec beaucoup de discernement, vous l’imaginez bien. D’ailleurs, les quelques élus expriment peu de gratitude eu égard à la confiance que je leur accorde en les mettant dans la confidence. Mais nous avons fort heureusement la chance d’être entourés de gens d’honneur.

— Nous vous faisons totalement confiance pour vos choix, déclare Julie pour nous apaiser.

— Mais continuez à restreindre quand même.

— Évidemment. Donc, en résumé, le Premier ministre veut le fauteuil du Président et pour l’obtenir, il est entré en campagne très tôt et très fort.

— Ah ça ! On se le tape à la télé tous les jours. Jamais vu un homme politique se promener autant. Un chien qui pète, il va sur place faire un communiqué et assure qu’il fera du bien-être animal une grande cause nationale. Un peu de grêle sur les vignes et sa priorité c’est le climat. Et ainsi de suite ! s’emporte Marc.

— Justement, le motif est là. Pour financer cette campagne, tous ses déplacements, son équipe, louer des salles immenses pour ses meetings et rincer les gens lors de buffets somptueux, etc. Et ce n’est que la partie visible. Allez savoir ce qu’il se passe sous les tables ou bureaux des grands patrons, que ce soit en promesses ou en billets, pour avoir des articles élogieux et des sondages favorables. Donc, ils font livrer des armes à des autorités étrangères, qui sont ensuite revendues aux groupes terroristes. L’argent circule et leur arrive via des sociétés écrans, ce qui permet dans les deux sens de ne pas laisser beaucoup de traces.

Ça devient banal comme pratique. C’est à se demander si ce n’est pas au programme dans leurs grandes écoles.

— Ce qu’ils font et comment, c’est votre partie. Ce qui nous intéresse, c’est comment on s’y prend pour faire tomber cette mafia ?

— Pour être honnête, il y a peu de solutions qui offrent la certitude d’une

issue favorable. La DGSE[39] serait la mieux placée, mais puisque le ministre des Armées est impliqué, elle pourrait l’être aussi et étouffer l’affaire. Pour la DRSD, mon contact qui y travaille pense que le risque est identique. La DGSI, idem si le nouveau ministre de l’Intérieur est à la botte du Premier.

— Les médias ?

— C’est malheureusement l’option la plus sûre. Nous devons choisir ceux qui sont assez solides pour tout étaler sur la place publique rapidement, et nous leur fournirons tout ce qu’il faut pour documenter leurs articles. Vous êtes d’accord avec ça ?

— Vous êtes les cerveaux, nous les muscles, et nous risquons tous la même chose, alors on vous fait confiance.

— Mais franchement, l’option de mettre les mercenaires au courant de tout m’aurait bien plu. Eux, ils auraient répliqué, ajoute Marc.

— En assassinant des ministres ? Sûrement pas !

— Non, bien sûr que non. Ce n’est pas ce que nous voulons, je rétorque vivement.

Je suis sincère, mais sachant qu’ils arment des terroristes qui nous tirent dessus, que deux camarades légionnaires y sont restés cette nuit, qu’ils ont fait éliminer les collègues de Julie avant et la recherchent pour lui faire la peau… J’ai beau ne pas la souhaiter, je ne suis pas certain que leur mort me ferait hausser un sourcil.

— Mais non, évidemment qu’ils ne les buteraient pas. Je parlais de tout divulguer, reprend Marc.

— Dénoncer n’est pas leur métier. La discrétion est leur gagne-pain, alors ils pourraient fermer boutique.

— En attendant, si le ministre des Armées fait partie de la bande, ils finiront par me retrouver, déclare Julie avec une pointe de résignation.

— Non. Pas tant que je parviens à vous garder sous une fausse identité. D’ailleurs à ce propos, vous n’avez pas volé votre surnom, vous avez encore fait du bon travail sur l’opération.

— C’est clair, approuve Marc.

— Ce que je vais vous demander peut vous paraître déplacé, mais il serait utile que vous ratiez votre cible de temps en temps. Vous voulez bien faire un effort ?

— Mais… ce n’est pas vraiment ce qu’on attend d’un tireur d’élite. On

nous serine à longueur de formation : one shot — one kill[40].

— J’en conviens, mais hier, nous avons reçu la demande d’une unité qui réclame votre détachement chez eux.

Je me raidis instantanément.

— Ils veulent nous le piquer ? Ils ne doutent de rien.

— C’est un peu ma fonction, je suis détachée chez qui en a besoin. Ce n’est pas non plus comme si nous étions tout un régiment de tireurs disponibles, alors c’est normal qu’on nous fasse tourner.

— Florian étant hors service pour quelques jours, nous avons besoin de toi. Point barre. Je me demande même si je ne vais pas lui déboiter un genou pour rallonger sa convalescence.

Le commandant secoue la tête en souriant.

— Inutile d’abimer votre collègue, c’est moi qui signe les ordres de mission. En revanche, un peu de discrétion ne nuirait pas, alors Émile va se mettre en veille un moment.

— Je vais encore me taper la serpillière, marmonne-t-elle, dépitée.

— Non, j’ai trouvé mieux. Actuellement, vous jonglez entre un faux poste au QG et celui de tireur détaché. C’est risqué dans la durée, un gradé tatillon pourrait se demander pourquoi il n’a jamais vu travailler cette fille du casernement.

— Vous m’aviez dit que c’était pour pouvoir déambuler. Si je reste toujours Émile, je ne pourrais plus découvrir mon visage.

— C’est là où je voulais en venir. Émile, on va le déclarer en mission de surveillance dans le trou du cul du désert, mais vous serez physiquement ici, chez les commandos.

— Je vote pour ! je m’exclame avec un peu trop d’enthousiasme.

— Donc, vous souhaitez mettre au courant toute l’équipe ? Parce qu’ils ne pourront pas louper une fille dans notre quartier, précise Marc en remuant ses sourcils.

— Les commandos marine sont bien ceux en qui j’ai toute confiance, confirme-t-il avant de se tourner vers Julie. Créer une cellule autour de vous sera un atout pour vous dissimuler.

— Me planquer ici, je ne suis pas contre. Sans vouloir médire, je me

sens plus proche des commandos que des tringlots[41], aussi sympas soient-ils. Je vais quand même regretter les filles, parce que leur compagnie me plaisait beaucoup. Mais je vais m’occuper comment ?

— En fait, il y aurait bien un poste de lingère vacant. Ça nous aiderait vachement, dis-je innocemment.

Julie me foudroie du regard, lève son index, puis le glisse lentement d’un côté à l’autre de son cou.

— C’était juste une idée, si ça ne te tente pas, on oublie.

— C’est ça, oublie toutes les idées que tu te fais d’une femme à votre service, bougonne-t-elle.

— OK, on restera juste sur mes fringues, alors ?

J’ai à peine fini que son poing percute mon épaule. Elle décolle plus vite qu’un avion de chasse, j’adore ça.

— Cesse de me provoquer ou je choisis l’option de me planquer dans le désert, loin de toi.

— Pfff ! Je te manquerais avant que ton CamelBak soit vide. Mais c’est bon, j’arrête, dis-je avec le plus grand sérieux, avant de me pencher vers elle pour ajouter à voix basse : pour l’instant.

— Vous jouerez les couples modèles une autre fois, nous n’avons pas vraiment le temps pour ça, intervient le commandant en levant les yeux au ciel avant d’épingler ceux de Julie. Pour que personne ne s’interroge sur votre présence, vous devenez une analyste des services de renseignements, ce qui reste dans mon pôle d’attribution et explique autant votre rapprochement avec les commandos que votre discrétion. Dans trois jours, c’est la relève de l’unité logistique, donc, tous ceux qui ont vu votre visage découvert repartent en France. En attendant, vous vous planquez ici, pas un pied dehors. Il va vous falloir une nouvelle identité, mais celle-ci devrait être la dernière.

— Au moins, ça va me faciliter la vie. Je serai libre dans le camp, juste camouflée quand Émile sera de sortie.

— Et Émile rejoindra ce quartier à son retour de la fausse mission, comme ça, vous aurez au moins l’esprit tranquille ici.

— Tu t’installeras dans une des chambres vides, décide Marc.

Mais, non ! Je ne suis pas d’accord. J’ouvre la bouche pour le faire savoir, mais Julie me prend de vitesse :

— Chambre double, c’est du trois étoiles ici !

Le commandant enfonce le clou :

— Évidemment, il n’est pas question de remettre en cause l’ordre habituel. Personne n’ayant accès à votre quartier pour vérifier où dort l’analyste, vous serez avec votre spotter, ça va de soi.

Pas tant que ça de mon point de vue, mais il semblerait que mon avis n’intéresse personne. Peu importe, il s’agit juste de préserver les apparences. Il reste un détail à aborder, qui n’en est pas vraiment un.

— Nous sommes bien d’accord que nous racontons tout aux gars ? Nous sommes une équipe et ils doivent accepter les risques en connaissance de cause. Et quand je dis « tout », ça comprend aussi ma relation avec Julie.

Les épaules du commandant tressautent.

— Pour la première partie, c’est tout à fait normal. Pour la seconde… laissez-moi deviner vos motivations. Seriez-vous inquiets à l’idée qu’elle cohabite avec autant d’hommes dans la pleine force de l’âge ? 

— Pas du tout. Juste cinq d’entre eux. Les célibataires.

 

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