Fugitive - Tome 2 (French Edition)
Chapitre 21
On se mélange.
L a routine finit par s’installer et les trois semaines suivantes se déroulent selon le programme habituel : entretien du matériel et des hommes. Le remplaçant de David est arrivé, issu de notre commando, donc presque un échange standard et bien sûr désormais dans la confidence.
Julie est totalement intégrée à l’équipe, au point que nous oublions qu’une fille vit avec nous. Surtout, la stratégie du commandant fonctionne,
personne ne s’interroge sur la présence d’une Rens[44] parmi nous. Le seul point qui demande un peu d’organisation, c’est l’entraînement. Ce n’est pas parce qu’elle est planquée chez nous qu’elle doit se la couler douce et elle est la première à vouloir se maintenir à niveau. Comme Émile est officiellement en mission on ne sait où et qu’une analyste n’a rien à faire en sortie avec les commandos, nous devons feinter. Julie se déguise donc en opérateur pour participer à nos marches et je défie quiconque de la repérer. D’ailleurs, nous avons tous vécu le même moment étrange, cette petite seconde d’hésitation en la voyant dans la colonne, à nous demander quel gars c’était.
Quant à ce qu’elle vive au milieu du groupe, je n’ai aucune inquiétude. Ils sont respectueux, usent parfois de blagues lourdes, moi aussi, mais aucun n’adopterait une attitude déplacée. Sous nos airs revêches en tenue, nous sommes tous de bons gars. Des teigneux au boulot, des gentils dans la vie.
Il y a quand même un détail révélateur quant à son apparence que je ne suis pas le seul à avoir remarqué. En cette fin de soirée, certains sont sous le barnum et d’autres vaquent à leurs occupations, quand Tonio, qui est en train de préparer le repas, hèle Julie installée dans le canapé.
— Tu es le seul soldat à repasser tes t-shirts, ça pourrait te trahir.
Je n’ai toujours pas osé lui demander si elle avait un fer, même si c’est une évidence puisque ses fringues ne sont jamais froissées.
— Je suis juste plus maligne que vous.
Elle vient de titiller notre curiosité. Connaîtrait-elle un secret domestique ?
— Raconte !
Elle nous observe, décontenancée.
— Vous êtes sérieux ? On va parler chiffons ?
— Si tu as une solution miracle, tu dois la partager. C’est l’esprit commando, la sermonne Marc.
— D’accord. C’est une astuce que mon ancien spotter m’a apprise, alors je fais passer à mon tour. En fait, dès que le linge est sec, voire légèrement humide c’est encore mieux, il faut le plier proprement et tout étaler sous son matelas. Au bout d’une ou deux nuits, on ramasse et on range dans le placard. Voilà !
Voilà qui est intéressant. Repasser en dormant, on saura faire. Bientôt, nous aurons tous meilleure allure. En attendant, notre attention se reporte sur l’écran qui débite les informations françaises. Nous ne les regardions plus depuis un moment, mais nous portons désormais un très grand intérêt à tout ce qui touche à la politique française. Plus exactement, depuis que le commandant nous a annoncé avoir transmis le dossier « patate brûlante » à la rédaction du Washington Post. Un choix lié à leur passif en matière de révélations, et surtout, c’est un média étranger qui ne se laissera pas intimider par des injonctions ou menaces de la part du gouvernement français, dans la mesure où la presse française appartient en très grande majorité à des milliardaires proches du pouvoir.
Mais ce soir encore, rien sur notre affaire, les seules informations concernent, encore et toujours, les futures élections présidentielles.
— Bon… ça ne sera pas pour ce soir, déclare Marc en baissant le son.
— Autant, ça ne les intéresse même pas. Après tout, les Américains s’en fichent peut-être des ministres français, commente Julie, dépitée.
Chaque soir, sa déception augmente. La lumière qu’elle entrevoyait s’éteint petit à petit. Je serre son genou, rare geste que nous nous autorisons devant l’équipe.
— Je ne crois pas, non. Je pense au contraire que l’ampleur de l’affaire les oblige à procéder à une grosse enquête en amont avant de tout révéler.
— Il a raison, ne sois pas défaitiste. Ils assurent leurs arrières et ça évitera que ça finisse en pétard mouillé. On ne serait pas plus avancés, abonde Florian.
Notre conversation est interrompue par l’arrivée en trombe du spotter de Florian. Raphaël se plante devant nous, visiblement très agité.
— Je reviens du CO. On a un problème !
— Un autre ou toujours le même ? s’enquiert Marc, pas plus perturbé que nous tous.
Un peu vexé, il brandit un papier qu’il me tend.
— Regarde ce message !
Je m’en empare et me retrouve aussitôt coincé de toute part par les curieux qui lisent par-dessus mon épaule.
— C’est quoi ? Je prépare le repas ou on doit décoller ? questionne Tonio de la cuisine.
— Ouais, continue ! Urgence ou pas, on a tous la dalle et on ne part pas le ventre vide.
Puis, j’agite la main devant moi en visant les têtes que je trouve bien trop proches de la mienne, mais sans succès. J’abandonne et débute la lecture. La première phrase n’est même pas terminée que je commence à bouillir, mais c’est Patxi qui réagit :
— Oh, ben ça alors ! C’est quand même une sacrée coïncidence ! Quelle bande d’enfoirés !
— Tu m’étonnes. Quel hasard que quelques jours après l’envoi des documents, tous les tireurs longue distance et leur spotter soient convoqués à Gao.
— On n’en sait rien, rétorque Marc. Après tout, rien n’a encore filtré dans la presse, donc pas de raison que ça soit le déclencheur. D’ailleurs, le dossier ne permet pas de faire le lien avec Émile. Ils ont sans doute eu l’info d’une autre façon et à mon avis, ils ne sont sûrs de rien.
Florian m’arrache le papier et le parcourt rapidement, pour vite s’agacer :
— Ils sont très sûrs d’eux, au contraire. Convoquer les tireurs des commandos marine pour un soi-disant test de capacités, il faut être gonflé !
Sans dissimuler son écœurement, Damien, qui loge désormais ici depuis le faux retour d’Émile sur le camp, se tourne vers Julie :
— À mon avis, ils comptent mettre la main sur le fameux Émile que personne ne connaît. Ils soupçonnent que c’est toi.
— Pas si étonnant. Ils ne sont pas débiles.
— Pourquoi le commandant ne t’a-t-il pas déclarée morte ? Ça aurait réglé le problème, fais-je remarquer.
— Il l’a envisagé, mais j’ai refusé. Je ne voulais pas infliger ça à mes parents.
Ma connerie me surprend parfois. J’imagine bien ce que les miens ressentiraient. Ils ont beau s’y préparer depuis que je porte le béret vert, ils ne seront jamais prêts à l’entendre.
— Mais du coup, comment se fait-il que ton régiment d’appartenance ne se pose pas de question sur ton absence ? demande Marc.
— Pour eux, je suis officiellement détachée au COS pour Barkhane, ce que ma qualification justifie, comme pour Damien. Ils ne savent pas que je suis Émile, qui est ici un légionnaire.
— Pas de femme légionnaire[45], donc c’est la raison pour laquelle ton visage ne doit jamais être vu. De toute façon, les FS et les tireurs n’aiment pas se montrer, donc ça reste logique. Le commandant a pensé à tout, conclut Florian avec une moue approbatrice.
— Ou presque. Nous devons régler le souci de la convocation, je corrige.
— C’est tout vu, j’y vais. Je joue le rôle d’Émile pour leur chasse à l’homme, intervient Damien avec de la défiance dans la voix.
Quand on est entouré de héros, le problème est de pouvoir sortir du lot. Là, concrètement, je ne peux même pas tenir le premier rôle à sa place puisque ma carrure fait le double de celle de Julie. Par contre, je peux quand même lui envoyer un taquet, l’air de rien.
— C’est une chance que tu sois taillé comme elle, je commente sur le ton de la conversation.
Les gars ricanent, Julie me fait les gros yeux. Quant à Damien, il prend un air blasé.
— Bien joué, bravo. En dehors de Florian et son spotter, je suis surtout le seul à assurer au PGM, au cas où ils nous feraient tirer. Parce que tu ne sais pas tirer avec la grosse bête, j’ai raison ?
— Un point partout, maintenant vous arrêtez. On a mieux à faire qu’un concours de bite, s’agace Julie.
— Peuh ! Tu dis ça parce que tu perdrais. Même ma houppette te bat, la charrie Thomas.
Nous rions, elle secoue la tête en souriant. Elle doit supporter ce genre de réflexions depuis des années, elle est blindée.
— Pourquoi le commandant ne nous a-t-il pas prévenus ? Il doit être au courant puisque sa cellule est destinataire du message, reprend Florian.
— Je ne serais pas étonnée qu’il y ait déjà des types sur place et que tout le monde soit sous surveillance. Lui, il doit raser les murs. De plus, c’est lui qui gère tout. On ne va pas chouiner dans ses jupes dès qu’il y a un imprévu.
Exact. Nous devons penser et agir par nous-mêmes quand c’est possible, c’est ce qu’il attend de nous.
— Nous sommes assez nombreux pour nous débrouiller. Puisque Damien enfile la casquette d’Émile, qui prend le rôle de Damien ?
Nous nous observons, cherchant celui qui a la masse et le physique le plus approchant.
— C’est clairement moi, conclut Marc.
Je n’aurai décidément aucun poste d’attribué pour cette mission. Trop large, trop brun et les yeux trop verts. C’est gonflant !
C’est donc trois tireurs recensés sur le camp de Kidal, Émile, Florian et un légionnaire, qui doivent se rendre à Gao par hélicoptère demain matin, accompagnés de leur spotter. Nous employons la soirée à passer en revue tous les scénarios possibles, tous les coups fourrés qui pourraient les attendre là-bas. Comme toujours, on envisage le pire, il est bon de tout prévoir. Étrangement, c’est Florian le plus mal à l’aise, alors que Damien, qui prend tous les risques, est assez détaché.
— Leur intention est peut-être de te buter sans vérification ! On ne doit pas se quitter d’une semelle, il faut qu’on trouve un prétexte pour rester collés, répète Florian pour au moins la troisième fois.
Il sera au cœur du problème mais ne maîtrisera rien, ça le rend dingue. Non seulement je le comprends, mais ce que je ressens est pire puisque je serai carrément à des kilomètres à attendre qu’ils rentrent.
— OK ! Puisque la parano te gagne, nous dirons que nous sommes amoureux, le charrie Damien en lui prenant la main.
— Parano ? Craindre des types qui ont buté des collègues, je n’appelle pas ça de la parano ! C’est juste du bon sens !
Florian retire sa main vivement, vexé, alors j’interviens pour tempérer un peu.
— Damien, il a raison. Ne la joue pas à la cool. Ce n’est pas une opération avec toute la préparation et les appuis normaux. Nous ne savons absolument rien sur ces types, ni ce qu’ils veulent, ni comment ils comptent s’y prendre.
Il soupire en étirant ses bras derrière lui, c’est Julie qui répond à sa place :
— Il ne s’en fiche pas. Damien n’est pas une tête brûlée. D’une part, je vous rappelle qu’ils cherchent une fille et il accepte ce rôle en connaissant les dangers qu’il court. Son apparence zen est sa façon de gérer le stress. C’est mon spotter et un des meilleurs.
— Le meilleur ! s’insurge-t-il.
— Dans tes rêves, réplique aussitôt Raphaël.
— Rangez vos bites ! Ne recommencez pas avec ça, les rabroue-t-elle.
Nous nous esclaffons, sans renchérir toutefois. Quand nous croyons en avoir terminé avec les solutions à tous les scénarios, Laurent relève un détail :
— Damien, lève-toi pour voir si ton pantalon n’est pas trop ajusté.
— Bien vu, je le félicite.
Damien se tient debout devant nous, bras écartés, il tourne. Le verdict est prononcé par Julie :
— On voit ton attirail.
— Quoi ?! s’exclame-t-il en se baissant pour vérifier.
— Mais non, il n’est pas dehors. Je veux dire qu’on voit bien que tu es un mec.
— Bravo Sherlock ! J’en suis un. Ce n’est pas le but de leur faire croire qu’Émile est un homme ?
— Oui et non. Quand je suis Émile, j’enfile toujours des fringues deux tailles trop grandes, justement pour camoufler mes formes ou le manque de formes à l’entrejambe.
— C’est vrai, Émile ressemble à un grand sac motif camouflage, je confirme.
Loin de s’offusquer, Julie approuve d’un signe de tête.
— Donc, il faut noyer le poisson parce qu’ils savent plus ou moins de quoi a l’air Émile. Que je n’aie pas la même apparence renforcerait leurs soupçons. C’est ça ?
— Exactement. D’ailleurs, pour encore plus les embrouiller, nous allons tous les quatre prendre des fringues trop larges, décide Florian.
La solution au problème est simple, il suffit d’échanger nos treillis. Chacun annonce sa taille de pantalon, puis les échanges se font.
Enfin, nous allons nous coucher. Après une toilette rapide, je rejoins Julie dans sa chambre avec entrain. Cinq minutes plus tard, j’en ressors en maugréant parce qu’elle vient de me virer. Mademoiselle ne veut pas laisser son spotter seul avant son départ. J’ai eu beau lui dire que Marc était d’excellente compagnie et qu’ils passeront une bonne nuit ensemble, chacun dans son lit, elle n’a rien voulu entendre : cohésion et soutien. Deux motifs que je ne peux pas réfuter, ce serait un comble.
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