Fugitive - Tome 2 (French Edition)
Chapitre 29
Ça pourrait être pire.
U ne heure plus tard, nous embarquons dans les hélicoptères. Ne pas pouvoir communiquer nous oblige à penser. Aux plis qui creusent les fronts, je dirais que nous ressassons tous les évènements du jour.
Gaël regarde le paysage par la porte latérale ouverte, je l’observe. Est-ce que je l’aime ? Oui, c’est la réponse qui me vient d’emblée. Pourtant, je ne peux m’empêcher de douter de la sincérité de mes sentiments pour lui. Et si ce n’était qu’une impression parce qu’il cherche à me sauver, quitte à assumer sa part de risques ? Après des mois de solitude, n’ayant que le maigre soutien à distance du commandant Barriand, l’arrivée de Gaël dans ma vie a été une délivrance. Je n’étais enfin plus seule, je pouvais me reposer un peu sur lui et sa force, mentale et physique. Je le vois tel un sauveur, autant ne pas me voiler la face. Lorsque nous ne serons que nous, sans cette meute à mes trousses, l’aimerai-je autant ?
Comme s’il les devinait, l’homme de mes pensées tourne la tête et me sourit. Malgré mon cache-cou sur le visage, je sais qu’il devine le mien en retour. Cette étincelle dans ses yeux, cette chaleur qu’il me renvoie et que je prends de plein fouet… Je crois qu’il vient de répondre à mes interrogations. Oui, je l’aime et je n’imagine plus vivre sans lui.
Lorsque nous débarquons à Kidal, nous soupirons d’aise comme si nous rentrions chez nous. C’est étonnant vu le peu de confort dont nous disposons par rapport aux grosses installations de Gao. Sûrement parce que c’est finalement plus intime, et ça fait moins usine.
Malgré la chaleur, je galope jusqu’au quartier, notre chère Josette. Je jette ma musette par terre, mon gilet et mon casque rebondissent sur le lit. Par contre, je pose mon fusil avec délicatesse sur les crochets au mur. Il a même droit à une caresse. Mes bottes subissent un traitement moins amical et volent pour la deuxième fois de la journée.
Je traverse le quartier à toute vitesse en short, ma bouteille de savon dans une main, poussant Patxi qui traînasse devant la porte. Évidemment, je suis en nage une fois dans le minuscule carré de plastique, mais je m’en fiche, puisque la sueur s’écoule avec l’eau tiède qui gicle sur ma tête, effaçant un peu mes sombres pensées. J’y resterais bien de longues minutes, mais ce n’est pas autorisé. Déjà que se doucher dans le désert est incongru, il ne faut pas abuser d’une ressource qui se raréfie.
À peine arrivée sous le barnum, j’assiste à une exposition d’hommes nus en train de se laver dehors et j’en profite discrètement. Il n’y a pas beaucoup de distractions, alors avec de tels spécimens, il y a pire comme spectacle. Tous vraiment bien fichus, encore plus le brun aux yeux verts qui se frotte énergiquement la tête, mon Gaël. Les cinq exhibitionnistes plaisantent pour décompresser, aucun n’a remarqué ma présence. De nature polie, je me signale lorsque je passe derrière eux.
— Vos lunes sont spectrales. Il faudrait penser à bronzer du cul, messieurs.
Mon arrivée surprise ne les perturbe pas du tout.
— Comme si ça t’avait empêchée de te rincer l’œil, me taquine Tonio.
— Tu as de la chance de n’avoir vu que le dos, déclare Patxi.
— Elle a déjà vu le devant, rétorque Marc. Vous ne vous souvenez pas quand Émile avait débarqué avec le colonel du CO ?
Tous m’observent comme s’ils m’accusaient ouvertement de profiter de mon camouflage pour m’adonner au voyeurisme. Je prends un air offusqué avant de tourner les talons, du genre profondément blessée. Je sais jouer la comédie quand il le faut.
Plus tard, nous nous installons dans notre salon pour faire le point. Gaël attaque par le bilan de la situation merdique, il n’y a pas d’autre mot, à Gao.
— Nous sommes hors de cause officiellement. L’arme a été retrouvée par la police malienne sur un toit à plus de cinq cents mètres.
— J’avais regardé dans cette direction, dis-je en me remémorant le feuillage des arbres contre lequel je pestais.
— Pareil, alors ne commence pas à te flageller, me reprend Damien.
— Oui, c’est inutile, sinon nous pourrions tous nous y mettre. Évidemment, nous ne sommes pas dans la confidence pour l’enquête. Marc a juste entendu que le tireur n’avait pas été retrouvé.
— Il n’était pas seul pour tirer d’aussi loin, fais-je remarquer.
— Tout le monde s’en doute, mais choper le tireur aurait été une bonne chose, ne serait-ce que pour l’interroger. Ce qui est certain, c’est que nous n’avons pas commis d’erreur. D’ailleurs, si erreur il y a eu, elle incombe aux forces qui surveillaient la zone extérieure à notre périmètre. Alors on arrête de chercher des fautes et on passe à autre chose. Tout de suite.
Le chef a raison, nous hochons la tête.
— Laisse-moi deviner la suite, intervient Marc. Je parie que nous devons… attendre !
Gaël donne l’impression de vouloir se pendre, là, tout de suite, alors nous éclatons de rire.
— Ouais, c’est ça. Marrez-vous tous.
Il attrape la télécommande et allume la télé, signifiant ainsi la fin de cette captivante conversation qui nous a tellement renseignés. Bien entendu, l’écran diffuse en boucle un flash spécial sur l’assassinat du ministre des Armées. Aïe, nous venions juste de décompresser, alors les visages se froissent. Nous écoutons d’une oreille distraite, ne risquant pas d’apprendre grand-chose.
Les discussions reprennent entre nous et je juge que c’est le bon moment pour revenir sur un détail qui les travaille :
— Je sais que vous êtes adeptes de l’action et que vous vous sentez frustrés. Mais je ne suis pas d’accord avec Gaël et Marc quand ils disent que vous ne faites qu’attendre.
— Ah oui ? Et tu appelles ça comment ? raille Marc.
— Vous agissez. Et exactement tel que le commandant l’espérait en me confiant à vous. À toi, Gaël. Ce matin, tu as réagi au quart de tour pour me mettre en sûreté. Toi, Thomas, tu as échangé ta place avec la mienne. Tu t’es ensuite fadé toutes les questions à ma place. Et vous tous, vous avez joué le jeu. Vous m’avez couverte.
— On te protège, c’est dans nos fonctions, objecte Patxi.
— Arrête de minimiser votre rôle. Soyez honnêtes deux secondes. Sans vous, je serais où aujourd’hui ? Encore en train de dormir planquée entre des piles de pneus ? Ou bien la clique à mes trousses aurait déjà mis la main sur moi et là, je dormirais aussi, mais à deux mètres sous le sable.
— Et possiblement avec moi à tes côtés, intervient Damien. Les gars, elle a raison. Arrêtez de dire que vous êtes inutiles.
— Bon, OK. Disons que nous préférons quand ça bouge un peu plus, admet Thomas.
— Vous aurez bien une opération sportive à vous mettre sous la dent. Nous sommes au bon endroit pour ça.
Peu habitués aux remerciements, qu’ils ne recherchent pas non plus, ils rebondissent sur ce nouveau sujet de conversation. Courir, sauter, tirer, c’est nettement plus enthousiasmant pour ces hommes. J’apprécie aussi, mais ces derniers temps, l’idée d’une promenade tranquille dans un lieu bucolique m’emplirait de joie, surtout à visage découvert.
Plutôt que de rester à ne rien faire, je me rends dans le coin cuisine. Préparer le repas sera plus productif. J’ouvre un placard, puis un second. Un problème se pose.
— Quelqu’un a récupéré les provisions pour ce soir ?
Les commandos font la moue, se grattent la tête, ou le nez… ça manque de réactivité tout ça.
— Il reste des cacahuètes ? je questionne en battant des cils.
Ma proposition de menu n’emballe pas Gaël, ce qui est dommage puisque je suis de corvée de vaisselle. Il se lève et vient fouiller dans les maigres réserves à son tour.
— On va trouver mieux. Il y a bien des pâtes ou du riz quelque part.
— Et dire que nous devions nous goinfrer ce soir. Adieu le super repas de fête avec le Ministre. Au lieu de ça, on va manger des chips, ironise Tonio.
— Au pire, nous ferons menus multiples, je le rassure.
Je sors deux casseroles quand nous entendons frapper à l’entrée du quartier. Patxi se lève d’un bond.
— J’y vais !
Pendant que Gaël verse une bouteille d’eau pour les pâtes, Patxi revient les bras encombrés d’un grand plat en inox recouvert d’un torchon.
— On a le repas offert par les légionnaires !
Il pose son chargement sur la table, nous nous rapprochons tous avec méfiance, persuadés qu’il s’agit d’une blague. Si les légionnaires tenaient une popote étoilée, ça se saurait, non ?
Patxi nous fait languir, puis soulève d’un coup le torchon. Un concert d’acclamations retentit sous le barnum, et je ne suis pas la moins bruyante.
— Des crêpes ! Le capitaine m’a dit que c’est pour nous remercier de leur avoir donné nos provisions et pour nous remonter le moral.
Je n’en reviens pas. Elles ont l’air vraies. Je pose une cuillère dessus pour tester la consistance. Elles sont moelleuses. Elles sentent bon. Des crêpes dans le désert, c’est du délire. Le légionnaire qui a fait cuire ça doit être déshydraté et actuellement sous perfusion. Il est fou. Mais surtout génial !
Les affamés que nous sommes ne perdent pas une minute. La boîte de sucre est posée sur la table, ainsi que toutes les dosettes de confiture et miel qui traînent. Malgré les sons que produisent nos mandibules, nous entendons toujours sans y prêter attention la télé qui ronronne en bruit de fond, jusqu’au moment où une voix nous interpelle. Nous nous levons pour nous agglutiner face à l’écran, Gaël se jette sur la télécommande pour monter le son et nous arrêtons soudainement de mâcher.
Le voilà en gros plan le responsable de tous ces morts. Le Premier ministre s’exprime devant la France entière. Il nous fait son numéro, il convoque tous les registres de l’affliction et les passe un à un, de l’indicible peine à l’insondable tristesse, en passant par l’amitié pour un homme intègre, sali par les accusations malhonnêtes d’une puissance étrangère et qui n’aura pas eu le temps de démontrer sa parfaite honnêteté, bla-bla-bla. Rien de sincère, rien de vrai, tout sonne faux, il n’arrive même pas à être juste dans un moment pareil. Son regard est aussi vide d’empathie que celui d’un poisson échoué en plein soleil. Oh, bien entendu, il l’assure, toute la lumière sera faite, tous les moyens seront mis en œuvre, aucune piste ne sera écartée, les coupables seront punis, car c’est la République qu’on attaque, qu’on piétine, Marianne qu’on assassine.
Le jargon habituel des politiques, toujours les mêmes mots employés dans toutes les circonstances, ce qui nous fait lever les yeux au ciel. Je suis à deux doigts de demander à Gaël d’éteindre pour ne plus voir cette face de fourbe en gros plan, quand le Premier ministre passe aux éléments factuels :
— L’enquête avance vite, des éléments décisifs ont été trouvés. Je peux d’ores et déjà vous informer que le tireur fait malheureusement partie de nos forces françaises et que nous sommes à la recherche d’un tireur d’élite qui a déserté nos rangs depuis un an.
Atterrée, je bondis sur mes pieds.
— Ah ! Le bâtard ! Il envoie toute l’armée à mon cul !
Les gars n’étant pas de nature à rassurer inutilement et conscients du bourbier dans lequel l’autre pourri vient de me plonger, ils se passent la main sur le visage en soupirant, d’autres grognent en tapant du pied. C’est la cata ! À part aller me planquer loin dans le désert, je ne vois pas comment je vais pouvoir m’en tirer maintenant.
Une sensation d’abattement me fait courber l’échine, je retombe de tout mon poids sur le fauteuil. Vautrée, la tête en arrière, je ferme les yeux. Désespoir. Assis à côté de moi, Damien me tapote le genou.
— T’inquiète. Il y a assez de cerveaux bien remplis ici pour trouver une solution.
— Je ne sais pas si tu comptes le mien, mais là, je ne vois pas de porte de sortie, rétorque Tonio.
— Ouais, pareil. À part te planquer et que tu ne bouges plus, aucune idée, abonde Marc.
Visiblement, l’idée que c’est foutu fait l’unanimité.
— Un retour sur la frégate le temps que ça se tasse ? propose Gaël.
— Le Pacha a été assez compromis comme ça. Je ne veux pas qu’on lui refasse prendre des risques, dis-je sur un ton catégorique. Je vais encore passer des mois à me planquer. Mes parents doivent déjà paniquer. Surtout maintenant qu’on va leur annoncer que leur fille a déserté et potentiellement flingué un Ministre.
Le commandant Barriand a beau leur expédier régulièrement des mails censés être de moi, je suis sûre que mon père a déjà appelé le chef de corps de mon bataillon pour se plaindre et obtenir des nouvelles.
Gaël lève les mains pour mettre fin au débat.
— On ne va pas se pourrir la soirée pour rien, la journée a déjà été bien remplie. On finit les crêpes, on se détend et on entame un brainstorming demain après le petit déjeuner.
Ma pensée est qu’il n’y a plus qu’à espérer que je sois encore vivante d’ici là. Non, je ne dois pas broyer du noir. Après tout, je suis entourée d’un groupe entier de commandos marine, plus un tireur d’élite avec Damien, je trouverai difficilement mieux comme gardes du corps. D’ailleurs, ne sachant pas ce qui m’attend, je vais me satisfaire du corps de mon garde personnel pour cette nuit. Je ne doute pas qu’il saura me faire oublier mes soucis.
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