Fugitive - Tome 2 (French Edition)
Chapitre 14
Du neuf avec du vieux.
L a fin de soirée se déroule dans la bonne humeur, mais je grogne intérieurement. J’ai beau envoyer des messages à Julie tous les quarts d’heure, elle ne répond pas. Marc se penche sur moi : — Arrête avec ton portable. Ça manque de discrétion. — Ça me saoule ce silence, je bougonne en rangeant l’appareil dans ma poche.
— Je ne comprends même pas pourquoi tu insistes. Tu te doutes bien qu’elle n’a pas son tél sur elle.
Couillon que je suis. Elle est en entraînement, et allumé ou pas, c’est interdit. C’est surprenant comme j’arrive à oublier qu’elle est aussi un soldat d’élite et non ma copine à la maison qui se languit de me revoir. Les rôles sont inversés, me voilà dans la peau de la princesse qui attend le retour du guerrier !
— Je n’aurais jamais pu être épouse de militaire !
D’abord étonné, Marc éclate de rire.
— Je confirme, tu n’as pas le profil pour ça. Tu es bien trop poilu.
— Je n’ai surtout pas la patience.
— Et encore ! Toi, tu sais où elle est, avec qui et ce qu’elle fait.
— Tu as raison. Elles ont du mérite les femmes des collègues. Je comprends mieux celles qui m’ont largué après deux missions.
— Tu oublies celles qui se sont barrées avant qu’on rentre.
Ça revient au même, si ce n’est que ça évite une scène avec des pleurs et des reproches. Pour ce soir, j’oublie Julie, ou du moins j’essaie, et je profite de la gaieté du groupe. Il ne faut pas longtemps pour que Marc et Tonio se mettent à chahuter. Cette fois-ci, je ne veux pas être en reste, alors je donne le ton en sautant sur la table pour assurer le show. Je vais leur montrer aux mômes que je sais me lâcher !
Marc pousse le volume de la musique et sous les applaudissements de la foule hystérique, j’exécute une danse endiablée en enlevant mon t-shirt. J’en suis à faire des moulinets avec, quand tout s’arrête. La musique, les acclamations, et moi. Les gars se mettent à tousser, alors, avec un peu d’appréhension, je me tourne pour faire face au groupe. Ils pincent les lèvres pour contenir leur rire et il y a deux visiteurs derrière.
— Il n’y a pas à dire, les commandos savent mettre de l’ambiance.
C’est le colonel de permanence qui s’amuse de la situation. Il est accompagné d’un sergent-chef, issu d’une unité de tireur d’élite comme l’indique son écusson. Il n’ose pas sourire, mais ses mâchoires crispées le trahissent. Ils ne sont pas là pour danser avec moi, alors je descends de mon estrade, enfile mon t-shirt et mon masque de soldat hyper professionnel.
— Des infos sur l’opération ?
— Oui et non. Nous avons un changement de personnel de dernière minute. Le spotter d’Émile, est rapatrié en France pour problème familial grave. Son remplaçant vient d’arriver, je vous présente le sergent-chef Vinel.
— Quoi ? Mais Émile est en plein calage avec son spotter. Il ne reste que deux jours !
— C’est pourquoi on m’a envoyé, j’ai déjà fait équipe avec lui.
Ah ? Voilà qui est troublant. Comment peut-il connaître Émile qui n’a pas d’identité réelle ? Marc plisse les yeux en l’examinant, aussi soupçonneux que moi. C’est un jeune chef bien taillé, normal avec sa fonction, propre sur lui, une bonne gueule de minet, qui doit plaire aux minettes, justement. Je ne doute pas de ses compétences et il a l’air sympathique, mais c’est tout de même très étrange cette histoire.
Je m’apprête à le sonder, mais voyant que je le jauge depuis une minute, il fait un pas en avant.
— C’est le commandant Barriand du COS qui m’a fait venir.
— De France ? je m’étonne.
— Non, j’étais déjà déployé au sud de Gao. Je suis arrivé il y a un mois en remplacement d’un blessé.
— Vous êtes l’intérimaire de la compagnie ? ironise Marc.
— Ouais, j’ai un peu la sensation de jouer au bouche-trou, approuve-t-il en riant.
Il ne se prend pas au sérieux, c’est un bon point. S’il est net, je sens qu’il va me plaire. Mais avant toute chose, j’ai besoin d’une confirmation.
— Je dois retourner au CO. Je compte sur vous pour briefer rapidement le chef Vinel, déclare le colonel.
Il m’offre l’occasion de m’éclipser, alors je le raccompagne jusqu’à la porte du quartier. Ensuite, je m’isole dans un coin pour contacter le commandant Barriand. Par chance, il décroche, j’attaque sans perdre de temps.
— J’ai reçu le colis humain. Vous confirmez ?
— Oui. Il est fiable et il connaît très bien… la personne. Je l’ai mis au courant rapidement, il accepte d’entrer dans le cercle.
— Et un de plus. J’aime moyen.
— Pas le choix, la femme du spotter précédent a eu un accident et est hospitalisée. Il fallait un remplaçant niveau chef de détachement. Déjà qu’ils travaillent en binôme au lieu du trinôme habituel, mais ça passe parce qu’ils sont toujours intégrés à une autre unité. De plus, on ne pouvait pas le mettre au courant de l’affaire, ce qui compliquait la vie de… vous savez. C’est une aubaine que d’avoir le nouveau sous la main.
— Niveau d’information ? Il sait tout ?
— Dans les grandes lignes et il s’en contente, il est habitué au secret. Mais le mieux serait de ne pas échanger sur le sujet. Vous en savez suffisamment pour comprendre que nous sommes en danger.
— Du nouveau ?
— Oui et pas terrible. Nous avons trouvé un lien avec un…
— Nous ? je le coupe, inquiet d’avoir une autre personne mise dans la confidence.
— L’ingénieur réseau, celui qui a tracé les appels. Il m’aide à relier les informations. Le lien qu’il a découvert n’augure rien de bon pour nous. Il s’agit d’un autre chef. Le nôtre, me confie-t-il d’une voix lasse.
J’en reste coi. Le ministre des Armées ! On est dans la panade complète, on ne pourra jamais sortir Julie de cette situation.
— Par pitié, dites-moi que vous avez au moins le début d’un commencement de solution.
— Vu le niveau, il faut que j’étudie scrupuleusement toutes les options.
— J’aimais bien celle de tout larguer aux mercenaires. Pour péter, ça pèterait.
— Nous ne sommes pas ce genre de personnes. Même si je vous accorde que ça me démange également. Quand le moment viendra d’envoyer la patate chaude, je vous préviendrai. Pour le nouveau, c’est un bon gars. Ne vous laissez pas influencer par son passé, je compte sur vous pour rester impartial. Du monde arrive, je raccroche.
Son passé ? De quoi parle-t-il ? Il est pénible avec ses informations incomplètes qui les rendent inutilisables. Pas grave. Je retiens que, tout compte fait, la libération n’est peut-être pas si loin. Je rejoins l’équipe, Marc et le chef ne sont plus là. Troublé, j’interroge Olivier, occupé à vérifier son matériel de soins, qui répond sans lever la tête de son bazar de tubes et de compresses.
— Ils t’attendent dans votre chambre.
— Vu l’heure, à demain les gars !
J’attrape une bouteille d’eau et repars dans la nuit. Je les retrouve tous les deux en train de tailler le bout de gras, mais un détail m’agace.
— C’est mon lit. Ça ira pour cette fois, mais n’en faites pas une habitude.
— Désolé, je n’avais pas réfléchi, répond-il en se levant.
Son paquetage est posé contre le mur, alors il s’assoit dessus, moi, sur mon lit.
— Dans la logique, en dehors des briefings, nous ne devrions pas traîner ensemble, je précise sans animosité.
— Oui, c’est plus prudent, mais avec les circonstances… anormales, j’ai préféré me présenter à vous avant.
Il me fait une excellente impression et le fait qu’il ose se mouiller le rend encore plus sympathique. Et puisque nous avons le même grade, autant se tutoyer.
— Donc, tu es un ancien binôme d’Émile ?
— Pas vraiment. Je la connais…
— Tu LE connais, je le corrige immédiatement.
Il grimace de sa bévue, puis se passe la main sur le visage en soufflant.
— Je me l’imprime. Donc, je le connais de sa formation. Nous avons… nous étions…
Il hésite sur le choix de ses mots, ça ne me dit rien qui vaille. Avec Marc, nous nous penchons vers lui pour l’inciter à se lancer.
— C’était… mon… petit copain ? bafouille-t-il avant de s’indigner. Non ! Je ne peux pas dire un truc pareil ! Je reformule : nous étions ensemble, c’est mon ex.
Pendant que je reste sonné par le coup de pelle virtuel qu’il vient d’abattre sur mon crâne, Marc se marre en baissant la tête, comme si ça allait suffire pour que je ne remarque pas qu’il trouve la situation hilarante. D’un regard peu amène, je l’incite à se calmer pronto. Il se racle la gorge pour retrouver son sérieux avant de poser une question pertinente :
— Vous êtes toujours en bons termes, au moins ?
— Bien sûr. C’est… un type génial. C’est pénible cette affaire, ça me fait dire de ces trucs ! s’agace-t-il. Bref, notre rupture est de mon fait. Autant être honnête, physiquement… pas vraiment mon style. En plus, je vivais mal la compétition, j’étais parfois moins bon tireur. Je veux dire d’un point de vue professionnel ! Pour le reste, tout allait très bien.
D’un coup, je l’aime moins. Déjà, c’est son ex, ça suffit à me piquer. Ensuite, qu’il se sente diminué parce que sa copine déchire, c’est débile. Personnellement, c’est tout l’inverse. Mais tant mieux, qu’il laisse la place à un mec qui assume : moi.
— Tout n’allait pas si bien que ça si tu as perdu tes couilles. Si tu la largues pour ça, elles ne doivent pas être bien accrochées, mon gars, assène Marc.
Pas mieux ! Bravo Marc ! Le type se renfrogne, moi, je jubile.
— Ouais. Je n’en suis pas fier, c’est clair.
Il est tout péteux et ça ne me rassure pas trop sur ses motivations, alors je deviens un poil plus agressif :
— C’est par culpabilité que tu as accepté de remplacer son spotter ?
— Non ! Je l’apprécie beaucoup et je suis dégoûté par ce qui lui arrive. Ensuite, je ne me force pas. Bosser avec lui, c’est top et nous formions un excellent binôme. Bon, je vais vous laisser, mais j’ai un message du commandant à vous transmettre avant.
— On vous écoute.
— C’est au sujet de l’officier mort. Il m’a demandé de vous dire que ce n’était pas une vengeance. Il a précisé que vous comprendriez.
— C’est le cas. Merci. On se verra au dernier briefing avant l’opération demain.
Marc le raccompagne, je m’affale sur mon lit. C’est plus fort que moi, je sors le portable de ma poche pour vérifier si je n’aurais pas loupé un message, ce qui n’est pas possible puisque j’aurais senti le vibreur contre ma cuisse. Rien, évidemment. Elle me gonfle à s’entraîner autant ! D’ailleurs, avec qui puisque son spotter est chez nous ?
Dépité, je retire mes bottes et je m’allonge sur le ventre. Quand Marc rentre, je ne lève même pas la tête. Mais cette andouille est d’humeur à me chercher, voilà qu’il s’installe à califourchon sur mon dos.
— Dégage ! Tu vas péter mon lit avec tes conneries.
Non seulement il ne bouge pas, mais en plus, il me pince le cul. Là, je sais que ça ne peut pas être lui. Je me retourne d’un bloc, en emportant une Julie hilare dans mes bras. Je la plaque sous moi et fonds sur sa bouche. Je fais durer, autant qu’elle m’a manqué ces derniers jours. Aussi bon que soit ce baiser, je n’oublie pas qu’elle me laisse sans nouvelles, alors je recule la tête pour la gronder du regard. Elle prend un air désolé pas crédible, encore moins avec ce petit sourire en coin.
— Dis donc, tu entres et sors de ce quartier comme dans un moulin. Je vais lyncher mes gars qui n’assurent pas la sécurité.
— C’est Marc qui m’a accompagnée. Il nous donne dix minutes et il revient pour discuter.
— Il aime le risque.
— Il n’est pas inquiet. D’après lui, tu n’es pas capable de faire quoi que ce soit de délictueux avec moi dans ce laps de temps.
Je promène mon regard sur sa tenue, tout ce qu’il y a de plus complète, et je conviens que je n’aurais peut-être même pas le temps de lui ôter ses bottes. Autant ne pas s’exciter pour rien, alors je me redresse en l’emportant avec moi. Une fois assis, je plaque un baiser sur son front avant de lui pincer le nez en fronçant les sourcils.
— Non contente de m’ignorer pendant des heures, tu m’envoies ton ex. Tu cherches la guerre ?
Elle éclate de rire, puis pose les mains sur mes joues et m’embrasse longuement. Ensuite, elle m’observe avec un regard malicieux.
— C’est pas sympa, je me justifie.
— Te connaissant, tu n’as pas ressenti une seule seconde de crainte face à lui. Au mieux, tu as cogité sur la meilleure façon de le renvoyer loin d’ici.
— Pas faux. Il ne te mérite pas comme copine, mais j’espère qu’il est au moins à la hauteur pour être ton spotter. Parce que s’il t’arrive quelque chose, là, il devra s’enfuir sur la lune s’il ne veut pas que je lui râpe le cul.
— C’est un bon, sois tranquille. Il faisait partie des instructeurs sur ma formation. Lionel et lui étaient très amis, alors je t’assure qu’il est remonté.
— Et pour le reste ? Toi et lui ?
Elle s’écarte en plaquant les mains sur ses joues.
— Oh oui ! Refais-moi cet air jaloux qui te va si bien. Tu es trop mignon.
— Réponds.
Avec une moue espiègle, elle s’installe à califourchon sur mes genoux et m’enlace le cou. Lentement, elle vient déposer un baiser sur le bout de mon nez, puis souffle sa réponse contre mes lèvres.
— Moi et Damien, rien du tout.
— Sans regret ?
— Pour moi, aucun, tu gagnes haut la main. Et en ce qui le concerne, si je me fie à la taille de mes fringues, je n’ai pas perdu en masse musculaire, je me trouve donc toujours en dehors des critères féminins qu’il recherche.
— Il a de la merde dans les yeux ? Ça se voit quand même, il n’avait pas besoin de t’essayer pour ça.
Quand elle hausse les épaules en réponse, la porte s’ouvre sur Marc, qui entre avec une main plaquée sur les yeux.
— Je peux regarder sans risque de me cramer les pupilles ?
— Tu l’as dit toi-même, pas le temps pour en arriver là.
— Parfait !
Il ôte sa main, jette un coup d’œil suspicieux sur nous, approuve d’un hochement de tête et s’assoit sur son lit. Julie descend de mes genoux pour se placer sagement à côté.
— Bon, sérieusement. J’ai bien compris le message du commandant ? questionne Marc, soucieux.
— Lequel ? Je ne suis pas au courant, s’étonne Julie.
— Celui que ton spotter nous a transmis de sa part tout à l’heure et qui disait que ce ne sont pas les mercenaires qui ont tué l’autre commandant et donc, pas une vengeance.
Julie blêmit avant de s’affaler contre moi. Elle comprend comme nous le danger inhérent à cette nouvelle : quelqu’un a été envoyé pour supprimer une personne gênante et ce quelqu’un est potentiellement très informé et bien planqué.
— Un autre officier ? questionne Marc.
— Impossible à deviner. Mais mercenaires ou pas, le commandant sait désormais d’où viennent les ordres. Notre chef, je réponds en croyant à peine à mes paroles tant leur signification me paraît irréelle.
— Le MINARM[32], souffle Julie, effarée.
Nous nous observons en silence, accablés par ce que cela implique. C’est tout simplement inimaginable comme situation. Quelque chose qu’on ne peut pas appréhender tant ça remet en cause tout ce pour quoi nous nous battons chaque jour.
— Gaël, tu ne penses pas qu’il serait plus prudent qu’on installe Julie et son spotter dans notre quartier ? Après tout, qu’Émile loge avec nous ne serait pas anormal sur un camp comme Kidal, ça passerait crème, propose tout à coup Marc.
L’idée me botte au premier abord, mais ça soulève deux points délicats.
— L’avoir auprès de nous pour la protéger si besoin, bien sûr que ça me tente. Mais est-ce que ça ne l’expose pas encore plus ? Et ça voudrait également dire que nous mettons le reste du groupe dans la zone de danger sans leur demander leur avis.
Nous nous renfermons dans un silence pesant, chacun réfléchissant à une solution. Julie est tendue, ses sourcils froncés, son pouce et son index malmènent le lobe de son oreille droite, et je sais que ce n’est pas la crainte qui en est la cause, mais parce qu’elle n’apprécie pas de représenter un poids pour les autres. Je m’empare de sa main entre nous et je serre ses doigts. C’est tout de même étrange ce besoin que je ressens d’embrasser tous les problèmes qu’elle traîne et dont elle n’est pas responsable. Nous n’avons pas eu le temps d’apprendre à nous connaître comme il le faudrait, mais je n’ai aucun doute sur le fait que c’est Julie que je veux dans ma vie.
— De toute façon, il n’est pas question de changer quoi que ce soit avant l’opération. C’est demain et c’est la priorité, alors on reste concentrés dessus, conclut-elle avec justesse.
— Mais tu peux dormir ici cette nuit, ça te détendra, je tente sans une idée particulière en tête, mais plutôt des tonnes.
— Non. Je dois retrouver Damien, on retourne sur le pas de tir pour se caler. Et c’est tant mieux, parce que j’en ai marre de ressasser cette histoire sans rien pouvoir faire. Autant être active et utile que rester les deux pieds dans la même botte.
Elle se lève, j’en fais de même. Elle enfonce son chapeau sur la tête et remonte son cache-cou sur le nez. Je la retiens par la main lorsqu’elle s’apprête à ouvrir la porte :
— Le commandant va te sortir de là. Il n’a pas l’intention de les laisser s’en tirer.
— Ouais, il vaut mieux y croire.
— Je te raccompagne.
Je suis bien inspiré car à peine cinq mètres faits dehors, deux de mes gars se dirigent vers nous, juste en boxer, la serviette autour du cou et la trousse de toilette dans une main. Lorsque nous les croisons, ils saluent la star — pas moi, mais Émile — en lui collant deux coups de poing dans l’épaule. En dehors du boulot, nous ne sommes pas experts dans la finesse, on se malmène gentiment quand on s’apprécie. Je ricane intérieurement et j’ai hâte de voir leur tête le jour où ils apprendront que c’est une fille. Ils se remémoreront toutes les fois où ils l’ont molestée, parce qu’ils y vont gaiement.
Quand nous arrivons devant l’entrée du quartier, je me contente de lui claquer l’omoplate à mon tour, alors que j’aurais nettement préféré être plus doux et viser sa bouche avec la mienne.
— Je ne te roule pas une pelle, mais le cœur y est, je chuchote en lui pressant l’épaule.
J’entends son ricanement et je devine son sourire. Elle répond en clignant des yeux, puis se sauve dans l’allée. Je profite du trajet de retour vers ma chambre pour appeler ma sœur. Toujours avec son tél scotché à la main, elle décroche dès la première sonnerie. Maintenant, elle va poser la question habituelle :
— Salut p’tit frère. Appel d’urgence ou de routine ?
— Routine. Comment vont mes femmes préférées ?
— Tout va bien pour nous. Chloé est en vacances chez son père pendant que je me fais les ongles de pieds. Tu te rends compte ? Le truc que je n’ai pas pu faire depuis au moins…
— Si tu m’avais écouté et divorcé plus tôt, voire ne jamais épouser l’autre demeuré, tu aurais pu le faire avant. Mais bref, je m’en carre de tes panards, raconte-moi comment ça va chez vous.
— Écoute, après deux semaines dans un camp d’entraînement, nous avons buté une vingtaine de terroristes hier. On s’est éclaté comme des folles, mais je suis éreintée. Ouh là là.
— Solenn, tu es chiante.
— Mais que veux-tu que je te raconte d’intéressant ? Je ne mène pas ta vie trépidante. Boulot, courses, bouffe et ménage. Le seul truc incroyable dans ma journée, c’est le magnifique rouge sur mes orteils. Ta nièce râle toujours autant après tout, comme une ado. Tu vois, tout va bien, c’est le train-train. J’ai mangé chez les parents le week-end dernier, ils vont très bien également. Toi, raconte-moi comment ça se passe.
— Chaudement, mais c’est cool. Le boulot est intéressant, mais les soirées sont longues.
— Avec ta copine sur place ? Tu deviens difficile en vieillissant.
— C’est pas comme si on avait un appartement coquet pour se retrouver après le travail.
— J’imagine, oui. Tu me la présenteras par visio ?
— On verra. C’est délicat.
— Quoi ? J’entends mal. Tu dis qu’elle est délicate ?
Une réflexion qui ferait bien rire Julie. Délicate, voilà un terme dont je ne l’affublerai pas.
— On verra, si c’est possible.
— Mais au fait ! Tu m’as appelée en début de semaine ! Ça veut dire que tu pars en mission puisque tu me contactes toujours la veille. J’espère que ce n’est pas trop dangereux.
— Penses-tu ! Si c’était dangereux, ce n’est pas nous qu’ils enverraient. Là, on finit de répéter une super chorégraphie en tutu avec Marc et…
— Gaël…, gronde-t-elle.
— Tu ne t’inquiètes pas et tu embrasses Chloé et les parents dès que tu les vois.
Solenn n’insiste pas, elle m’embrasse à son tour avant de raccrocher. Depuis le temps, elle a l’habitude de prendre des vents en réponse à ses questions indiscrètes.
Demain étant une journée chargée, je ne traîne pas trop après le repas, je salue les gars qui rejoignent leur chambre en me dirigeant vers la mienne. À l’intérieur, la lumière est éteinte et Marc déjà couché. Il ronflote même un peu, étalé sur ses draps, les bras écartés et une jambe qui pend dans le vide. J’espère que j’ai un peu plus de prestance quand je dors, mais pour l’instant, me reposer est le plus important.
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