Fugitive - Tome 2 (French Edition)
Chapitre 34
Jusqu’au bout de la nuit.
Julie
L e soleil vient de disparaître, enfin. La nuit apporte un sentiment de fraîcheur relatif puisque mes vêtements sont encore mouillés de sueur. Les opérateurs du groupe commando ne vont plus tarder à pointer leur nez, alors plus de repos en relais, nous sommes désormais tous les quatre en surveillance de notre point en hauteur, à l’affût de tout ce qui se trame dans le village.
La surveillance sur ce bout de rocher n’a pas été trop dure à vivre. Les deux légionnaires sont très sympas en plus d’être efficaces et connaissent pas mal de blagues ou d’anecdotes qui font passer le temps. Damien m’est d’une grande aide pour le privé. Il veille à dissimuler mon côté féminin qui ressort parfois malgré moi. Les soldats doivent penser qu’il a un tic à force de le voir se tapoter le visage quand je dois remonter mon cache-cou ou rentrer une mèche de cheveux. J’avais hésité à me raser la tête au début de ma cavale mais je n’ai pu m’y résoudre. Seule concession à la discrétion, je les ai coupés au niveau de la nuque. Mais surtout, Damien occupe les autres pour que je puisse vider ma vessie tranquillement. Ce n’est pas tant l’acte en lui-même puisqu’ils ne voient pas que j’utilise un subterfuge pour le faire debout, mais plutôt le nettoyage de l’objet en silicone ensuite. Mes camarades ne sont pas du genre à se rincer l’outil après usage, ni les mains, quand nous sommes en planque dans le désert.
— Ils arrivent, chuchote Damien, allongé juste à côté de moi.
Je décale ma lunette en mode infrarouge de quelques degrés et je repère les silhouettes des commandos. Ils donnent l’impression de marcher sur des vagues. Ils apparaissent, disparaissent, puis les revoilà. De quoi transformer les mollets en béton armé un terrain pareil, mais quel muscle ne l’est déjà pas chez eux ? Même leurs zygomatiques sont à toute épreuve.
Pendant leur progression, nous nous répartissons les angles de surveillance afin d’alerter au moindre mouvement suspect dans le village ou autour d’eux. Mais à part un troupeau de chèvres placides et un chien mécontent d’être dérangé, il n’y a pas âme qui vive. Ils avancent si discrètement que je pourrais les perdre de vue si je ne connaissais pas leur trajet. Des ombres. Pour les deux hommes présents chez leur client, ils sont déjà au courant, je n’ai donc aucune inquiétude à ce sujet quand ils pénètrent à l’intérieur et que le visuel est rompu.
Les minutes s’écoulent. Pas d’échange de tir, ils ont neutralisé la cible en souplesse. Bravo les gars ! Au bout d’une vingtaine de minutes, je commence à douter et lâche ma lunette pour regarder Damien.
— C’est long, non ?
— Ouais, c’est bizarre. Mais c’est calme et pas d’alerte. Il doit y avoir plus de matos que prévu.
Il a raison, ils doivent être en train de tout empiler. Ça doit être un véritable arsenal, purée ! L’idée que toutes ces armes et ces explosifs ne tueront personne me procure une belle satisfaction. Ça mérite un peu de patience pour tout saisir.
Mais quand le coordinateur intervient sur la fréquence radio, je déchante.
— Delta de Papa. Drone inconnu signalé à plusieurs kilomètres au nord. Trajectoire en direction du village. Parlez.
Je blêmis. Ça recommence. Ça n’en finira donc jamais ? Damien n’est pas mieux que moi, il répond d’une voix blanche :
— Papa de Delta. Bien reçu. Quel délai ?
— Sur entrée nord du village dans douze minutes. Nous travaillons sur son identification.
Nos regards se croisent en un échange silencieux. Réagir ou subir. La seconde option ne nous ressemble pas, elle ne se pose même pas, alors Damien rend compte de notre décision.
— Papa de Delta. Nous changeons de position pour mise à couvert. Terminé.
Puis il se tourne vers les légionnaires pour leur crier : « On dégage ! »
Nous nous levons d’un bond. Damien n’a que son fusil à mettre en bandoulière et son sac à enfiler, alors il explique la situation aux légionnaires un peu perdus qui remballent leurs affaires sans hâte, inconscients du danger réel qui file sur nous.
— Un drone non identifié nous fonce dessus ! insiste-t-il pour les presser.
Ils ne répondent pas, car plutôt hommes d’action que de paroles, ils se ruent maintenant sur leur sac.
— Cherche où on peut se planquer pendant que je range le PGM, je déclare en calant la lourde et grande bête dans mon sac.
— Nous n’atteindrons pas le village à temps. S’enterrer sous un amas de roche encore chaude ? propose-t-il.
— C’est jouable. On se décale de…
— Les chèvres ! intervient un légionnaire en train de plier la bâche. On se planque au milieu du troupeau.
Ce gars est génial ! La caméra thermique ne nous repèrera pas au milieu des animaux.
— Vendu ! approuve Damien en rangeant notre bâche. Allez, on dégage !
— C’est parti ! je m’exclame en serrant les courroies de mon sac à doc.
Sans échanger un mot, nous nous plaçons en ligne face à la pente, laissant un écart d’environ cinq mètres entre chacun. Dans cette situation, c’est plus pour ne pas être blessés par les pierres que notre descente fera rouler, que pour éviter les tirs ennemis. Nous vérifions une dernière fois le serrage des sacs, le calage des fusils en bandoulière, histoire de ne pas prendre le canon dans les dents lors d’un saut. Damien est le chef du détachement, c’est donc lui qui donne les ordres.
— À fond tout droit jusqu’en bas, ensuite direction l’enclos à dix heures. On plonge dedans et on s’aplatit au milieu des bêtes. Go !
À la suite de Damien, je bondis dans la pente raide et la dévale comme une dératée. Au bout de quelques mètres, j’essaie de reprendre le contrôle de mes pieds, mais c’est peine perdue. Le seul truc à faire à cette vitesse, c’est de les poser au plus sûr en évitant les grosses roches. Oh la vache ! Ça décoiffe ! Comme si le poids de mon corps ne suffisait pas, avec ma lourde charge je suis emportée vers le bas, limite aspirée. Je n’entends que le bruit des bottes qui percutent le sol, les pierres qui s’entrechoquent et partent en éboulis autour de nous. Bing ! En voilà une qui vient de taper l’arrière de mon casque. Il ne manquerait plus que mes JVN pètent. Dans ce noir, j’aurais l’impression de sauter dans le vide.
L’arrivée sur le sable est brutale. Mes pieds sont stoppés net et je m’écrase à terre. Les genouillères ont rempli leur rôle, mais pas le temps de maudire ce caillou qui s’est enfoncé dans ma cuisse, un missile cherche ma tête pour la transformer en nuage de particules. Je m’appuie sur mes coudes et je me redresse pour repartir à fond de train derrière les gars, qui ont mieux assuré leur réception et pris quelques mètres d’avance.
— C’est OK ? crie Damien sans se retourner.
— Oui ! Trace !
Nous entendons tout à coup un ronronnement dans le ciel.
— Il arrive ! hurle le légionnaire de tête.
Nous n’étions pas en mode footing découverte du paysage, mais la frousse nous procure encore de la ressource pour envoyer plus de gaz. Je pousse ma machine à fond, j’aurai tout le temps de penser à oxygéner mes poumons plus tard, si je m’en sors. L’instinct de survie est quelque chose de fascinant. C’est dingue ce que l’adrénaline et la crainte de mourir développent en capacités. Nous avons environ quarante kilos sur les épaules, mais nous courons comme des gazelles. On ripe, on dérape, on saute même. La peur nous a fait pousser des ailes dans le dos et un turbo dans le derrière.
L’enclos est à quelques mètres, enfin. Les gars bondissent par-dessus la barrière comme qui rigole. Sans ralentir, je calcule bien mon coup, j’assure mes appuis et la franchis à mon tour. Nickel ! La réception l’est un peu moins, je me ramasse à plat sur le sol, mais j’en profite pour ramper directement vers les bestioles. Elles râlent et bêlent, mais j’arrive à me faufiler dessous.
À plat ventre sur le sable et les crottes, j’hyperventile comme un asthmatique en crise. Je cherche de l’air, j’inspire fort et je crache parce que j’avale la poussière que je soulève. Entre deux toux, je vois Damien en face de moi, également en mode carpe hors de l’eau. Nos regards se croisent et se verrouillent quand nous entendons le drone tout proche. Je prie pour que notre stratagème fonctionne. Il est là, au-dessus de nos têtes. Je refuse de fermer les yeux devant la mort, je reste accrochée à Damien qui en fait autant. Si je meurs ici, mon frère d’armes sera ma dernière vision. Et c’est tant mieux. Nous avons partagé pas mal de galères et il n’a pas hésité à risquer sa vie pour protéger la mienne.
Le calme ambiant est dérangeant. Les chèvres maintenant apaisées ruminent tranquillement, je trouve ça déplacé. Juste quand j’ai cette drôle de pensée, j’entends des avions de chasse approcher. Nos sauveurs envoyés par le CO ! Je commence à espérer lorsqu’une énorme déflagration retentit. Le sol tremble. Une lueur intense, et, l’espace d’une seconde, on se retrouve comme en plein jour. C’est la panique dans le troupeau, ça bêle de peur, ça court dans tous les sens en nous piétinant. Contre la terre, je ne souffre pas du souffle qui suit, mais beaucoup plus de tout ce qu’il charrie en poussière et débris de roches. Les chèvres cessent de m’écraser. Je suis à découvert ! Vite, les rejoindre pour échapper au drone qui pourrait tirer à nouveau !
Je rampe vers les bêtes apeurées, serrées les unes contre les autres à un angle de la clôture, mais un nuage épais nous recouvre rapidement. J’avance malgré tout vers elles, quand une nouvelle détonation retentit, mais dans le ciel cette fois. Je lève la tête, aucune visibilité, mais plus de ronronnement. Juste le son puissant, pourtant si doux à cet instant, des avions de chasse qui nous passent au-dessus. Vive l’armée de l’air !
— Papa vient d’annoncer qu’ils l’ont eu ! s’exclame Damien.
Je me redresse aussitôt en me tournant vers la colline où nous nous trouvions un peu plus tôt. Damien et les légionnaires se postent à mes côtés et, encore essoufflés, nous observons son ombre qui se détache sur le ciel. A priori, rien d’anormal, c’est juste un tas de rochers. Sauf que le sommet n’est plus aussi plat qu’auparavant. D’ailleurs, il manque un bon morceau, celui-là même que nous avons pris sur la tête en une pluie de cailloux brisés. C’est Damien qui rompt le silence le premier.
— On a eu chaud au cul.
— Si je chope le connard qui était aux commandes, je lui fais avaler mon casque, s’énerve un légionnaire.
— Il va déjà falloir trouver qui a envoyé ce drone armé. Les terroristes n’en ont pas à ce que je sache, rétorque le second.
— Pas à notre connaissance, c’est vrai. Mais va savoir, ils se sont peut-être équipés.
— Et il devait être programmé puisqu’il a quand même tiré à l’endroit où il n’y avait plus rien.
Damien et moi restons à l’écart du débat. Nous échangeons un regard furtif, je lis de la rage dans le sien. Ce ne sont pas les groupes terroristes que nous pensons responsables de cette attaque. Bien trop ciblée. Bien trop de coïncidences. Damien pointe son oreille du doigt, signe qu’il reçoit une communication radio.
— Papa de Delta. Parlez.
Pendant qu’il écoute les consignes, les légionnaires ont le même réflexe
que moi : contrôle PAM[59]. Dans l’ordre, nous vérifions donc le personnel, un coup d’œil suffit, le compte est bon et tout le monde sur ses jambes. L’armement, tout est là, le matériel aussi.
— PAM RAS, annonce les légionnaires.
— Pareil.
Ensuite, j’inspecte les affaires de Damien, toujours en conversation avec le coordinateur. Dans mon champ de vision, je repère des formes humaines un peu plus loin. Des gens apparaissent devant les maisons.
— Les villageois sortent, il faut se barrer, je le presse en le tirant par le sac.
— Bien reçu Papa. Je collationne : nous nous exfiltrons avec Bravo. Point de regroupement à un kilomètre au sud. Terminé.
Il se tourne vers nous.
— Je prends la tête. Go !
Il démarre à fond de train, je me cale derrière lui, les légionnaires ensuite. Nous sprintons sur cinq cents mètres pour nous éloigner du village, puis nous ralentissons une fois sur le terrain boisé. Les arbres ont beau être clairsemés, il est facile de se dissimuler en s’écartant de la piste. La mer de roche noire apparaît devant, nous nous engageons dessus. Même s’il garde une allure soutenue, Damien est obligé de repasser au pas pour gravir et redescendre les ondes successives. Ça casse bien les jambes et lorsqu’il nous annonce que nous arrivons au point de rendez-vous, j’ai les talons en feu.
Damien lève la main, nous stoppons net et nous nous accroupissons. Il me fait signe d’approcher, je m’exécute.
— Décale-toi de dix mètres sur la gauche et signale-toi avec l’infrarouge.
Une fois en place, j’attrape la lampe dans une poche de mon gilet, puis je me baisse pour inspecter les alentours. Aucun bruit, aucun mouvement visible. Je ne détecte même pas un animal dans mes JVN. J’allume la torche et envoie des signaux en direction du sud.
J’éteins et j’attends quelques secondes. Un bruit devant moi ! Le doigt tendu au-dessus de la queue de détente, je suis prête à tirer sur la forme noire qui apparaît à une vingtaine de mètres, aussitôt suivie par d’autres. Douze en tout. Je relâche mon fusil sur sa bandoulière en reconnaissant l’équipement des commandos.
Pendant qu’ils nous rejoignent, je range la lampe. J’ai à peine le temps de me relever qu’on me saute dessus. Littéralement. Un gilet tactique rempli de matériel et munitions me percute et deux bras puissants me broient le torse. Outch ! J’encaisse le choc, lui me hurle dessus :
— Bordel !
— Dis donc ! C’est toi qui fonces comme un taré sans rien voir.
— C’est justement parce que je t’ai vue et que je n’y croyais pas. Je t’ai vue exploser ! J’étais fou !
— Mais grave ! J’en avais les tripes autour du cou ! s’exclame Marc avant de sauter sur Damien pour l’enlacer avec force.
Les deux légionnaires observent la scène sans un mot, perplexes. Mais quand Tonio et Olivier viennent sur eux et leur font un gros câlin, ils restent raides comme des piquets avec les bras ballants.
— On vous a cru morts. On est trop heureux de vous retrouver, déclare Olivier aux deux soldats ahuris.
— Nous aussi. Content de vous revoir, finit par répondre l’un d’eux, un peu hésitant.
Marc lâche Damien pour s’approcher de nous, puis se penche sur Gaël pour murmurer entre ses dents :
— C’est bon ? Tu la lâches ou on va être obligés de leur rouler des pelles pour noyer le poisson. Ducon !
— Oups ! Je me suis laissé aller.
Il me tape dans le dos, geste viril pour rattraper sa bourde sentimentale, puis il recule d’un pas. Je ne vois pas le sourire de Damien sous son cache-cou, mais le bout de tissu ne masque pas son ricanement. À mon avis, nous n’avons pas fini d’entendre parler des commandos câlins, même chez les légionnaires. Ils vont se traîner ça jusqu’à la fin de leur carrière.
— On va dire que c’est l’émotion. Trop de joie après l’abattement, déclare Olivier.
— L’émotion ne m’a pas bouché le nez. Vous puez bizarre, commente Tonio.
— C’est notre nouveau parfum. Une note caprine avec une pointe de crotte de bique, rétorque Damien.
Ils comprennent aussitôt la raison de notre incursion dans le troupeau, ils approuvent.
— Bien joué ! Vous avez réagi vite, nous félicite Marc.
— On a eu aussi une visite surprise, on vous racontera ça au camp, ajoute Gaël.
En attendant, il prend le commandement pour le trajet jusqu’au point de rendez-vous avec les hélicos.
— Allez ! Formation en colonne. Les tireurs, vous vous placez au milieu.
Il passe les consignes d’une voix bourrue. S’il croit que ça suffira pour que les autres oublient la scène précédente : il rêve.
Pourtant, nous restons sérieux, car nous n’oublions pas où nous nous trouvons et si nous sommes en retrait du village, nous ne sommes pas à l’abri pour autant. Laurent démarre, nous le suivons un par un pour former la colonne. C’est parti pour quatre kilomètres sous les étoiles. C’est un peu casse-gueule de marcher dans le noir sur du noir, même avec nos JVN. Malgré tout, nous avalons les kilomètres en silence, juste le crissement de la roche que l’on écrase sous nos semelles qui donne le rythme.
Quand nous sortons de cette longue zone de pierre, le sable sous mes pieds me fait l’effet d’un tapis de laine épais. Encore une vingtaine de mètres et nous arrivons sur le point de rendez-vous. Nous nous positionnons sur deux lignes dos à dos, genou à terre. Plus loin sur ma droite, j’entends Gaël communiquer brièvement par radio avec le coordinateur, il demande ensuite à Tonio de marquer la zone. Sans négliger ma surveillance, je tourne légèrement la tête pour le regarder craquer deux Cyalume. Il les secoue pour les activer, la lueur augmente petit à petit. Il les dépose au sol à une dizaine de mètres l’un de l’autre, puis il se place entre les deux, un troisième bâton en main non allumé.
Au loin, le bruit des machines bénies se fait entendre, il s’intensifie rapidement.
— Tonio ! Signal !
Il s’exécute en craquant le dernier Cyalume, puis agite le bâton luisant en l’air avec de grands gestes.
— Émile !
Oups ! Ce n’est pas Tonio que je dois observer. Le premier hélico arrive au-dessus de nous, le déplacement d’air balaye le sable qui me frappe le dos. Le pilote se prépare pour un poser-poussière, il descend lentement vers le sol, aveuglé par le nuage épais qu’il soulève, jusqu’à y disparaître. On comprend vite pourquoi ces gars subissent des heures de simulation et d’entraînement avant d’être déployés ici.
— Première équipe, go ! crie Gaël dans mes écouteurs.
Je n’en suis pas, alors je me courbe en avant pendant l’attente. L’hélico redécolle après quelques minutes, puis le second prend sa place.
— Seconde équipe, go !
Le premier de la file se lève, puis le suivant et ainsi de suite. À mon tour, je cours, j’embarque, puis m’enfonce au fond de la carlingue. J’attrape le câble de sécurité et ferme mon mousqueton dessus. C’est rapide, bien réglé, le groupe est en place en quelques minutes.
Nous décollons. Je souffle. C’est la fin de cette nuit épique. C’est bruyant, agité, inconfortable et toujours en vert avec mes JVN. Je les coupe et les remonte sur mon casque. L’ambiance dans l’habitacle n’est pas propice à la rêverie, pourtant, un sentiment de sérénité s’empare de moi en m’éloignant de cette zone maudite. J’ai failli y rester ! Le missile nous a rasé les moustaches et c’est maintenant, à l’abri, que je mesure l’ampleur de ce que je viens de vivre. Je réajuste mon cache-cou sur mon nez et je m’aperçois que ma main tremble. La peur après coup. Heureusement que je n’y pense pas dans le feu de l’action, au moins, je peux garder la tête froide pour me battre au lieu de rester tétanisée.
J’appuie mon casque contre la paroi en soupirant. Ras-le-bol. Des magouilles politiques. De mes camarades morts. De me cacher depuis des mois. Je veux vivre en toute liberté. Revoir et rassurer ma famille, aussi. Je me reprends aussi sec. Me lamenter n’améliorera pas ma condition, autant m’en dispenser.
Je regarde les gars autour de moi, les braves qui me soutiennent. Ça, c’est positif. Malgré mes déboires, je suis entourée par des gens bien, droits et courageux de nature, qui s’impliquent alors que cette affaire ne les concerne pas. Enfin… le grand brun assis face à moi l’est un peu plus, concerné, mais rien ne l’obligeait à se lancer dans la bataille. Nous nous observons. Voilà mon Gaël. Cet homme incroyable. Bon et généreux. Une montagne de courage et de gentillesse. Quelle chance immense de l’avoir auprès de moi.
Son regard intense me transperce d’amour. Il lâche son fusil et pose la main sur son cœur, puis sans quitter mes yeux, il se met à le tapoter. Sa façon de me répéter qu’il m’aime. Mais je fonds ! Je cache un sourire niais sous le bout de tissu, un état euphorique de jeune fille que je n’ai pas ressenti depuis longtemps. Il faudra que je le remercie aussi pour ça, pour me redonner le plaisir d’être futile.
Puis, Marc me donne un coup de coude. Je quitte les yeux verts si doux pour voir ce que me veulent les marrons d’à côté. Il mime qu’il a eu peur pour nous, lui aussi, geste qu’il conclut en tapotant sa poitrine. Et voilà ! Il vient de ruiner mes rêves de petits cœurs qui envahissent la carlingue et s’éparpillent dans le ciel sous le souffle du rotor. Gaël a juste eu la frousse, et moi, je lui prête des déclarations choupinettes. Bon, il m’aime quand même, c’est déjà ça.
Nous arrivons à Kidal. Je me libère en détachant mon mousqueton quand l’appareil se pose sur la piste. Je me redresse en même temps que Marc, le plus proche de la sortie. Penchée, je fais un pas avant de buter contre son postérieur.
— Mais tu avances ?
— Non. Recule !
Il me pousse rudement en arrière et se tourne vers nous, visiblement inquiet.
— Il y a un comité d’accueil ! On fait comment ?
Gaël se décale discrètement pour vérifier et son grognement confirme les dires de Marc. Damien me saute dessus :
— On échange nos affaires. Si je prends le PGM, ils penseront que je suis Émile.
— Qu’ils te chopent à ma place n’est pas une bonne solution.
Décidé à ne pas perdre de temps à parlementer, il m’arrache le sac à dos puis le remplace par le sien. Il se tourne vers Gaël et Marc qui restent silencieux. Visiblement, ils approuvent son plan pour me protéger, mais moins la partie qui le met en danger, alors ils hésitent. Mais Damien est borné.
— Si on m’arrête pour n’importe quel prétexte foireux, vous placez Julie en sécurité et vous vous occupez de me sortir de là. Ils ne vont pas me buter ici, ils n’oseraient pas. De toute façon, ils cherchent une fille. Ça vous va ?
— Pas trop le choix, ils arrivent, bougonne Gaël en faisant signe à Marc de descendre.
Je m’apprête à le suivre quand il saute de l’appareil, mais Damien me retient d’une main sur le torse.
— Non ! Tu sors dans les derniers.
Quand il est aussi directif, il ne vaut mieux pas moufter. J’attends mon tour pendant que la carlingue se vide. C’est Olivier qui me donne le signal en me tapant sur l’épaule. Lorsque je pose les pieds sur la piste, je fais mine de me désintéresser des hommes qui s’approchent de nous en trifouillant dans mon gilet. Des militaires, pas les fameux types en civil qui me courent après et qu’ils ont croisés deux fois. Ces hommes-là ne semblent pas agressifs ni sur leur garde, bien au contraire puisqu’ils nous approchent avec un air inquiet.
— Mais que s’est-il passé ? ! s’exclame un officier.
— Commandant, le salue Gaël. C’est exactement la question que j’allais vous poser.
Pendant qu’ils parlent de se rendre au CO pour un bilan, je cogite. Un truc me turlupine et ce n’est même pas le fait qu’un drone ait failli me réduire en miettes. Je n’aime pas ne pas comprendre, alors je tire Patxi par la manche pour l’interroger en murmurant à son oreille :
— C’est un colonel et il l’a appelé commandant. Si je fais ça à un de mes officiers, il me soufflera si fort dans les bronches que je m’envolerai.
— C’est un marin, rétorque-t-il en riant.
Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle et ça ne répond pas du tout à ma question. Je lui colle un coup dans le bras.
— Ah oui, c’est vrai que tu ne piges rien à la Marine. On appelle tous les officiers supérieurs « commandant ».
— Ce n’est pas logique, vous le savez au moins ?
— Pour nous, ça l’est puisqu’ils sont censés commander un navire. Pigé ?
— Les marins… Ne surtout rien faire comme les autres, ce serait trop simple, je conclus en secouant la tête.
— Tu ne devrais pas trop la ramener, vous avez votre lot de bizarreries chez les terriens.
Pas faux. Damien reste silencieux, attentif aux hommes qui nous entourent. En fait, il semblerait que nous soyons devenus paranos — ce qu’on peut difficilement nous reprocher — car personne ne s’intéresse à lui plus qu’à un autre. D’ailleurs, quand Gaël nous demande de rejoindre notre quartier pendant que lui et Marc se rendent au CO, ses épaules se relâchent.
Comme j’en ai plein les pattes de cette nuit à rebondissements, je salue et remercie chaleureusement les deux légionnaires, compagnons malchanceux d’un soir, puis je tire Damien par la manche pour qu’il me suive. Le reste du groupe nous emboîte le pas, finalement plus désireux de se reposer que curieux de savoir ce qu’ont à dire les gradés.
Une fois au quartier, je me déséquipe, pas mécontente à chaque fois que je me sépare de tout mon barda. Un peu d’eau fraîche dans la gorge et sur le visage, puis je fais la queue devant la soufflette pour dépoussiérer mon équipement et mes armes. Aucun de nous n’a oublié ce que nous venons de vivre, mais nous n’abordons pas le sujet, préférant chahuter pour décompresser. Nous serons sérieux en revenant sur les évènements quand les chefs rentreront.
Sauf qu’ils tardent. Les armes sont nettoyées et rangées, ainsi que tout le matériel avec les batteries en charge.
— Bon, puisque le matos est propre, aux hommes de se décrasser maintenant, déclare Olivier.
— Les deux qui se sont vautrés dans la merde de biques en premier. Vous chlinguez, ce n’est plus possible, plaisante Tonio en se pinçant le nez.
Il peut me charrier autant qu’il veut parce que sur ce coup, ça m’arrange bien.
— Viens, on file avant qu’il change d’avis, me presse Damien en me poussant dehors.
Une heure plus tard, nous sommes détendus, en short et affalés dans le salon, silencieux devant l’écran que nous regardons sans nous y intéresser. D’ailleurs, je ne sais même pas de quoi ça parle. De pêche ? De préservations du milieu marin ? De mer, c’est sûr et c’est certainement la raison qui fait que tout ce bleu captive actuellement les marins. Après tout, regarder des types prendre un grain du diable en étant dans le désert, ce n’est pas si mal.
N’empêche que l’attente commence à durer et que j’ai envie de me coucher. Je tourne la tête vers Damien et je l’interroge du regard. Comme toujours, il comprend.
— Ouais. Si ça se trouve, ils y passent la nuit, alors on verra ça demain, répond-il en se levant.
— Bonne nuit, les gars, je les salue en suivant mon binôme.
Aussitôt dans notre chambre, nous n’allumons même pas la lumière, nous nous effondrons chacun sur notre lit. Épuisée et me sachant en sécurité, je m’endors en quelques secondes.
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