Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 19 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 17

 

Esprit de groupe.

 

N os pointes d’humour habituelles s’évaporent aussi vite qu’une flaque dans le désert. Nous ne sommes pas en position de supériorité, loin de là. Ça sent mauvais, vraiment. Une issue dramatique me traverse l’esprit, et je ne dois pas être le seul. Les visages sont graves, les fronts plissés, soucieux, mais aucun de nous ne cède à la panique. Jamais.

Les tirs cessent. Le silence. Lugubre. Ils se concertent. Nous sommes seuls, ils l’ont compris. Ils sont trop nombreux. Nous le savons. Je regarde mes hommes. Mes frères. Qui de nous tombera ? Thomas ? Marc ? Moi ? Tous, peut-être.

— Bravo de Papa. Un homme avance sur vous rapidement.

L’intervention de Nathan coupe court à mes idées noires. Je préviens Marc.

— Il cherche certainement à atteindre le mur pour ouvrir une brèche à l’explosif. Il sait qu’on ne peut pas le viser.

Pas avec un fusil, mais j’ai d’autres options à ma disposition. Je demande aussitôt à Nathan de me guider afin de me placer pile dans sa trajectoire pour le recevoir. Quand je suis au bas du mur, je plonge la main dans la sacoche accrochée à ma ceinture et je m’empare d’une grenade. Dehors, ça rafale à nouveau, ils ne nous laissent aucun répit.

— Trente mètres, annonce Nathan.

Je dégoupille.

— Vingt mètres.

Parfaitement calme, j’inspire fortement et me mets en position. À dix, je lancerai.

— Cible au sol.

Je reste confus un instant avec ma grenade dans la main. Comment ça, cible au sol ? Le type s’est vautré dans les cailloux tout seul ? Je n’ai pas le temps de questionner Nathan, il continue :

— Neutralisée par Faucon 2 qui a rejoint la zone. Vous avez son appui pour la fin de l’opération.

Évidemment ! Il a fallu que Julie y mette son nez ! Des énervés, des explosions, c’est trop tentant pour elle ! Ce qui veut dire qu’elle vient de parcourir cinq kilomètres, au minimum, en fort dénivelé dans un secteur infesté d’hommes armés. Bon… pas sur les hauteurs, c’est vrai. Mais quand même sans aucune couverture. Et comme il fait nuit, malgré un équipement au top, elle est obligée de se rapprocher. Je.Vais.La.Tuer !

— Et de deux ! s’exclame Marc, beaucoup plus enthousiaste de la savoir là.

Je remets la goupille et range la grenade. Si elle et son spotter dégomment un par un tous ceux qui tentent une percée, je ne peux pas dire qu’elle est inutile. D’ailleurs, les tirs des assaillants sont de plus en plus espacés. Ils viennent de comprendre qu’ils sont pris en étau. Vite, les jumelles ! Ça court dans tous les sens, c’est tout bon.

— Ils paniquent, c’est le moment d’enfoncer le clou. Feu !

Enfin, nous reprenons le contrôle ! Pendant qu’Émile et Damien continuent à nous couvrir, nous, les huit sur le toit, nous arrosons tout autour. Notre puissance de feu fait son office, les assaillants reculent petit à petit.

— Bravo de Papa. Les hélicos arrivent. Exfiltrez-vous pendant qu’ils frappent la zone.

Nous maintenons le feu pendant que Nathan indique à Laurent le trajet le plus dégagé. Le temps qu’il prépare la navigation, nous nous regroupons dans la cour et découvrons un monceau de bazar qui bloque la porte, posé par les quatre qui protégeaient l’accès. Nous le débarrassons sans perdre une minute.

— Vous avez entassé tellement de trucs que l’entrée est plus solide que les murs de la baraque.

— Je te rappelle que nous nous attendions à ce qu’ils nous débordent, se justifie Tonio.

— Perso, quand je repense à ce que j’ai ressenti, ça ne me dérangerait pas de devoir déplacer chaque pierre de cette baraque, le soutient Marc.

À douze costauds, nous libérons l’accès, tout juste quand nous entendons les hélicos entrer dans la vallée.

— À la première frappe, nous sortons. Prêts ?

— Prêt !

La première explosion fait encore trembler le sol sous nos pieds quand nous évacuons la propriété. Nous avançons rapidement et franchissons les cinquante premiers mètres sans rencontrer âme qui vive. En même temps, ils sont occupés ailleurs.

Nous nous faufilons entre les bosquets d’arbres, il ne reste plus que vingt mètres sur le plat avant d’attaquer l’ascension de la colline. La visibilité est mauvaise, à peine quelques mètres à cause de la fumée et la poussière soulevée par les frappes. Nous sommes concentrés sur nos pas, quand soudain, grosse surprise, on nous tire dessus. Pas une petite ballounette envoyée comme ça à l’arrache. Non, c’est un déluge. Encore.

— Contact !

Un essaim de frelons nous attaquerait que nous ne bondirions pas plus vite en avant. C’est un shoot d’adrénaline. Pas de fatigue qui tienne, pas plus que le poids que nous portons. Nous courons, nous dérapons, nous sautons comme des cabris en ripostant. Ça sulfate des deux côtés et à ce moment précis, la peur n’est pas de la partie. Je me sens fort, presque invincible. Je ressens bien un peu de stress, mais le bon, celui qui donne des ailes, qui permet de réagir vite et efficacement.

L’affrontement dure quelques minutes mais si intenses qu’elles semblent interminables. Les assaillants sont si proches que nous les entendons parler. Nous avons l’avantage de la vision nocturne et parvenons à les maintenir à distance tout en continuant notre progression. Lorsque nous sommes assez loin et à couvert derrière des rochers, je stoppe la formation et demande le comptage des hommes et du matériel. Ils s’annoncent les uns après les autres. Sauf un.

— Où est David ?

— Il était juste derrière moi, il fermait, répond Tonio.

Je me tourne d’un bloc et repars en arrière avec Marc. Nous nous accroupissons derrière le dernier monticule avant la plaine, puis nous scannons la zone. Très vite, je repère David, à une vingtaine de mètres sur le chemin. Allongé et immobile. Je rappelle l’équipe qui se précipite sur nous.

— Marc et moi pour un pick and run[36]. Couvrez-nous ! j’ordonne avant de bondir en avant.

Cette fois, c’est plus l’inquiétude que l’adrénaline qui me fait parcourir les vingt mètres à fond. Avec Marc, nous ne nous posons pas de question, nous ne nous formalisons pas plus des balles qui sifflent autour. Arrivés sur David, nous attrapons le haut de son gilet, chacun au niveau d’une épaule, et nous repartons aussi vite en le traînant derrière nous.

Nous le plaçons à l’abri, il est inerte. Olivier se jette sur lui. Nous nous déployons autour en protection pendant qu’il s’affaire, aidé par Patxi. Il le palpe et lui ôte son équipement pour trouver sa blessure. Heureusement, les assaillants ne sont pas déterminés à combattre si loin du village, encore moins avec Émile qui recommence à les harceler. Les tirs cessent en même temps que le départ des hélicos. Le calme est si soudain qu’il surprend.

— Bravo de Papa. La zone se dégage. La voie est libre.

— Nous avons un blessé. J’attends le bilan de l’infirmier.

Pendant la surveillance, je ne peux m’empêcher de tourner la tête pour regarder. David ne bouge toujours pas. Personne n’ouvre la bouche, si ce n’est Olivier qui donne des ordres à Patxi qui se retrouve à tenir en l’air le sachet de la perfusion. L’ambiance est lourde, nous commençons à craindre le pire. Tous doivent faire comme moi, c’est-à-dire se repasser les dernières minutes pour trouver où on a merdé. En tant que chef de groupe, c’est plutôt où, moi, j’ai bien pu merder. Malgré tout, une réflexion tourne en boucle dans ma tête : tant qu’il ne pratique pas un massage cardiaque, c’est que ça va.

Tout à coup, David gesticule. Soulagement immédiat.

— Ne bouge pas, l’enguirlande Olivier.

— C’est bon. Ça va. J’ai juste ripé et je me suis écrasé la tronche contre un rocher, marmonne-t-il d’une voix pâteuse.

— Ah ouais ? Et le trou dans ton bras, c’est quoi ? Des mites ?

— Merde. J’ai pris une balle ?

— Mec, tu as un trou dans le biceps. Ça te suffit comme preuve ?

— Pourquoi je ne sens rien ?

— Attends que l’adrénaline ne fasse plus effet et je te promets que tu vas profiter à fond de chaque seconde qui passe.

Rassuré, je m’approche et donne une petite claque sur son casque. Le câlin commando.

— Tu vas pouvoir crâner sur la plage. Bon, je demande une évacuation.

— Non ! Je rentre avec vous. J’ai mes deux jambes et mes pieds intacts.

J’interroge l’infirmier du regard pour avoir son avis.

— C’est bon. Il était juste sonné par la chute, mais pas de choc à la tête et j’ai arrêté le saignement. Par contre, il garde la perf tout le trajet, répond-il en prenant le sachet des mains de Patxi.

Il sort un élastique d’une trousse et fixe la poche sur la bretelle du gilet. Nous lui laissons encore quelques minutes pour injecter ses produits, ranger ses affaires, puis nous aidons David à se relever.

— Tu restes au milieu de la colonne et au moindre problème, tu nous préviens. OK ?

Nous repartons à bonne allure, mais David se met à ralentir à un tiers de la montée. J’ordonne une pause afin qu’Olivier puisse contrôler son état.

— Il ne pourra pas tenir jusqu’au camp.

David lui grogne dessus, vexé.

— Non ! Même en t’injectant tous les produits que j’ai sur moi, tu ne tiendras pas.

Je coupe court à leur affrontement de regards mauvais :

— Nous avons deux options. En un : on trouve un endroit dans la vallée

et on demande une évacuation sanitaire[37]. En deux : on l’aide à avancer pour rejoindre Florian, qui doit lui aussi être évacué par hélico dès notre passage sur l’autre versant. La première solution nous oblige à redescendre dans la vallée, la seconde est plus sûre, mais nous fait bifurquer sur la gauche pour le déposer.

— La position de Faucon est décalée. Pour le rejoindre à pied, ça fait un détour de deux kilomètres sur dénivelé positif et ensuite quatre pour rejoindre le point d’exfiltration, précise Laurent qui calcule déjà le trajet.

C’est une décision à prendre en équipe, alors je me tourne vers eux :

— Vous choisissez quoi ?

— On le dépose !

Je n’en doutais pas une seconde. Demander une extraction dans la vallée nous obligerait à retourner dans le nid de guêpes avec un blessé, ce n’était pas le mieux.

Pendant que je transmets les changements à Nathan, les gars s’activent autour de David. Ils le délestent du maximum pour l’alléger et se répartissent ses affaires. Sans couper la communication, je tourne le dos à Marc qui s’approche de moi avec les mains pleines. Il ouvre mon sac et y tasse ce qu’il peut dedans. Environ cinq kilos au ressenti, je ne suis plus à ça près. Nous nous mettons en route, avec un David qui retrouve son agilité.

— Tu voulais juste en profiter pour qu’on porte tes affaires, feignasse, je murmure à son oreille.

— Le chef qui me dorlote, tu penses bien. D’ailleurs, tu veilleras à me border une fois rentrés.

— Aucun problème. Je te collerai même de force dans ton lit pour nous avoir fait cette frayeur.

— Je vais me coucher après toi, alors.

Si lui est joyeux, sûrement d’avoir échappé au pire, il y en a un qui n’est pas d’humeur joviale, c’est Florian. Quand nous arrivons sur lui, il marmonne un salut sans quitter son air renfrogné. Il est assis, entouré par son spotter, Raphaël, et les trois gars du 13. Une de ses bottes est délacée pour ne pas compresser sa cheville qui a déjà la forme d’une patate. Et une patate cultivée avec un engrais radioactif. C’est Raphaël qui se redresse pour nous accueillir. En restant hors de vue de Florian, il pose un doigt en travers de ses lèvres en le pointant du menton. Il nous demande de ne pas le chatouiller, qu’à cela ne tienne !

— Ben alors, ma poule. Il faut regarder où tu poses les pieds.

— Gaël, ta gueule, grogne-t-il.

— Ce n’est pas très gentil de parler comme ça à ses potes, s’y met Marc.

— Barrez-vous donc qu’on puisse venir me chercher.

— On y va. On vous laisse David et Olivier avec les sacs de matos saisis.

— Parce qu’on nous a dit que c’était le coin des éclopés, le taquine Marc.

— Continue comme ça et tu seras obligé de rester avec nous après que je me sois occupé de ton cas.

— Ah ouais ? Et tu vas m’attraper comment ? Le temps que tu lèves ton cul de boiteux, j’ai au moins quatre minutes d’avance sur toi.

— Vous vous chercherez au camp tant que vous le voudrez, mais là, nous n’avons pas le temps. On y va, faites attention à vous, les gars.

— Hey ! Je ne reste pas ici, je fais le trajet avec vous, réagit Olivier en se plantant devant moi.

— Tu ne veux pas accompagner David dans l’hélico ?

— Sa blessure n’est pas grave et il n’est pas seul. Par contre, j’ai encore de quoi sauver la vie de l’un de vous dans mon sac.

— Très juste. Allez, c’est reparti !

— Ouais, c’est ça. Cassez-vous les guerriers, bougonne Florian.

Quand nous sommes suffisamment loin de la zone critique, nous quittons les hauteurs pour rejoindre le bas de la colline. Pendant notre progression silencieuse, mes pensées volent malgré tout vers Julie. Au début, juste en me remémorant sa jolie bouille, nos échanges et les moments étranges que nous avons partagés. Puis vient l’inquiétude. Je ne sais même pas où elle se trouve, comment elle s’exfiltre de la vallée. Après quelques minutes à me poser trop de questions, je contacte Nathan :

— Papa de Bravo. Faucon 2 a dégagé de la zone ?

— Ils sont en train, ils font le chemin avec vous.

Je tourne la tête dans tous les sens, j’interroge les gars, aucun ne les a aperçus. Il y aurait eu un loupé ? Je préviens aussitôt Nathan pour organiser leur récupération.

— Inutile, ils sont bien là. Du drone, on les voit galoper sur la ligne de crête au-dessus de vous.

Plus. Toujours en faire plus que les autres. Ce qu’elle peut être fatigante. Madame veut nous couvrir, au cas où. Il va falloir m’habituer à cet ange gardien, et puis, Florian aurait agi de la même manière. Sauf que lui, ce n’est pas ma copine !

La mission a beau être considérée comme réussie, on ne peut pas dire que nous soyons très satisfaits de notre performance, l’humeur s’en ressent. Nous cogitons, pensons à David, rembobinons pour comprendre nos erreurs. Maintenant que nous sommes éloignés et en terrain plus praticable, Marc ralentit pour se mettre à mon niveau.

— On court ? demande-t-il avec espoir.

— Oh oui ! Lâchons les chevaux, j’en ai bien besoin.

Aussi sec, il part à petites foulées, les gars suivent, ravis d’évacuer un peu de déception dans l’effort. Je ne pense plus, je me cale dans les pas de Laurent devant moi, qui en fait de même avec celui qui le précède. Lorsque nous quittons les zones à relief, j’entends un tracteur qui vient vers nous sur la gauche. Plutôt un ventilo avec une pale cassée. Oui, c’est ça.

Je me tourne vers l’origine du son. Trois militaires qui nous rejoignent en courant, Julie et Damien courbés sous leur sac et accompagnés d’un commando de Trépel. Je les accueille d’un signe de la main et me rapproche d’elle pour l’asticoter d’une voix basse.

— Un souci ?

— Faut vous calmer les furieux ! On a déjà pas mal de kilomètres dans les jambes, chuchote-t-elle hargneusement.

— Cesse de râler et profite. Regarde ce ciel, sens cette fraîcheur !

— Le ciel, OK. Mais je suis derrière toi et ta fraîcheur a rendu l’âme depuis au moins trois heures. À vue de nez.

— Toi, je peux affirmer que tu ne sens pas le Chanel non plus, s’en mêle son spotter.

Vexée, elle n’ouvre plus la bouche, sauf pour reprendre son souffle. Je culpabilise un peu parce qu’elle est vraiment chargée, mais aucun de mes gars ne comprendrait pourquoi je leur demanderais de ralentir. Pire, connaissant maintenant son caractère de cochon, elle serait capable de me reprocher de la penser faible. Oui, vouloir l’aider pourrait se retourner contre moi, alors je la ferme.

 

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