Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 7 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 5

 

Rencontre inattendue.

 

P as de sortie aujourd’hui, c’est remise en état du matériel, entretien des hommes, ou l’inverse. Pendant que les gars préparent le repas du soir, je suis au CO pour prendre les consignes. Sans surprise aucune, une opération se prépare pour nettoyer la vallée de tous les trafics. Pas tout de suite, car après notre passage, surtout notre sortie mouvementée, il faut laisser passer un peu de temps, et s’assurer qu’ils n’ont pas déménagé leur marché.

En quittant le bâtiment, je m’applique à marcher au milieu de l’allée car l’éclairage extérieur est proscrit ou discret, conditions de guerre oblige. Il y a même un couvre-feu sur le camp, d’ici une heure, ne mettront le nez dehors que les personnels de garde ou ceux en mission.

Je suis mort de faim ! J’avance rapidement en surveillant où je pose les pieds, mais pour aller plus vite, j’emprunte un raccourci en coupant à travers les ateliers. Je passe ensuite par des allées étroites déjà bien assombries, longées d’un mur si haut que la lueur de la lune encore basse sur l’horizon n’éclaire pas jusqu’au sol. Je vais me foutre en l’air dans un trou ou un truc qui traîne, sûr que je vais arriver à me faire mal. Aussitôt pensé, aussitôt fait, je lâche un juron en me cognant l’épaule. J’arrête de jouer au plus malin et regagne un chemin plus large.

Après un embranchement, je me retrouve derrière un soldat. Rien d’anormal, ce serait plutôt la vue d’un civil qui m’inquièterait. Il se trouve à une dizaine de mètres, parfait ! Je me cale sur son ombre pour me diriger, s’il y a un obstacle sur le passage, c’est lui qui se ramassera. Mais après quelques mètres, sa silhouette m’intrigue. Une démarche qui m’en rappelle une autre, un vague souvenir qui me titille. Au fil des secondes, je m’esquinte les yeux à le scruter. Le doute s’installe, et s’efface lorsqu’il passe sous une lampe blafarde qui l’éclaire à peine. Zut, cheveux bruns. Pourtant… ça me turlupine. Il avance d’un bon pas, j’accélère, toujours incertain. Ça ne peut pas… Non. Pourtant, c’est ressemblant. Quand il lève le nez vers le ciel, je me fige. Mais si ! Pas une seconde d’hésitation, je me précipite sur lui. Le soldat entend le barouf derrière, il se retourne. Oui ! C’est bien elle ! Après un vif mouvement de recul pendant lequel je peux lire la crainte sur son visage, elle se détend puis me sourit.

Une fois à sa hauteur, je me baisse et la charge sur mon épaule. Ni une ni deux, je fonce jusqu’à un coin encore plus discret.

— Mais arrête ! s’exclame-t-elle avant d’éclater de rire.

— On y est presque !

Derrière un alignement de containers qui longe le mur de sable, je la dépose au sol. Sans lui laisser le temps de retrouver sa stabilité, je la plaque contre la tôle et fonds sur ses lèvres. C’est notre quatrième baiser en sept mois ! Tu m’étonnes que j’ai du mal à me contenir. Même si le commandant m’avait prévenu, ça me semble irréel de la revoir ici. J’ai besoin d’y croire. Je la serre à la broyer, je la dévore en la soulevant de terre. Loin d’être effarouchée, elle m’enlace et m’embrasse avec la même ardeur.

Le souffle court, nous finissons par séparer nos lèvres. Au lieu de s’écarter, Léthé se presse contre moi en fermant les doigts sur ma veste. Ça ne ressemble pas à un câlin, plus à un besoin de réconfort, et j’y réponds en la serrant fortement. Passé un instant, elle lève la tête et m’observe. Ses yeux brillants laissent filer une larme que, d’un geste délicat, j’efface avec le pouce en lui embrassant le front.

— Tu n’imagines pas le bien que ça me fait de te revoir. Je n’en pouvais plus d’être seule. De courir contre tous, de sursauter la nuit. De me sentir abandonnée, souffle-t-elle.

— Je suis là maintenant. Je ne te lâche plus.

— Je pensais que tu m’avais oubliée. Ça ne m’a pas aidée à espérer.

— Je ne savais pas comment te retrouver ni comment te contacter, c’est tout. Je ne savais rien sur toi.

— Merci. D’être là. De ne pas me laisser tomber.

— Tu peux compter sur moi. Pour le reste aussi.

— Le reste ?

— Pour reprendre où nous nous étions arrêtés. Il me semble que c’était là, dis-je avant de l’embrasser à nouveau.

Ses yeux brillent toujours, mais le sourire qui illumine son visage délivre un autre message.

— Tu aurais pu me demander si j’étais toujours libre, me taquine-t-elle en riant.

— Pourquoi ? On s’était séparés ? Pas moi en tout cas. Si un gars a pris ma place, file-moi son nom et tu es libérée dans quelques minutes.

— Alors voyons, par qui on commence ? D’abord, le caporal des légionnaires, dans la zone Juliette, puis le sergent-chef de la Giselle, ensuite le brigadier du…

— Ça ira comme ça. Considère-les comme morts. Maintenant, tu es libre !

— Dieu du ciel ! Un féministe, un vrai, qui vient me libérer de l’oppression masculine !

— Je ne sais même pas de quoi tu me parles.

— Pourquoi je ne suis pas étonnée ? Tu ne rigoles pas quand tu veux quelque chose.

— Pas de quoi rigoler, je ne t’ai pas oubliée. C’est surréaliste de se retrouver ici, tu ne trouves pas ?

— Ah, c’est sûr qu’on a changé de décor. Fini les embruns, les bourrasques humides, le sol qui balance en permanence. Je me sens plus à l’aise ici que sur ce vieux rafiot.

— Mettons que je n’ai rien entendu, je suis trop heureux de te revoir. Tu allais où ?

— Manger et dormir. Ma journée a été chargée et ma nuit difficile, répond-elle avec un air mystérieux.

— Sans doute la faute à ton caporal que je vais aller tuer de ce pas.

— Ne me dis pas que tu y as cru ?

— On plaisantait, donc pas vraiment. Mais des mois sont passés et nous n’avons pas eu le temps de nous faire des promesses. Soyons clairs, tu es bien libre ?

— Oui, c’était juste pour te taquiner.

— Parfait, moi aussi ! Allez, au lit !

Je la tire par la main, elle résiste en riant.

— Tu es incroyable !

— J’aurais essayé. Tu es dans l’équipe logistique ? je me renseigne en la plaquant d’un coup sec contre mon torse.

— Je ne te dirai pas ma fonction. C’est plus rigolo si tu le découvres par toi-même.

— Je suis joueur et le renseignement, c’est mon dada. Je vais vite te griller. Au fait, pourquoi tu es brune ?

— Camouflage, soupire-t-elle en faisant la moue.

— OK. Il faudra qu’on en parle. J’ai vu… tu sais qui.

— Ah ! Je comprends mieux pourquoi on m’a retirée de la mission en cours pour m’envoyer ici. Il a donc trouvé le moyen de nous rapprocher.

— Il est fiable ? Tu en es certaine ?

— Si je suis encore là, c’est grâce à lui. Ça répond à ta question ?

— Un peu. Mais je m’interroge sur les raisons pour lesquelles il t’a envoyée à moi sur la frégate. Je ne le connaissais pas ce type, alors c’est étrange.

— Mais non, ce n’est pas vers toi qu’il m’expédiait. Vu que tu es dans la confidence, je peux bien te l’avouer : le Pacha est son cousin. Tu sais comment c’est dans certaines familles, il n’y a que des militaires, et que des officiers de père en fils.

— Alors la fouille de la frégate après ton départ, c’était juste parce qu’ils ont fait le rapprochement ? En fait, ils n’avaient aucune certitude sur ta présence ?

— Ah oui, il m’a parlé de ça. Effectivement, ils cherchent même dans le cercle des officiers des renseignements à Gao. Je suis désolée pour…

— Tu n’as pas à l’être, tu n’y es pour rien. Donc, quatre personnes sont au courant, en plus de toi, évidemment.

Elle se raidit, tout à coup méfiante.

— Qui est la quatrième ?

— Marc, mon adjoint.

Contrarié, elle pince les lèvres.

— Aucun risque avec lui et il sera utile.

— C’est fait, mais stop. Ça craint vraiment.

— Tu m’expliqueras la prochaine fois ? Je plonge avec toi, mais j’aimerais autant en savoir plus.

— Oui. Tu sauras tout et ce n’est pas grand-chose. Autant que tu sois prévenu, ça me dépasse. De toute façon, ce n’est pas nous qui règlerons le problème, c’est… l’autre. J’ai pour mission de rester en vie en attendant, c’est tout.

— Je prends cette mission-là aussi.

Je conclus en l’embrassant à nouveau. Je l’ai retrouvée, je n’en reviens pas ! Quand nos lèvres se séparent, un détail refait surface.

— Au fait, j’ai tes affaires. Elles sont chez moi, sauf tes lunettes et ça, je précise en relevant ma manche.

Après un soupir, elle effleure la montre du bout du doigt, tournant lentement autour du cadran sans dissimuler son émotion. Je me sens couillon, elle me brûle tout à coup le poignet.

— Reprends-la.

Je commence à ouvrir le fermoir, mais elle me stoppe en posant la main dessus.

— Non. Garde-la. Il serait fier qu’un commando marine la porte. En plus, elle est trop grosse pour moi. Pour les lunettes, tu dois avoir la classe avec.

— Elles sont superbes. Je te les passe demain si tu veux.

— Non, comme la montre, et puis elles sont trop grandes aussi. Lionel avait une grosse tête bien faite, confie-t-elle avec un voile de tristesse dans le regard.

Ce fantôme entre nous me mine. J’ai besoin de savoir. Ce n’est pas le moment, mais ça sort malgré moi :

— C’était… ton mec ?

— Non, mon binôme et mon ami. Un type génial et un excellent militaire.

— Comment est-ce arrivé ?

— Ils l’ont envoyé en mission alors qu’on en rentrait juste. Un piège, bien sûr, il ne devait pas en revenir. Moi non plus, mais je venais de me blesser, et par chance, j’étais à l’infirmerie quand il a décollé avec le sergent. C’est ce qui m’a sauvée, mais ils sont morts tous les deux.

— Je suis désolé, je murmure en la serrant contre moi.

— Fais attention à toi. Je n’ai pas…

— Chut. Vous ne saviez rien, vous étiez vulnérables. Maintenant on est prévenus, alors on va surveiller nos arrières. D’ailleurs, on ne risque pas de te reconnaître ? C’est un petit camp, mais quand même avec du passage.

— Il veille à ça. Dès que j’ai l’ordre de me déplacer, ça vient de lui. Et tu ne me verras pas à visage découvert en journée, j’ai toujours le cache-cou remonté et mon chapeau de brousse.

— Ça ne me posera pas de problème pour te repérer. Même de nuit et de dos, je t’ai reconnue, je la taquine en plaquant une main sur ses fesses.

— Tu devrais moins te la raconter parce que tu m’as déjà croisée sans me reconnaître.

— Alors là ! Tu me scotches !

— Ce n’est que le début. Dis, je suis bien dans tes bras qui m’avaient manqué, mais il faut y aller. Le couvre-feu est dans quelques minutes.

— Ouais, tu as raison. Allez, on y va, je rétorque en la tirant derrière moi.

— Mais quelle tête de mule ! On m’attend et j’ai déjà une tente.

— Je te cacherais bien dans la mienne quand même, j’avoue en soupirant de frustration. Allez, un dernier.

Et hop, je la tire à nouveau contre moi. Je fonds sur sa bouche sans qu’elle ne s’offusque de mes manières de sauvage. De toute façon, elle aime. Et c’est tant mieux parce que je ne vais ni changer ni m’en lasser.

Je la lâche à contrecœur et elle quitte mes bras sans entrain. Avant de partir, je la couve d’un regard brûlant pour emporter son image et y repenser toute la nuit. Mais au niveau de son torse, un détail m’interpelle. Sa bande patronymique.

— C. Lambert ?

— C pour Camille. Choisi par le commandant parce que c’est unisexe, mais c’est un camouflage aussi. Le vrai, c’est Julie, susurre-t-elle contre mon oreille avant de disparaître en courant.

Julie… Je le répète plusieurs fois. Oui, j’aime !

Je repars d’un pas léger, nettement moins pressé de m’éloigner. Ce sourire niais contre lequel je luttais sur la frégate revient au pas de charge malgré moi. Sans m’en apercevoir, évidemment, mais je peux compter sur Marc pour repérer tout changement chez moi. De retour au quartier, Olivier et David font la popote, concentrés sur leur mission hautement prioritaire. Je me joins au reste du groupe installé dans les canapés, qui discute en regardant du sport à la télé. Inévitablement, Marc me détaille en levant un sourcil.

— C’était si chouette que ça comme réunion ? Les officiers sont si drôles pour que tu reviennes avec un air aussi débile ?

— M’en parle pas ! Quelle bande de fêtards, incroyable ! Réussir à nous trouver du champagne dans le désert, avoue qu’ils assurent grave les officiers d’ici.

— Sérieux ?

— Le colonel qui racontait des blagues à faire rougir un vieux major ! Et les stripteaseuses sur leur barre de pole dance, c’était de la balle. Mais bon, interdit de toucher, sinon j’y laissais ma solde.

— Pfff, n’importe quoi !

— La prochaine fois qu’il te prend l’envie de te foutre de moi, réfléchis-y à deux fois.

— Bien joué, je ne te louperai pas à la première occasion.

— On mange quoi ?

— C’est choucroute ce soir. Encore mieux que le champagne dans le désert. Quand je vais raconter ça à mon Alsacienne de mère, elle ne me croira jamais.

— Non, sérieux ? Une choucroute avec cette chaleur ?

— Bien sûr que non. Tu crois vraiment n’importe quoi.

Et il éclate de rire. Un partout.

— Ce soir, c’est pizza, mais demain, ce sera raclette ! s’exclame Olivier.

Nous engloutissons notre repas dans le bruit et les rires appuyés, nous refaisons le monde au moment du café pendant que d’autres restent rivés devant l’écran, puis nous faisons un peu d’exercice. Je suis particulièrement gai, car une blonde, ou la même en brune, ne quitte pas mes pensées et la savoir toute proche me plaît autant que ça me frustre. Je ronge surtout mon frein pour en parler à Marc, mais pour ça, il faudrait que nous allions nous coucher. Il a vraiment choisi son jour pour traîner. Dans cinq minutes, il va me proposer d’aller voir les étoiles et me détailler une dizaine de constellations comme si j’étais son rencard du jour. Parce que la mythologie grecque ne lui suffit pas, il faut aussi qu’il s’intéresse à l’astronomie. Quelle tronche celui-là !

— Mais tu arrêtes de faire cette tête de con ? s’exclame-t-il tout à coup.

Je ne cache pas mon impatience aussi bien que je le pensais.

— Il est tard, je veux me coucher, je bougonne en défense.

— Et ? Tu attends que je te borde ?

— Oui et que tu me donnes mon doudou. T’es con des fois.

Tous éclatent de rire et loin de me vexer, je me joins à l’hilarité collective. Plutôt que continuer à me ridiculiser, je participe à la conversation où chacun raconte ses activités pendant les dernières permissions, encore. À mon avis, ils en rajoutent tous, des vacances ne peuvent pas être aussi intenses. Quand c’est à mon tour, comme d’habitude, je prends cher.

— Tu crois que tu vas passer tes repos ailleurs que chez maman avant tes trente ans ? se moque Marc.

— C’est cool chez mes parents, je me fais dorloter.

— C’est surtout qu’il lui faudrait une femme à notre chef. Sûr qu’il voudra en profiter ailleurs qu’avec ses parents dans la chambre d’à côté, s’en mêle Thomas.

— Toi, je te rappelle que tu t’es fait larguer, alors regarde donc ton film, je rétorque en lui balançant un torchon, ce qui le fait se marrer encore plus.

En revanche, je suis tout à fait d’accord avec lui sur la chambre. Pour mon prochain retour en France, je sortirai de l’appartement uniquement pour faire le plein de bouffe. Julie restera attachée à mon lit.

— Ouais, mais ce n’est pas sur une frégate ou dans le désert qu’on va lui en trouver une, renchérit Marc.

Eh bien… si. Il faut vraiment que je lui en parle avant qu’il me colle la première femme qu’il croise dans les pattes.

Quand enfin nous partons nous coucher, à quelques pas de notre chambre, voilà qu’il s’immobilise dans l’allée, le nez en l’air.

— Tu avances ?

— Regarde, on a une super nuit étoilée. En plus, il y a des constellations qu’on ne voit pas depuis chez nous. J’ai bien envie de voir ça, tu m’accompagnes ?

— Non ! Tu viens te coucher. Maintenant !

Décontenancé par le ton employé, il m’observe en silence, puis secoue la tête avant de rentrer docilement.

Une fois dans notre chambre de fortune, je branche la climatisation bruyante et je n’attends même pas que Marc soit déshabillé pour attaquer.

— Léthé est là !

— Tu parles ! Ici, il est là toute l’année.

Sa réponse est tellement à côté de la plaque qu’il me faut quelques secondes pour réagir.

— Mais non, pas la saison. Je te parle de notre Léthé, celle de la frégate.

Stupéfait, il reste avec le pied en l’air, la chaussette à moitié ôtée.

— Comment ça : elle est là ? Tu l’as vue ?

— Oui et à ce sujet, je dois t’informer d’un truc important.

— Yes ! Moi qui la trouvais intéressante, si tu vois ce que je veux dire, je vais pouvoir tenter une approche, déclare-t-il avec un sérieux qui m’alarme.

— Tu oublies tout de suite.

— Ben quoi ? Le but est bien de la protéger, non ? Quoi de mieux que l’avoir sous moi pour ça ?

— OK. Nous sommes amis, alors je vais te filer un conseil. Quand je te dis d’oublier, je veux vraiment dire que tu dois le faire. Sans quoi, je te pète la gueule. Avant que tu la ramènes encore, inconscient que tu es, Léthé est à moi. Pas dans mes rêves comme toi, mais en vrai.

Au lieu de me croire sur parole, le voilà qui me toise, soupçonneux.

— Comment ça, en vrai ?

— On se dit bonjour en se galochant, c’est clair ?

— N’importe quoi ! Tu me fais marcher et c’est loupé. Trouve mieux, c’est carrément impossible. Tu es nul en drague et elle était fermée comme une huître. En plus, je m’en serais rendu compte.

Cette conversation va mal finir.

— Plus discret que nul, la preuve ! Marc, attention à toi, je suis on ne peut plus sérieux.

Décontenancé par mon visage fermé, il assimile quelques secondes avant de réagir.

— Mais… Tu m’as caché ça ?!

— Oui. Honnêtement, je ne pensais pas la revoir, alors à quoi bon ?

— Tu parles ! Tu voulais te la garder.

— Aussi, oui.

— En même temps, j’aurais fait pareil, grommelle-t-il.

Comme pour exprimer son fatalisme, il fait voler sa chaussette derrière lui.

— Donc, tu es casé. Hallucinant. Et c’est quoi la mission maintenant qu’on l’a retrouvée ?

— Sincèrement, aucune idée. À part si on voit des mecs s’en prendre à elle, rien.

— La logique voudrait qu’on finisse par nous confier son exfiltration puisque c’est un peu notre spécialité.

— Je pense au contraire que le commandant fera tout pour nous garder à proximité d’elle, de façon la plus discrète possible.

— On sert à quoi ? Vraiment, je ne pige pas.

— Moi non plus, mais on peut lui faire confiance, Léthé l’a confirmé. Au fait, ici, c’est Camille Lambert, un faux nom aussi. Mais sinon, elle s’appelle Julie.

Ah là, je crois que je l’ai perdu. Tant pis, je continue :

— Je ne sais pas à quelle unité elle est rattachée, il n’y a aucun écusson visible sur sa tenue, mais on le saura vite. Par contre, en présence des autres, on ne la connaît pas.

— Rien ne change si ce n’est que nous ne sommes plus responsables d’elle. Et sinon ? vous avez… fait connaissance en position allongée ? demande-t-il en remuant les sourcils.

Tiens ! Ça m’étonnait qu’il n’ait pas encore abordé le sujet. Je peux désormais me préparer à ce qu’il me charrie tous les jours parce que je ne peux pas lui mentir. Ni ne pas répondre. C’est Marc, il est aussi tenace que moi. En fait, inutile de dire un mot, mon temps de latence pour trouver les bons mots est une réponse en soi, alors il éclate de rire.

— Marc, la ferme, je bougonne en m’allongeant.

— Le grand Gaël, le maître commando marine qui vit une amourette d’ados. C’est trop pipou ! Je vais mourir de rire !

— Marc, ta gueule ou tu dors sous tes constellations de merde ! je le préviens en fermant mon duvet que je remonte sur ma tête.

— Allez, je me moque surtout parce que je suis jaloux.

Aussi sec, je ressors la tête pour le fusiller du regard. On ne va quand même pas se foutre sur la tronche, si ? Non, pas besoin, j’ai déjà gagné après tout, alors je ne commente pas.

— Sujet sensible, ça se comprend. En même temps, pas de bol de craquer sur une fille que tu ne croises que dans des lieux où les galipettes sont impossibles.

Je le frappe ? Il le fait exprès là, non ?

— Sérieux, je compatis, mec. Donc, il n’y a plus qu’à attendre de voir comment les choses tournent, finit-il en se couchant enfin.

— On va faire ça. Et virer les duvets aussi, même avec la clim, je crève, je conclus en ouvrant la fermeture éclair pour le rabattre sur le côté.

— On est un peu cons aussi. Demain, on va chercher des draps.

La nuit va être longue entre l’inconfort de la température et mes pensées vagabondes centrées sur Julie. Pourquoi ai-je la sensation que ce n’est que le début d’une période compliquée ? Sûrement parce que je suis déjà en plein dedans.

 

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