Fugitive - Tome 2 (French Edition)
Chapitre 33
Visiteurs surprise.
M arc avait raison, la table est mise et les assiettes déjà remplies. Un rapide lavage des paluches et nous attaquons le repas. Nous discutons de tout et rien, mais pas de l’opération à venir, jamais pendant les pauses. Quand Tonio amène le dessert, des flans au caramel, je gobe le mien et me lève en emportant mes couverts que je dépose dans la grande bassine.
— On a cinq minutes, tu pourrais nous laisser finir et boire un café, râle Olivier.
— Vous avez une bonne demi-heure, je vais au PC.
Un sourire en coin étire les lèvres de Marc, mais il ne renchérit pas. Si tous pensent que je pars à la pêche aux infos sur notre mission, lui sait que c’est surtout pour prendre des nouvelles du détachement de tireurs.
Dans la salle des opérations, je me dirige directement vers Nathan derrière son bureau.
— Tout est OK ?
— Aucun changement pour le moment. Delta progresse et ils devraient être en place bientôt si les gars continuent à ce rythme, répond-il en tapotant son stylo sur un écran.
En direct grâce à un drone, je vois quatre personnes qui gravissent une colline. L’image n’est pas d’excellente qualité, mais je reconnais Julie en deuxième position, surtout son canon à vrai dire.
— Je file, on part s’entraîner. Tu me préviens par radio dès que tu as du neuf ?
— Bien sûr. Bon drill et à ce soir pour le briefing.
Après le dîner, nous nous installons devant la télé, certains avec un café, d’autres avec une bière. Les infos débutent et c’est encore la tête du Premier ministre qui apparaît. Ras-le-bol. Ou pas, car nous nous redressons tous en voyant le texte défiler en bas de l’écran.
— Yes ! je m’exclame avec hargne.
— Il était temps, approuve Marc. Plutôt étonnant que le commandement n’ait pas coupé les transmissions.
Le Washington Post a enfin fini son taf et a tout balancé. Les journalistes français sont surexcités et les commentateurs encore sous le choc. D’ailleurs nous nous rendons compte que les images du Premier ministre ne sont pas récentes, c’est son allocution après la mort du MINARM qui tourne en boucle.
— La fin se profile. Il faudra le dire à Julie demain, chuchote Marc.
Je hoche la tête. Elle va enfin pouvoir souffler, et nous aussi. Nous resterions bien à visionner tous les éléments publiés par le Washington Post que les médias français reprennent, mais c’est l’heure de notre briefing, alors nous coupons.
Une fois au CO, mon premier réflexe est de me poster derrière Nathan pour regarder les images du drone qui surveille le détachement. À la place, je vois une dizaine de 4x4 rouler dans le désert.
— C’est quoi ça ?
— Delta a signalé des mouvements il y a une heure. Une vingtaine d’hommes armés se sont regroupés puis partis en convoi. On les suit.
— Notre client est dans le lot ?
— Delta indique que non. Avant de partir, des hommes ont déposé des caisses devant chez lui et ils l’ont vu parmi les trois individus qui les rentraient dans la cour.
— Donc, encore plus de stock à confisquer. Le départ des autres change la donne, non ?
— C’est le sujet à aborder. Ils ont quitté le village, mais on ne sait pas quand ils rentreront, alors on pense qu’il serait bon d’avancer votre action.
— Je vois. Tous les intervenants sont là ?
— Oui, mais c’est vous qui déciderez. Hey, tu ne dis rien ? C’est une drôle d’année, tu ne trouves pas ? ajoute-t-il avec une moue dégoûtée.
— C’est-à-dire ?
— Trois militaires et deux ministres assassinés… Un canard qui implique notre Premier ministre. Je ne sais pas pour toi, mais moi, je suis écœuré.
— Écœuré, c’est encore trop faible en ce qui me concerne. On connaît finalement le tireur qu’on a loupé à Gao ?
— Pas vraiment. Par communiqués, le Premier ministre crie au complot et accuse à demi-mots un groupe de mercenaires, sans dire lequel, mais clame que les enquêteurs ont des preuves. Il refuse de s’exprimer directement et même son porte-parole reste claquemuré dans son bureau.
— Pourquoi la police ne l’a pas encore arrêté ?
— Sur la foi d’articles de journaux ? Si c’était aussi simple, ce serait également très dangereux. En tout cas, tu imagines notre réaction ici. Bonjour l’ambiance. Comme une bombe qui nous pète à la gueule cette histoire !
Pouvoir en parler sans me cacher ou chuchoter me paraît assez étrange. Libérateur, sans aucun doute. Je ne suis pas fan des bombes qui explosent près de moi, mais là, j’en reprendrais bien un peu.
Je sors du PC après avoir passé au crible tous les risques et avantages consécutifs à l’anticipation de l’intervention. Si je me rends à notre quartier en petites foulées, c’est que le bénéfice l’a indubitablement emporté. Nous allons même doubler l’opération. Puisque les hommes qui ont quitté le village se sont arrêtés dans le désert, où d’autres les ont rejoints, un groupe de légionnaires, Bravo 2, sera héliporté sur eux. Nul doute que ça va sulfater sévère là-bas, ils ont encore en travers la perte des leurs lors de la dernière opération. De notre côté, rien ne change, nous nous emparerons des stocks d’armes dans le village.
— J’aurais bien échangé ma place avec eux, déclare Marc.
— Pour les chances de contact, pareil. Mais nous nous sommes préparés pour le village, pas les légionnaires. Pour le désert, ils sont rodés.
Pendant que nous nous équipons, le barnum résonne du son métallique des armes, des batteries et des chargeurs que nous manipulons.
— Prêts ?
— Prêts !
Il fait noir depuis plusieurs heures quand nous embarquons dans l’hélico. Un Tigre nous accompagne pendant le vol, le gardien du convoi. Nous filons vers le nord-ouest, sur le village de Télabit. À bord de trois Cougar, les légionnaires seront déposés plus haut, à l’ouest d’Aguelhok, à quelques centaines de mètres du rassemblement d’hommes armés, avec deux Tigre en soutien et un drone. Si nous prévoyons une infiltration discrète, la leur sera plus expéditive. Leur zone d’action est parsemée d’arbres et fourrés, une belle partie de cache-cache s’annonce pour eux. Ça va swinguer.
La cinquantaine de kilomètres est vite avalée en vol tactique et l’hélico se pose à cinq kilomètres au sud du village. Après avoir mis en route notre vision nocturne, nous débarquons les uns derrière les autres.
Une fois l’appareil reparti, nous restons quelques minutes sur place pour observer les alentours. Aucun signe de vie, je donne le signal du départ. Laurent prend la tête de la file qui s’étire pour que nous gardions nos distances. Nous commençons par traverser une zone rocheuse noire. Vu du ciel, le terrain forme des ondes faisant penser à un lac.
Nous progressons à bonne allure malgré les roches qui rendent le sol instable, et tout le long, Nathan nous rapporte l’observation des tireurs sur leur colline. Rien à signaler jusqu’à la moitié de notre trajet, puis changement de musique :
— Bravo 1 de Papa. Delta signale un véhicule en approche du village par le nord. Terminé.
C’est ce qu’on appelle un imprévu. Maintenant, il faut le gérer et décider si l’opération est compromise pour ce soir.
— On stoppe.
Rassemblés en cercle et tournés vers l’extérieur pour surveiller et anticiper une attaque, je leur explique vite fait le souci quand Nathan intervient à nouveau :
— Bravo 1 de Papa. Le véhicule s’est arrêté. Deux PAX[56] dedans qui sont entrés chez le client. Parlez.
— Bien reçu. Quelles sont les instructions ?
— Deux de plus neutralisés, c’est tout bénef. Mais c’est à vous de statuer.
Nous nous concertons rapidement et décidons de continuer. Arrivés sur la dernière hauteur, nous marquons un arrêt pour inspecter les lieux. En face, le village est dans le noir, même pas une lumière à travers une ouverture. Aucun bruit, nous gardons l’avantage de la surprise. Je braque mes jumelles sur un monticule rocheux situé à environ quatre cents mètres à l’est des habitations, là où sont positionnés les quatre tireurs. Évidemment, j’ai beau connaître leur emplacement, je ne détecte aucune trace d’eux. En même temps, l’invisibilité est leur spécialité. Je ne peux pas les contacter directement puisque toutes les communications des unités remontent vers Nathan qui centralise tout. Étant le coordinateur de l’opération, on comprend vite l’intérêt qu’il reçoive toutes les informations ou qu’il les transmette. Et puis, j’imagine le bordel dans les écouteurs si tout le monde pouvait parler à tout le monde. Il n’y a qu’entre opérateurs du même groupe que nous pouvons dialoguer en direct.
— Papa de Bravo 1. En place au point B. RAS.
— Bien reçu. Les deux PAX sont toujours chez le client. Aucun mouvement visible dans la zone.
Nous traversons l’oued asséché rapidement avant de nous engager sur la partie boisée faite d’arbres espacés de petite taille. Nous nous faufilons entre les troncs et les fourrés jusqu’à l’entrée du village, le tout en longeant un enclos dans lequel ruminent paisiblement une vingtaine de chèvres. Les premiers murs de terre se trouvent à une dizaine de mètres quand un chien se met à aboyer, trahissant une présence anormale sur son territoire. C’est le moment de s’infiltrer.
— Go !
Nous accélérons le pas jusqu’à la première habitation que nous longeons, puis la seconde, et nous voilà devant la cible. Nous attendons que Marc force le grand portail. J’entends le cliquetis de la chaîne qu’il pose au sol, même pas cadenassée, puis je le vois reculer pour céder le passage. Assaut ! On s’engouffre dans la cour et on se répartit tous les angles de tir. Vide. Marc fonce vers l’entrée de la maison avec son groupe, je le suis avec le mien. Il ouvre d’un coup de pied et nous déboulons à l’intérieur avant de nous figer sur place.
Une surprise nous attend, une de celles que je n’aime pas parce que je ne la comprends pas. Notre client et ses deux fils adultes sont à genoux, les poignets liés dans le dos et un sac de toile sur la tête. Deux hommes en tenue militaire, pas française et sans signe distinctif, les encadrent, debout, les mains en l’air, mais leur fusil autour du cou. Le fait que nous les mettions en joue ne semble pas les traumatiser. Le visage découvert, l’un d’eux nous sourit. Ils vont nous proposer de boire le thé ? Pas d’humeur à plaisanter et sans baisser mon arme, je les interroge avec agressivité :
— Qui êtes-vous ?
— On reste calme. Nous sommes des employés de Volanys, déclare celui qui paraît le plus amical.
Volanys, la société des mercenaires impliqués. Deux barbus qui ont tout
l’air d’anciens SEAL[57] avec cette pointe d’accent texan, mais qui s’expriment dans un français très correct.
— Des mercenaires, pas des employés, le coupe sèchement Marc.
— Si vous voulez, ce n’est pas le sujet. Nous sommes venus vous parler. Pour ne pas vous faire perdre de temps et comme preuve de nos bonnes intentions, c’est notre cadeau, dit-il en désignant les trois hommes maîtrisés.
Avec Marc, nous échangeons un regard contrarié. Celle-là, on ne nous l’avait jamais faite. Avoir la visite de possibles assassins de ministres en pleine opération, on a beau être préparé à tout, ça dépasse nos compétences.
— Parler de quoi ?
— Vous ne voulez pas pointer vos canons ailleurs que sur nos tronches, d’abord ?
— Non. Vous n’avez rien à faire ici et nous avons quelques soupçons sur vos récentes activités.
— Alors justement, là, c’est le sujet. Nous n’avons pas tiré sur vos dirigeants, même si votre Premier ministre va tenter de le faire croire, après avoir accusé un tireur de chez vous. Nous avons été embauchés pour livrer des armes et récupérer de l’argent à blanchir, ça s’arrête là.
— C’est déjà bien pourri comme job, le rembarre Marc.
— Si vous voulez, mais nous sortons du sujet, encore. Notre société n’a jamais accepté de contrat d’assassinat et ne le fera jamais. Nous sommes discrets sur nos affaires mais nous ne laisserons pas salir notre réputation.
— Et qu’est-ce qu’on vient faire dans tout ça ? On a l’allure de conseillers en communication ?
— Nous ne sommes pas là par hasard, c’est votre commandant qui nous a envoyés.
— Des commandants, on en a des caisses. Lequel ?
— Le…
Il se coupe et regarde les hommes au sol.
— Ils bittent[58] rien au français, tu peux parler, commente son collègue.
— Barriand. Seul problème, on ne peut pas l’approcher, il y a trop de fouines à Gao. Donc, on doit vous transmettre les documents. Ils sont là, précise-t-il en me tendant une clef USB.
Plus que méfiant, j’observe l’objet. Il est siglé du logo de l’armée de terre.
— Elle est clean, c’est lui qui nous l’a fournie pour ça. Écoutez, nous sommes sur le même bateau. Ils ont descendu nos collègues ainsi que les vôtres et à ce qu’on a pu comprendre, il leur en reste un à abattre. C’est toi ? questionne-t-il en me pointant du menton.
— Non.
Il se contentera de cette réponse parce que je ne vais pas lui faire confiance. Le calme ambiant alerte ceux positionnés dehors, par conséquent, Olivier entre pour voir ce qu’il se passe. Il se fige sur le pas de la porte en découvrant la scène, puis m’interroge du regard.
— C’est bon. On gère, je le rassure.
Il hésite, je l’encourage d’un signe de tête et il repart dans la cour. Son irruption me rappelle que nous ne sommes pas venus pour discuter, alors je me tourne vers les autres qui attendent toujours.
— Commencez la fouille.
Sans un mot, ils se déploient dans l’habitation à la recherche d’armes, explosifs, matériel et documents.
— Les caisses sont dans la remise au fond de la cour, déclare le mercenaire.
Je souffle d’exaspération. Ils neutralisent les hommes à notre place, ils font l’inventaire et entassent les armes pour nous… C’est n’importe quoi cette opération !
— Nous voulions juste vous faire gagner du temps pour que l’on puisse discuter, se justifie le mercenaire.
— Et ces documents. Ils vont le cramer pour de bon ? reprend Marc.
— Oui. Scans des contrats, des rapports de mission avec preuves en photo pour que le client paye. Il n’est pas assez con pour nous embaucher lui-même, mais vous remonterez vite le fil qui le relie à la tête, via des sociétés écran. Aussi, il y a un petit plus : les conversations que le patron a tenues avec le client au tél et celles à Paris. Lui est un peu plus con parce qu’il nomme votre Premier ministre. Il peut hurler à la cabale, mais là, il ne pourra pas s’en sortir.
J’attrape la clef que je fixe dans ma main, perplexe. C’est trop beau, j’ai du mal à croire à ce pain béni qui nous tombe du ciel.
— Vous devez trouver le moyen de le transmettre rapidement à Barriand. L’autre est aux abois, il a lâché une meute de chiens enragés sur le dernier témoin pour que même la mort de nos collègues soit écartée du problème.
— Et en faire un incident banal, je grommelle.
— Voilà. Nos affaires en prennent un coup parce qu’on en croise partout en ce moment.
— Qui sont ses chiens ?
— Diff’ à dire. On en a shooté, mais pas pu identifier. Moi, j’renifle pas du mili, intervient le second.
Lui, il n’est pas payé au mot et son apprentissage du français doit être récent.
— Et tu renifles quoi ?
— Ça sent la branche opérationnelle de la DGSI.
— Les services intérieurs, ben tiens ! Au point où on en est, ça ne m’étonnerait même pas, commente Marc.
Ils sont loin de leur zone de compétence indiquée par le « intérieur » de leur nom, mais de toute façon, quitte à être hors la loi, pourquoi ne pas être hors de leurs fonctions et de leur zone d’action ? C’est d’ailleurs plus logique que de demander à des militaires de buter des camarades.
Il y a quand même un détail qu’il faut mettre au clair.
— Quelle est la contrepartie ?
— Le maintien de la réputation de Volanys. Nous ne sommes pas des assassins contrairement à ce qu’il essaie de faire croire. Pour nous, ça veut dire la perte de nos contrats. Ensuite, ceux qui s’adresseront à nous ne seront pas notre genre de clients. Vous aider nous rend service. Après ça, on ne se doit rien, on reprend nos activités respectives.
J’ai tendance à le croire sincère. Il n’a rien à gagner à nous mentir maintenant que le gros de l’affaire est dévoilé publiquement. De plus, ils n’ont pu nous trouver que grâce au commandant Barriand qui a dû déjà vérifier leur fiabilité. Dans le cas contraire, il n’aurait jamais envoyé des types en plein milieu d’une opé.
Ma réflexion est coupée par Nathan :
— Bravo 2 de Papa. Drone inconnu repéré dans la zone.
Voilà autre chose ! Encore une première, c’est l’année des surprises. Nathan m’annonce que la machine espion se situe à haute altitude et que le CO travaille sur son identification. Il y a déjà un doute que l’on peut lever dans la seconde, alors je m’adresse aux mercenaires :
— Vous avez un drone ?
Les deux cillent, puis prennent un temps de réflexion.
— Nous n’en avons pas ici. Il y a un drone en approche qui ne vous appartient pas ? réagit le premier, tout à coup en alerte.
— C’est ça.
Comme s’ils venaient de recevoir la foudre, ils bondissent vers la porte.
— On a été repérés ! Faut se barrer d’ici ! On va se faire canarder !
Ils passent la tête dehors et fixent le ciel avec une réelle inquiétude. Ceux qui montent la garde dans la cour les découvrent, incrédules.
— Bravo 2 de Papa. Drone toujours en approche. Les militaires maliens arrivent sur le village pour récupération client et armes. Dégagez la zone.
Les mercenaires ne sont pas complètement paranos, la situation devient critique. Au bruit de moteur malmené, j’en déduis que les véhicules des FAMa ne sont plus très loin.
— Exfiltration dans deux minutes !
Les mercenaires passent devant moi en courant. Avant de quitter la propriété, le plus causant se tourne vers moi :
— Ce drone, il n’est pas pour nous, mais pour vous. Ça veut dire qu’il vous reste un traître dans les rangs. Bonne chance !
Il disparaît en me laissant un instant hébété. Quand les pick-up maliens freinent devant la porte, je vais à la rencontre des militaires. Deux phrases suffisent à leur indiquer où se trouve ce qu’ils doivent récupérer, alors je lance le signal de départ. Je ne la sens plus du tout cette mission, il faut qu’on dégage au plus vite.
Une fois dans la rue, nous traçons en formation vers la sortie du village. Lorsque nous dépassons la dernière maison, nous entendons le ronronnement caractéristique d’un drone en vol à moyenne altitude. Un gros, ce qui veut dire armé et équipé de caméra infrarouge et thermique. Impossible de lui échapper en restant à découvert.
— Dans la baraque abandonnée !
Nous courons nous planquer à l’intérieur. C’est une simple pièce carrée, mais entièrement en pierre. Nous nous plaquons contre les murs qui renvoient encore la chaleur du soleil emmagasiné. Avec le toit également en terre au-dessus de notre tête, ça devrait suffire à camoufler nos signatures.
Nous entendons les militaires maliens charger leurs véhicules, pas inquiets du tout, ainsi qu’un 4x4 qui s’éloigne à toute vitesse.
— Les mercenaires ont le feu eu cul. Quels petits joueurs, ironise Tonio.
Marc se penche vers moi :
— Encore un officier pourri ?
— Qu’il dit. Même si c’est vrai, je ne vois pas l’intérêt de s’attaquer à nous.
— Je ne pige pas non plus. Enfin… un peu plus depuis que tu as un truc dans la poche, mais d’après les mercenaires, personne ne pouvait le savoir. Et franchement, Barriand a pris trop de risques jusqu’ici pour…
Il s’interrompt subitement en avisant ma tête. Je viens de comprendre ce que veut le drone et ça me terrifie.
— Émile ! s’exclame Marc qui arrive à la même conclusion.
Je me jette sur la radio pour alerter Nathan.
— Papa de Bravo 2. Delta doit dégager ! Tout de suite !
— Bravo 2 de Papa. Deux chasseurs arrivent pour faire le ménage.
Qu’ils se magnent ! Nous écoutons le bruit ambiant. Le ronronnement est trop près, nous entrons dans sa zone de tir.
— Ils vont prendre un missile ! Il faut les prévenir ! s’inquiète Olivier.
— Nathan s’en est chargé et la chasse arrive. On ne peut rien faire et si on se met à découvert, on deviendra des cibles aussi.
Attendre sans pouvoir agir ni prévenir. Je ferme les yeux, espérant que les quatre tireurs aient compris l’ampleur du danger. Julie, par pitié, sors-toi de là !
Enfin, nous entendons les avions de chasse. Un sifflement puissant emplit l’espace. Ne supportant plus l’angoisse, nous nous rapprochons de la porte. Que ce fichu engin s’en prenne une bonne dans le cul et qu’on profite du spectacle.
Le regard braqué vers le ciel, je cherche le drone. Trop haut et trop discret. Quand ce n’est pas l’un des nôtres, ça ne me plaît pas du tout. Nous sommes tassés devant la porte, à l’affût d’un mouvement ou d’une lumière. Comme ils ne disent rien pour mieux entendre, je murmure :
— Vous voyez quelque chose ?
— Rien du…
Une boule de feu jaillit de nulle part, suivie d’une énorme déflagration. Nous sommes aveuglés dans nos JVN par son intensité. Le sol tremble, les murs également, mais surtout, nous sommes sidérés. Ce n’est pas là que nous attendions le spectacle. Rien dans le ciel, mais c’est l’apocalypse où se trouvaient les tireurs. Le sommet de la colline vient d’éclater sous nos yeux, quatre cents mètres plus loin. Instinctivement, je lève le bras devant mon visage pour me protéger.
— Bravo 2 de Papa. Exfiltrez-vous !
Tétanisé, je me sens blêmir. Un seul mot en tête, un nom, qui me serre le cœur en franchissant mes lèvres dans un souffle :
— Julie…
— On ne peut plus rien faire. Il faut y aller ! s’exclame Marc en me poussant dehors.
Dissimulés par un nuage de poussière en suspension, nous courons vers la zone de roches noires par laquelle nous sommes arrivés. Heureusement pour moi, mes jambes prennent le relais de mon cerveau, qui ne fait que répéter inlassablement : Julie…
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Julie
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