Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Axelle Auclair · Chapitre 33 sur 40

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Fugitive - Tome 2 (French Edition)

Chapitre 31

 

On ne se laisse pas aller.

Gaël

 

A près une nuit surréaliste tant elle était douce, une journée du même acabit se profile. Surréaliste, pas douce. Nous sommes au petit-déj et ils sont tous surexcités, se charriant à tout va. Les décibels de leurs rires m’inquiètent un peu, il faut croire que mon petit discours d’hier a été pris au pied de la lettre, surtout la partie « on passe à autre chose ». Je dois calmer le jeu. 

— Les gars, il faut la mettre en sourdine. Je vous rappelle que l’ensemble des militaires est sous le choc. Notre ministre a été assassiné hier, ça ne vous aura pas échappé, et là, on fout le boxon comme si on nous avait donné quinze jours de perm. Au mieux, ça pourrait choquer, au pire, ça pourrait attirer l’attention. Ce qui est certain, c’est que c’est déplacé.

Ils me fixent, penauds.

— Mince. Tellement convaincu qu’il n’a eu que ce qu’il méritait, j’avais oublié ce détail, se justifie Marc.

— C’est vrai, on doit entrer dans le jeu. Notre chef est mort, approuve Olivier.

— On évacuera en faisant du sport, ajoute Laurent en allumant la télé.

Évidemment, les journalistes ne sont pas encore passés à autre chose, eux, et l’assassinat du ministre des Armées est le grand sujet du jour. Nous soufflons, Marc s’apprête à zapper, quand nous lisons la bande incrustée qui défile en bas de l’écran : « Le ministre des Armées victime de son complot ? »

— On y est ! Monte le son !

Le commentateur annonce une déclaration en direct du Premier ministre. Est-ce que l’heure des révélations a sonné ? Rivé à l’écran, un mug de café en main, je m’installe dans le canapé, imité par la troupe.

— Tonio ! Arrête le café et fais-nous du pop-corn, je crois qu’il va y avoir du spectacle !

Quelques minutes passent en plan fixe sur le pupitre monté devant le perron de l’hôtel de Matignon, pendant que les commentateurs tentent tant bien que mal d’analyser cette attente et de combler le vide, évoquant des bruits de couloir, des supputations, les derniers messages postés sur les réseaux sociaux. Moins ils en savent, plus ils parlent et on les paye pour ça. Apparaît enfin, à leur grand soulagement, le Premier ministre qui prend encore quelques secondes avant de s’exprimer. Il commence avec les formules d’usage, sa foi en la justice, la transparence encore et tout le tralala. La partie intéressante arrive. Nous buvons ses paroles.

— L’enquête est encore en cours et le secret de l’instruction doit être observé. Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que je réitère la confiance que j’accordais à mon ancien ami et ministre. Toute la lumière sera faite sur son assassinat, quelles qu’en soient les causes.

Julie bondit sur ses pieds avec tant de puissance dans les jambes qu’elle nous fait sursauter. Elle est rouge de colère, j’ai l’impression de voir de la vapeur lui sortir des narines. Elle va défoncer l’écran. Je ne suis pas le seul à le penser, car Damien et Laurent tendent les bras pour la rattraper au vol si elle se jette en avant. Mais elle nous fait mentir. Elle saute par-dessus le dossier puis sort dans la cour d’un pas rapide sans se retourner.

En fond sonore, nous entendons le Premier ministre sortir le parapluie en ce qui le concerne, à mots voilés, il ne fait que préparer le terrain en cas de suite. C’est ce que Julie avait deviné dès ses premières paroles. Si l’affaire sort entièrement, il mettra tout sur le dos des deux morts. Personne pour le contredire, donc il sauve son cul et passe pour l’homme droit qu’il n’est pas. Fin de l’affaire. Pour lui, pas pour Julie.

Nous concluons tous la même chose, mais aucun de nous ne commente. Las pour elle, je sors la rejoindre. Je la retrouve suspendue à une barre en train d’enchaîner des tractions.

— Tu es en colère, ça se comprend.

— À défaut de me défouler sur sa face de pourri, je me contente de ça, grince-t-elle en augmentant la cadence.

— J’approuve ta sagesse. Ça t’évitera de passer tes nerfs sur moi.

Elle lâche la barre et reste immobile quelques secondes, les épaules tombantes et la tête en avant. Je me plaque dans son dos et l’enlace.

— Cinq morts dont deux ministres. Il a été beaucoup trop loin.

— Je suis sidérée qu’on puisse faire ça. Mais dans quel monde vivons-nous ? Même dans un film d’espionnage à deux balles, on ne tuerait pas autant de dirigeants.

— C’est bien ce que je dis, il ne pourra pas s’en sortir, même si c’est l’impression qu’il donne aujourd’hui.

— OK, j’accepte de te croire. En revanche, je veux qu’on se mette d’accord sur un détail qui commence à me porter sur les nerfs.

— Je t’écoute.

Elle s’échappe de mes bras et me fait face avec un air sévère. Ce n’est quand même pas moi le détail énervant ? Non. Pas après la nuit que nous avons passée, impossible. Pourtant, j’ai quelques appréhensions lorsqu’elle ouvre la bouche.

— Nous allons bannir quelques mots de notre vocabulaire à partir de maintenant.

— Comme ? Pas ceux que je t’ai déclarés hier soir j’espère ?

J’arrive à faire naître un sourire, c’est bon signe.

— Non. Il s’agit de : patience, attendre et ça ira. C’est valable sous toutes leurs formes.

Surpris, je pouffe comme un gamin, encore plus quand elle m’épingle de son regard noir. Pour me faire pardonner, je l’attrape par le t-shirt et la tire contre moi, puis je lui vole un baiser. Aussi sec, je la repousse en grimaçant.

— Erk ! Tu es en sueur !

— Normal. Ici, il suffit de faire trois pas pour être en nage.

— C’est salé et mouillé. Pas agréable du tout.

— Eh bien ! Si tu m’éjectes pour si peu, nous ne sommes pas prêts pour la formule « envers et contre tout, jusqu’à ce que la mort nous sépare », se moque-t-elle.

Houlà ! Je réagis aussitôt en la tirant à nouveau contre moi. J’attrape son menton pour qu’elle me regarde bien dans les yeux.

— Tu veux qu’on se marie ?

Julie s’étouffe en avalant de travers. Je patiente pendant qu’elle tousse. Quand elle respire enfin normalement, elle se marre. Vexant.

— C’était une vraie question.

— Gaël, ta fonction te rend trop sérieux. C’était une boutade de ma part. De l’humour, c’est tout.

— N’empêche qu’on se mariera après tout ça.

— C’est un ordre ?

Les mains sur les hanches et les yeux plissés, elle est prête à me sauter à la gorge. Elle est trop mignonne.

— N’importe quoi. Tu sais bien que j’aime planifier, c’est tout.

— Si ce n’est que ça, note-donc un rendez-vous pour en parler plus sérieusement d’ici… voyons voir, dit-elle en minaudant, un doigt sur les lèvres, dans deux ans tout rond. Ce sera parfait !

Je souffle, blasé. Non, je ne me laisserai pas faire, alors je contre-attaque.

— Six mois.

— Un an.

— Tope là ! On se marie dans un an !

— Bien tenté. Le rendez-vous est uniquement pour en débattre, réplique-t-elle en éclatant de rire.

— Tu devrais moins te marrer. Avec tout ce que nous vivons, tu t’ennuieras tellement quand ce sera terminé que tu supplieras pour l’avoir ce mariage. Tu n’auras plus peur.

— Je n’ai pas peur ! s’indigne-t-elle. C’est juste que cette discussion n’a pas lieu d’être. C’est trop tôt.

Elle a raison, mais je ne résiste pas à la taquiner en jouant à l’homme blessé. Sauf que Julie commence à bien me connaître, elle n’est pas dupe une seconde et j’ai droit à un coup d’épaule en guise de recadrage.

— Une partie de volley ? propose-t-elle.

J’ai réussi, elle n’est plus contrariée par le cinéma du Premier ministre. Elle s’empare du ballon rangé dans une caisse puis file avec sous le barnum où les gars finissent de nettoyer la table du petit-déj. Au lieu de leur demander s’ils veulent jouer, elle lance le ballon dans les mains de Tonio. De leur côté, ils ne répondent pas non plus et s’empressent de sortir, pour se répartir en deux équipes autour de la ficelle tendue dans une allée qui nous sert de filet. Je prends la place laissée libre et c’est parti !

À défaut de pouvoir changer le cours des choses, la bonne humeur est revenue, ainsi que l’optimisme. Nous passons donc les deux jours suivants comme si de rien n’était, ou presque, en alternant les entraînements et les moments de détente. Enfin… sauf pour moi aujourd’hui qui suis de corvée de popote. Alors que je déchiffre avec perplexité le mode d’emploi d’un sachet de ratatouille surgelée, Marc se plante devant le comptoir.

Je m’attends à ce qu’il me chambre, et il y a de quoi, alors je le tue du regard avant même qu’il n’ouvre la bouche.

— On est convoqué au CO.

Le « ta gueule » qui était prêt à sortir meurt sur ma langue. En fait, il vient me sauver !

— Urgence ! Je vous confie ça ! je m’exclame en expédiant le paquet dans les bras d’Olivier qui a commis l’erreur d’être le plus près.

Alors que nous marchons dans les allées, nous remarquons un calme anormal sur le camp, et l’ambiance est étrange. Les visages sont fermés, les conversations se font à voix basse, aucun rire ou exclamation. Un truc cloche. Le truc en question me revient aussitôt, alors je remonte mon cache-cou sur le haut de mon nez.

— Marc, fais comme moi.

— Pourquoi ? Notre identité n’est pas un souci ici, s’étonne-t-il en obéissant.

— Nous sommes les seuls à avoir mis de côté la mort du ministre. Regarde, ils sont tous affectés.

— Pas con. Marche-moi sur le pied si je m’apprête à sortir une blague.

— Mieux, je me ferai un plaisir de te démonter le tibia d’un coup de botte.

 — Tu es un excessif chronique. Faudra que je te soigne un jour.

 En arrivant au CO, nous plaquons un air grave sur nos visages, surtout dans notre regard, et il faut croire que nous sommes de bons acteurs, car le colonel qui nous accueille ressent le besoin de nous soutenir.

— Le travail de vos équipes était irréprochable. Vous n’êtes pas responsables de ce drame.

Il nous serre l’épaule en hochant la tête puis nous invite à le suivre jusqu’à son bureau. Nous l’écoutons avec attention, ravis de l’entendre nous annoncer une opération à venir. Les affaires reprennent !

On ne peut pas dire que nous nous tournons les pouces puisque nous enchaînons les entraînements quand nous n’avons rien de programmé, mais ce sont les opérations qui nous excitent vraiment. Ce qui explique les exclamations des gars à notre retour. Julie et Damien ne sont pas en reste, pas mécontents de pouvoir penser à autre chose.

 

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