J’arrête le burn out en cuisine !

Marie Duboin · Chapitre 9 sur 27

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J’arrête le burn out en cuisine !

Jour 6 – La charge morale : welcome petit colibri !

JOUR 6

La charge morale : welcome petit

colibri !

 

Le frigo sonne creux, il est temps que Mélanie fasse sa liste de courses.

Elle a vu le mois dernier un reportage sur la situation catastrophique de la forêt amazonienne et avait eu bien du mal à réprimer ses larmes devant la détresse des orangs-outans.

Seulement voilà, sa progéniture est accro au Nutella.

Lors des courses suivantes, elle avait acheté un pot de pâte à tartiner bio sans huile de palme, et ce fut le drame dans son foyer !

« Aaaaah, elle est pas bonne cette pâte à tartiner, j’en mange paaaaaas !

– Oui mais Bichonnet, tu sais, les orangs-outans, tout ça, tout ça…

– Naaaaaaaan, mais je veux mon vrai Nutellaaaaaaaaaaaaaaaaa ! »

Elle aimerait bien acheter un peu plus de légumineuses aussi, et tester des tofus aromatisés pour diminuer la consommation de viande de la famille. L’élevage industriel est une catastrophe écologique, elle voudrait tellement ne plus alimenter ce système.

Sauf que Chéri, il veut sa viande tous les jours.

Mélanie se demande également si elle va reprendre des cristaux de soude, du vinaigre blanc, du savon de Marseille, pour refaire ses produits ménagers. En ce moment, entre le boulot, les enfants, l’entretien de la maison, les rendez-vous des uns et des autres, elle n’a le temps de rien.

Elle décide d’acheter cette fois des produits tout faits, et bien sûr, elle culpabilise.

Sa tentative de manger bio est en cours d’échec. Elle a juste transposé sa manière de cuisiner habituelle en substituant les produits de grandes surfaces par des produits bio, son budget courses a explosé. Et Chéri a râlé. Il faudrait qu’elle prenne le temps de vraiment lire un livre ou des articles pour apprendre à cuisiner autrement. Il y a des habitudes à prendre, d’autres y arrivent, mais ça la fatigue d’avance.

Encore cette fois, elle note sur sa liste « pizzas surgelées » et elle a l’impression d’être le pire être humain de la Terre et de participer activement à l’éradication de la biodiversité.

Tu croyais qu’on allait s’arrêter là au sujet des charges invisibles qui pèsent sur la « tâche cuisine » ?

Que la charge mentale d’une obligation qui revient tous les jours de ta vie, que le fait qu’on nous ait enfumées en nous disant que cuisiner tous les jours pour les autres et bosser pour rapporter de la thune, c’était super cool, qu’on nous ait fait croire que prendre soin des autres était compris dans un gène typiquement féminin, c’était suffisant ?

Que nenni !

En plus, la charge dont on va parler dans ce chapitre, elle est extraordinaire ! Parce qu’on peut critiquer nos grands-mères qui se sont bien fait avoir à « gagner le droit d’être libres de travailler » tout en continuant à assumer toutes les tâches ménagères…

… nous, leurs petites-filles, on a accepté PIRE !

Certes, on a gagné un peu sur la répartition opérationnelle des tâches (qui n’est qu’une partie du problème). Mais on s’est fait ajouter une contrainte sociétale de derrière les fagots : la charge morale !

 

La quoi ?

Il n’y a pas de définition officielle ; d’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, elle n’a toujours pas son quart d’heure de visibilité sur Wikipédia.

Pourtant, c’est un concept que l’on commence à lire régulièrement dans la littérature écolo et féministe depuis 2018-2019, puis de plus en plus largement dans la presse généraliste.

L’article du magazine Avantages « C’est quoi la charge morale ? » résume efficacement les choses : « La charge morale c’est quoi ? En résumé, c’est un peu la version écolo de la charge mentale. Ainsi si cette dernière concerne la répartition des tâches ménagères, la charge morale est celle qui pèse sur nos initiatives écolo. »

Mais en réalité, tout est lié. Parce que les petits gestes écolo dans le foyer, ça tourne souvent autour du ménage et de la cuisine (or qui fait le ménage et la cuisine ? On se comprend !).

Faire ses produits ménagers soi-même, faire des menus bio et de saison, tout cuisiner soi-même, trouver une alternative aux objets jetables de la maison, etc., etc. Tout ça est une charge mentale supplémentaire, quoi qu’on en dise.

Et, comme toute charge, elle traîne avec elle son lot de culpabilisation, envers soi-même, voire de la part des autres (« Oh mon Dieu, j’ai acheté de l’essuie-tout jetable, quelle honte, la planète se meurt à cause de moi ! »).

Voilà.

Nos grands-mères avaient toute la charge opérationnelle, la charge mentale, le mythe de la ménagère épanouie, l’image du care de la femme, MAIS l’écologie n’était pas encore une question de société à leur époque !

 

L’écologie, c’est bien

Ça serait un super slogan de campagne politique. Minimaliste, le slogan.

Ce n’est même pas que l’écologie, c’est bien : c’est juste primordial. C’est d’ailleurs notre première préoccupation avec H. et nous avons profondément conscience du virage de société qu’il va falloir opérer dans les prochaines années pour juste réussir à maintenir un semblant de vie décente en équilibre avec ce que notre planète peut nous offrir.

Nous passons le message par différents canaux depuis une dizaine d’années (et d’autres l’ont fait bien avant nous). Et nous avons, de ce fait, participé à la charge morale de nombreuses femmes (et nous en premier, d’ailleurs). L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Pour autant, il n’est évidemment pas question de réprimer nos convictions écologiques et politiques.

 

Burn out du colibri

Seulement voilà, face à l’urgence écologique, le petit colibri commence à fatiguer sérieusement de faire des allers-retours pour éteindre le feu de forêt avec juste sa petite goutte d’eau à chaque fois.

Il est claqué, le feu se propage, il s’est fait deux, trois potes colibris qui font comme lui et dont les batteries se vident progressivement aussi, et par contre ceux qui allument les feux sont toujours là, et les gros animaux qui pourraient apporter plus d’eau pour éteindre tout ça regardent ailleurs en planifiant leur prochaine partie de pétanque. D’ailleurs, ils commandent sur Amazon leurs boules en or des mines du Burkina Faso, récoltées par des enfants.

(Quelques esprits cyniques osent affirmer que les plus gros animaux sont justement ceux qui allument les feux, donc ils n’ont pas du tout envie de les éteindre, et que les petits colibris sont bien naïfs d’attendre quelque chose d’eux, mais bref.)

C’est ainsi qu’on voit apparaître de plus en plus la notion de « burn out du colibri », cette sensation décourageante de faire beaucoup d’efforts pour un résultat dérisoire à l’échelle de la société.

C’est aussi cette fatigue liée aux contraintes incessantes lorsqu’on essaie de vivre en accord avec ses convictions, puisque l’ensemble de l’organisation de la société n’est PAS fait pour favoriser ces comportements de façon fluide.

Nous avons déjà abordé cette question en partie dans notre livre J’arrête de surconsommer, 21 jours pour sauver la planète et mon compte en banque, avec le profil du « surconsommateur défaitiste » donc nous n’allons pas y revenir en détail ici. Juste une chose, quand même, en passant : depuis, il y a eu THE confinement, celui de mars 2020, pendant lequel les effets bénéfiques du ralentissement du rythme et de l’activité humaine sur la problématique climatique ont été spectaculaires. Confinement qui a également montré qu’une seule décision politique était capable de traiter une bonne partie du problème, de manière bien plus efficace que les petits gestes du quotidien. Ce que cela a montré en vérité, c’est que tout est question de volonté politique et de priorités, et que le réchauffement climatique n’en est pas une. Bref, elle est passée où, la charge morale de nos gouvernements ?

 

La différence avec la charge morale

La charge morale est intimement liée au burn out du colibri, néanmoins, ce sont deux concepts différents et complémentaires.

Dans les deux cas, il s’agit d’une charge, d’une injonction. Il FAUT avoir une consommation responsable. Dans les deux cas également, c’est une charge qui incombe aux individus, aux consommateurs, avec l’idée que ça commence à nous brouter sérieusement de faire autant d’efforts au niveau individuel pour un résultat si maigre et parfaitement insuffisant si un profond changement de société ne les accompagne pas. Que des décisions politiques et économiques fortes doivent être prises car on ne sauvera pas le monde avec nos sacs à vrac.

Finalement, la charge morale est plus spécifique que le burn out du colibri, elle en est une sous-catégorie, certes très importante.

La charge morale et les femmes

Ce n’est pas pour rien que cette charge morale touche principalement les femmes.

Elles sont la cible rêvée de ce genre d’injonctions puisqu’il s’agit d’une extension des charges qu’elles portent déjà :

la charge mentale. Ce sont les femmes qui portent en écrasante

majorité la charge mentale des tâches ménagères et de la cuisine,

il faut donc EN PLUS qu’elles assument cette charge avec une

contrainte supplémentaire : l’écologie ;

la charge émotionnelle. Les femmes portent déjà principalement

la charge émotionnelle dans leurs foyers, il faut EN PLUS de leurs

familles qu’elles prennent soin de la biodiversité, des êtres

humains exploités à l’autre bout de la planète et des animaux.

Et comme toute injonction puissante qui agit en loucedé (il n’y a aucune loi qui dit : « Femmes ! Ayez une consommation écologique exemplaire sinon la destruction de la planète sera de votre entière responsabilité ! »), elle est enrobée de son lot de paillettes nauséabondes pleines de bons sentiments.

C’est pour ton bien. Tu es une bonne personne quand tu agis comme ça. Ça te fait plaisir, hein, de contribuer à un monde plus écologique, plus juste, plus beau ? Quelle personne altruiste, empathique, tu fais !

Dis-toi bien qu’à chaque fois qu’on te fait un compliment ou qu’on te brosse dans le sens du poil, le côté face, c’est que, si tu n’agis plus de cette façon-là plus tard, alors tu seras culpabilisée pour ça.

La seule question que j’ai à poser est la suivante : pourquoi les hommes ne portent-ils pas cette charge ni la culpabilité qui va avec ?

Et à Jean-Kev qui me somme de justifier mes propos par une étude statistique, je rétorque : « Pourquoi Robert vit-il très bien sa vie en parfait alignement avec lui-même en bouffant son steak tous les jours, malgré la connaissance de la situation ? Pourquoi Jean-Chachou ne fabrique-t-il pas les produits ménagers et l’huile de soin naturelle pour sa progéniture ? »

Pourquoi les hommes ne portent-ils pas autant que nous les projets de transition écologique familiaux ?

J’estime que la charge morale est nécessaire, à condition qu’elle soit prise sous son versant « responsabilité » plutôt que « culpabilité » : ainsi, elle nous pousse à faire de notre mieux pour incarner nos valeurs.

Mais ce qu’il est insupportable de tolérer aujourd’hui, c’est qu’elle incombe principalement aux femmes, au lieu d’être répartie équitablement, au niveau sociétal, entre les dirigeants et les individus, et à plus petite échelle, entre les différentes personnes du foyer.

L’écologie, surtout celle incarnée au quotidien, c’est un truc de gonzesses, c’est pas viril. En revanche, dès qu’il s’agit « d’élever le débat » à un niveau supérieur, BIM, des hommes ! Il suffit de voir comme on a galéré pour notre deuxième bouquin pour trouver une voix féminine emblématique de l’écologie… Durant nos recherches, le déséquilibre flagrant nous a bien fait halluciner.

À ce sujet, je ne peux que te recommander les excellents podcasts « Les couilles sur la table » sur le lien écologie/viande/virilité, c’est édifiant.

Ça doit changer !

 

Minute journaling du soir, bonsoir !

Dans l’année qui vient de s’écouler, quelles habitudes écoresponsables as-tu

mises en place dans ton foyer ?

De quel(s) membre(s) de ton foyer vient l’impulsion pour changer des

habitudes ?

Y a-t-il des habitudes de consommation que tu aimerais pratiquer mais que tu

ne pratiques pas pour ne pas perturber l’équilibre familial ?

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