J’arrête le burn out en cuisine !
Jour 2 – La fée du logis heureuse et épanouie, une construction sociale et politique
JOUR 2
La fée du logis heureuse et épanouie,
une construction sociale et politique
Stéphanie est au bureau en train de boucler un dernier dossier urgent. Il est 17 h 30, elle devrait partir mais il faut vraiment qu’elle termine. Réussir à récupérer les enfants ailleurs qu’au commissariat après la fermeture de la garderie sera une première victoire.
Son mari rentre tous les jours à 19 h 30 de toute façon, il ne peut pas aller les chercher.
Le frigo est vide, les courses, ça sera pour samedi. Elle va bien réussir à racler les fonds de placards.
Dimanche matin, Stéphanie se dit qu’elle devrait faire une séance de
batch cooking1 pour s’avancer pour la semaine.
Au lieu de ça, elle scrolle sur Instagram. Elle est abonnée à de nombreux comptes de cuisine, d’organisation, d’entrepreneuses à succès qui vivent une vie épanouie en conciliant travail, temps pour la famille, temps pour soi.
« Mais comment font ces femmes pour cuisiner de bons petits plats, sains et savoureux pour leur famille chaque jour en travaillant à temps plein ? »
Stéphanie repense à sa mère qui cuisinait chaque jour des repas faits maison et les « gamelles » du lendemain midi pour elle et son père. Elle ne s’en plaignait jamais, elle adore cuisiner, en plus !
Stéphanie pense aussi à sa copine Marion qui poste presque tous les jours ses repas sur son profil Facebook.
En un mot comme en cent : Stéphanie se sent nulle.
Elle se demande pourquoi, ELLE, elle n’arrive pas à trouver de plaisir et de motivation à faire de la bonne cuisine pour sa famille.
La fée du logis épanouie : on l’envie et on la déteste !
Allez, on peut se le dire puisqu’on est entre nous : on a toutes une amie, voisine, mère ou sœur qui a un intérieur impeccable et qui est un véritable cordon-bleu. On a beau l’adorer, à la fois elle nous fascine et on a très envie de lui jeter une caisse d’œufs pourris.
C’est bien le pire dans tout ça, les émotions discordantes que ces femmes nous renvoient, entre agacement et admiration, rejet et envie, dévalorisation du travail domestique et objectif inatteignable.
Il est grand temps de prendre un moment pour démêler ce flot de ressentis contradictoires ! Qui sont ces femmes ? Sont-elles si différentes de nous qui soufflons en ouvrant le frigo chaque soir ?
Mais avant tout : d’où vient cette idéalisation de la « fée du logis » ?
L’origine de cette « icône »
La première chose à comprendre, c’est que, qu’on l’aime ou qu’on la déteste, la fée du logis épanouie, celle qui trouve du plaisir dans le fait d’offrir un espace harmonieux et de bons petits plats à sa famille, cette icône en quelque sorte, eh bien il s’agit d’une construction sociale.
Mona Chollet l’explique très bien dans son ouvrage Chez soi : une
odyssée de l’espace domestique2 : pendant longtemps, avoir des domestiques était quelque chose de courant, et pas uniquement dans les familles ultrariches. Tout ce qui était ménage, gestion du linge et de la cuisine leur était réservé et ces activités étaient fortement dévalorisées.
La société a évolué, vers la fin du XXe siècle et le début du XXIe, un embryon de droit du travail est apparu, et les domestiques ont progressivement quitté les maisons pour vivre ailleurs, puis ont eu plusieurs employeurs. C’est encore ce qui se passe aujourd’hui avec l’essor du service à la personne.
Même si ces personnes gagnent peu et souffrent de conditions de travail déplorables, il faut les payer, et là, ça coince. Du coup, les domestiques d’antan n’ont pas tous été remplacés par des travailleurs : à un moment, ça coûte beaucoup trop cher de ne pas se retrouver confronté aux contingences du quotidien !
Mona Chollet explique : « Dans la plupart des cas, plutôt que par la femme de ménage, la bonne a été remplacée par… la femme. Cette assignation résulte d’une double évolution. D’abord, au cours du XIXe siècle, le modèle de la bourgeoise “qui reste à la maison” s’est peu à peu étendu aux ouvrières […] : aux hommes le travail productif, à l’usine ; à elles le travail reproductif et domestique. »
Et accroche-toi à ton slip, Mona explique que ce sont les syndicats comme les pouvoirs publics qui ont imposé l’idée selon laquelle le travail des femmes à l’extérieur du foyer était « contre nature ». Kewhaaaaat ? On nous aurait menti en nous laissant penser que les femmes ont dû se battre pour accéder au travail, comme si depuis la Préhistoire le rôle « naturel » de la femme était de s’occuper de l’habitat et de la progéniture, alors qu’en réalité, c’est pour y retourner qu’elles se sont battues ? Parce que le XIXe siècle, c’était HIER !
Mona Chollet ajoute, citant Geneviève Fraisse et son ouvrage
Service ou servitude3 : « Désormais, aucune femme, de quelque milieu qu’elle soit, n’a le droit de se soustraire à son rôle de ménagère. Dans tous les secteurs de la société retentissent des hymnes un brin suspects à la “fée du logis”. »
Résumons simplement : à un moment, c’était confortable que les femmes restent à la maison. On a dû leur vendre une image de ménagère épanouie pour les valoriser et leur donner envie, car jusque-là, le travail domestique était perçu comme avilissant et réservé aux « bonnes ». (Non mais en fait, ce n’est pas si avilissant que ça, regarde, ton mari est heureux et ta belle-mère est satisfaite, tu es un bon être humain, bravo !)
Mais, quand il a fallu se remettre à bosser à l’extérieur pour satisfaire les exigences économiques du pays, cette idée s’était solidement ancrée dans toutes les cervelles.
Arf ! Du coup, pour être une « bonne femme » dans la société aujourd’hui, il faut être une fée du logis ET travailler. L’arnaque !
L’épanouissement et la norme
Il peut être aussi intéressant de creuser un peu l’idée suivante : l’épanouissement, c’est cool, c’est le nouveau Graal, tu sais bien ! C’est même devenu un business ! Il est aujourd’hui de bon ton de se dire épanoui, c’est un marqueur de réussite qui commence à se faire une petite place aux côtés de l’argent.
Bon, jusque-là, tu vas me dire : quel est le problème ? Il vaut quand même mieux être épanoui que pas épanoui, non ?
Absolument !
Seulement voilà, as-tu déjà remarqué comme l’épanouissement valorisé et relayé par les médias et les réseaux sociaux est souvent très très collé-serré avec la norme ? On peut voir nettement qu’il y a des épanouissements valorisés et d’autres non.
Être épanouie en ayant une petite famille heureuse, une maison
bien tenue et un travail à temps plein, c’est totalement O.K., c’est
hype, c’est instagrammable ! Ça suscite l’admiration, tu gères
quoi ! Hashtag girlboss, hashtag mompreneuse.
Être épanouie en restant à la maison, c’est mi-O.K., mi-caca. Y a
une suspicion possible de catho réac ou de cassos, disons que ça
passe si on fournit au monde une bonne raison.
Être épanouie sans enfant et en ne souhaitant jamais en avoir,
alors là, c’est totalement caca, scandaleux, iMPoSSiBLe !
Être épanouie en gardant ses poils, je n’en parle même pas :
EURK.
Il y a un truc qui ne tourne pas rond dans cette histoire : l’épanouissement est par essence quelque chose d’intime, de personnel. Mais là, il faut le justifier, et même pire, il faut le revendiquer !
Mais à quel moment un épanouissement a-t-il à avoir la fame ? Un épanouissement doit juste faire son job d’épanouissement : nous épanouir, pas épater la galerie, pas se la raconter, pas être une honte ou une fierté !
C’est entre nous et nous-mêmes.
Être une fée du logis donc, c’est hype, et il est de bon ton de revendiquer sur les réseaux sociaux, dans les médias et même auprès de nos copines à quel point ça nous rend heureuses.
Pourtant, le fait que ce soit bien vu n’a rien à voir avec l’épanouissement. Si certaines femmes vont réellement s’épanouir en tant que fées du logis, pour d’autres, ce n’est pas le cas, et même pire : pour certaines de cette seconde catégorie, l’image de l’épanouissement est factice, je le dis carrément. Elles ne montrent que le résultat (une belle photo d’un bon petit plat sur Facebook, une maison parfaite pour recevoir les amis), mais elles ne disent rien du processus pour en arriver là. Et d’ailleurs, dis-toi bien que la plupart du temps, tu ne vois QUE ce qu’elles veulent te montrer : hors du champ de l’appareil photo, c’est le bordel. Tout a été poussé sur le canap’ pendant que la photo de la table, impeccable, appétissante, avec une assiette healthy magnifiquement présentée, était prise !
Mais comme « il faut montrer qu’on est épanoui », alors on peut tout accepter de la réalité de notre quotidien, du moment qu’on le saupoudre de paillettes de « Nan mais je suis épanouie, hein ! », alors ça roule.
Je te rappelle que c’est la honte de dire que tu n’es pas épanouie. Du coup, là tu as le double combo gagnant : non seulement tu es une fée du logis (bonus 1 point) mais en plus tu es épanouie de l’être (bonus 1 point).
Ce que je veux dire, c’est qu’il y a des critères d’épanouissement plus faciles à assumer que d’autres.
C’est bien plus difficile de revendiquer être épanouie dans une maison crade, quand on ne travaille pas, quand on n’a pas d’enfant, quand on a un travail pas très socialement valorisé, etc.
Et puis alors assumer de dire qu’on n’est pas épanoui, c’est presque avoir l’impression d’avoir de l’herpès génital : c’est comme si on était contagieux, dégoûtant, à fuir !
Spoiler : on ne pourra jamais être réellement épanoui si on n’accepte pas d’aller regarder ce qui nous casse les bonbons dans notre vie actuelle.
Peut-on être une fée du logis épanouie ?
Ça fait des semaines que je réfléchis à cette question, et je n’y répondrai pas par « oui » ou « non », « salut, merci, au revoir ».
La première chose à prendre en compte, c’est que je ne suis pas moi-même une ménagère épanouie. Donc qui suis-je pour dire : ce n’est pas ma réalité donc ça n’existe pas ? Alors, j’ai demandé à des femmes qui semblaient l’être.
Pour certaines, le vernis s’est écaillé très vite. J’ai vu des femmes
qui font contre mauvaise fortune bon cœur : les circonstances les
ont amenées à ne pas travailler par exemple, donc elles ont
déplacé leur force de travail sur le foyer.
Certaines assurent au début de la conversation qu’elles ont choisi
de ne pas travailler, donc qu’elles sont contentes comme ça. En
creusant, il s’avère que plusieurs de ces femmes ont été
malmenées dans le milieu du travail, et finissent par se retirer
dans la relative douceur et protection du foyer. C’est un choix par
défaut, elles ne trouvent pas ça très stimulant, kiffant, mais c’est
tellement mieux que le travail extérieur !
Qu’elles travaillent ou non, beaucoup mettent en avant comme
des choix et des aspirations personnels les points qu’on va
développer dans les chapitres suivants : la joie de prendre soin
des uns et des autres (jour 5), la joie de contribuer à un mode de
consommation écologique (jour 6), etc. Il faudrait vraiment être
une horrible sorcière pour ne pas être heureuse de prendre soin
de sa famille et pour dire qu’on s’en fout de l’écologie, tu ne crois
pas ?
Je ne dis pas que ces femmes mentent, loin de là. Leur satisfaction est réelle.
Leur lassitude aussi, mais elle pèse moins lourd dans la balance. Elles se disent épanouies (j’écris « se disent » non pas pour mettre leur parole en doute, mais parce que personne ne peut dire de l’extérieur qu’une autre personne est épanouie) car le positif l’emporte sur le négatif. Elles se sentent heureuses d’apporter du bien-être aux autres, et c’est d’ailleurs une très belle qualité.
Alors, il n’est pas question de rendre malheureuses nos fées du logis heureuses, elles ont bien le droit de l’être !
En revanche, tout l’objet de ce livre va être de distinguer parmi nos pensées, envies et comportements ceux qui sont individuels, et ceux qui sont induits par le fonctionnement de la société.
Et rien de péjoratif dans la deuxième option si elle nous convient, le but n’est pas d’être hors norme pour le principe d’être hors norme !
Au jour suivant, nous allons creuser la question d’un autre mythe qui gouverne encore beaucoup trop fort nos comportements quotidiens, celui d’une répartition supposément « naturelle » des tâches entre hommes et femmes. Il te reste encore des tomates pourries dans ta caisse, j’espère !
Minute journaling du soir, bonsoir !
Parmi les femmes de ton entourage, qui sont celles que tu admires pour leurs
compétences en cuisine, ou leur intérieur « parfait » ? As-tu déjà discuté avec ces femmes pour savoir comment elles faisaient et si elles étaient satisfaites de la situation ?
Y a-t-il des personnes qui dernièrement t’ont dit quelque chose sur ton intérieur
ou ta cuisine ? Était-ce un compliment, une critique ? Qu’as-tu ressenti ?
Parmi les comptes que tu suis sur les réseaux sociaux, y en a-t-il qui abordent
la question de l’organisation du ménage et de la cuisine ? Mets-tu en œuvre leurs conseils ? Qu’as-tu retiré de cette expérience ?
1. Voir la définition jour 16.
2. La Découverte, 2016.
3. Le bord de l’eau, 2009.
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