J’arrête le burn out en cuisine !

Marie Duboin · Chapitre 6 sur 27

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J’arrête le burn out en cuisine !

Jour 3 – Les injonctions contradictoires véhiculées par les médias

JOUR 3

Les injonctions contradictoires

véhiculées par les médias

 

Koh-Lanta : Les Armes secrètes, épisode 9, les rouges remportent l’épreuve de confort, deux femmes et deux hommes profitent d’une soirée et d’une nuit « comme à la maison », installés dans une maisonnette avec cuisine équipée et frigo rempli, charge à eux de faire la cuisine.

Okay.

Que se passe-t-il ? NATURELLEMENT, les femmes ouvrent le frigo et commencent à cuisiner, debout. NATURELLEMENT, les hommes s’installent face à elles, assis, au bar de la cuisine, et aident à éplucher quelques légumes. Le pire, c’est que je caricature à peine. ARGL.

Le mythe de la ménagère heureuse, qu’on a vu au jour précédent, est intimement lié à celui, non moins énervantissime, de l’existence d’une répartition « naturelle » des tâches entre hommes et femmes. Au XXIe siècle, il est difficile de continuer à défendre son existence, au sens où les femmes porteraient dans leur code génétique l’amour du ménage et de la cuisine et les hommes, celui de la chasse, de la pêche et du bricolage. C’est presque aussi difficile à défendre que l’idée que la Terre est plate, c’est dire !

Et pourtant.

 

Petit point météo de la répartition des tâches au e XXI siècle Selon l’Observatoire des inégalités qui relaie une étude de l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes (EIGE) de 2016 : « On savait que les femmes consacraient plus de temps que les hommes aux tâches domestiques et aux enfants : 1 h 26 de plus par jour en moyenne selon les données 2010 de l’Insee (en ne tenant compte que des femmes et des hommes ayant un emploi). Les données plus récentes de l’EIGE apportent deux informations : premièrement, les femmes continuent d’assumer plus souvent les tâches routinières et astreignantes de la maison. Deuxièmement, l’égalité dans ce domaine est au point mort, voire risque de régresser avec le vieillissement de la population. »

Le fait même qu’il n’y ait pas de statistiques plus récentes que celles de 2010 montre bien à quel point ce sujet n’est pas à l’ordre du jour des grandes réformes sociales prévues ! Sans compter qu’en 2010, ça n’avait pas évolué depuis 2003.

Une enquête menée par le Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) en mars 2021 indique que « l’égalité progresse chez les jeunes couples ». Cela pourrait être une bonne nouvelle s’ils n’écrivaient pas ensuite que l’écart se creusait à nouveau à l’arrivée des enfants.

Dans cette enquête, au vu des réponses déclarées, 36 % des couples sont qualifiés de « traditionnels » (lorsque la femme fait tout), 45 % sont qualifiés de « paritaires » (lorsqu’il y a une répartition des tâches), et 14 % sont qualifiés de « modernes » (tiens-toi bien : lorsque Monsieur en fait davantage).

Les bras m’en tombent, que le modèle inégalitaire inversé soit qualifié de « moderne ». MODERNE. Comme si c’était là ce que souhaitaient les femmes, et leur vision du modernisme : une société où l’oppression changerait de genre ! Les « Robert Ouin-ouin, les femmes sont trop méchantes et veulent nous dominer » ont encore de beaux jours devant eux !

On pourrait croire, bon gré, mal gré, que l’égalité progresse puisqu’en 2005, seuls 36 % des couples accédaient au label paritaire. Mais il est primordial de comprendre ce que les termes « égalité » ou « parité » recouvrent pour cette étude, effectuée, je tiens à le rappeler, par un organisme d’État en 2021.

Parce que ce qui fait froid dans le dos, c’est que cette catégorisation repose uniquement sur TROIS questions, que voici :

qui prépare le repas du soir le plus souvent quand vous êtes

ensemble ?

qui fait les courses le plus souvent ?

qui passe le plus souvent l’aspirateur ?

Voici donc à quoi se résument, pour nos dirigeants, les indicateurs de l’égalité dans le couple en 2021.

Mais surtout, il manque une donnée essentielle, qui biaise complètement les résultats : dans cette étude, on ne parle que des ACTIONS, que du volet OPÉRATIONNEL des tâches domestiques.

Parce que dans mon exemple de Koh Lanta, si on ne se base que sur les actions, on est en effet sur un mode paritaire. On voit les mecs éplucher des légumes. Sauf que les tâches domestiques, ce n’est pas « juste » le volet opérationnel. Loiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin, très loin de là.

C’est aussi l’attitude face à ces tâches. Dans mon exemple de Koh-Lanta, les femmes, instinctivement, se lèvent, ouvrent le frigo, prennent l’initiative. Les hommes suivent et aident, assis. Il semble que la répartition « naturelle » se soit déplacée des actions pures à un autre niveau, plus organisationnel.

L’étude du Céreq ne dit absolument RIEN de la gestion et de la répartition de ce niveau organisationnel. La partie immergée de l’iceberg du travail ménager reste donc sous silence, et les inégalités en la matière peuvent proliférer librement. Pire : si elles ne sont pas quantifiées par des études officielles, c’est comme si elles n’existaient tout simplement pas.

 

Évolution moderne du mythe de la répartition « naturelle » des tâches (on n’est pas sorties des ronces)

Voilà, voilà. La répartition « naturelle » des tâches est un mythe, mais nous continuons de nous y conformer à plus ou moins grande échelle.

Reprenons en détail cette séquence de Koh-Lanta pour tenter de préciser la transformation du concept de « répartition naturelle des tâches » évoquée plus haut.

Cette séquence montre qu’hommes et femmes ne sont pas égaux devant la culpabilité de ne « rien » faire. Face à un frigo plein, deux femmes qui n’ont pas de flingue sur la tempe prennent l’initiative du repas, deux hommes s’assoient et « aident » à la cuisine. Ah ouais, y a du progrès, y a encore quarante ans voire moins, les deux hommes auraient papoté sur la terrasse pendant que les femmes se seraient isolées en cuisine, et puis une fois le repas prêt, ils se seraient juste mis les pieds sous la table, personne n’aurait vu de problème à cette répartition des tâches, qui était d’ailleurs on-ne-peut-plus limpide.

La question est : faut-il se contenter de ce « progrès » ? C’est un progrès fallacieux, car il fait croire que les choses ont changé, mais en réalité, le changement n’est pas vraiment de taille : deux hommes assis qui aident, deux femmes debout qui prennent l’initiative. Hommes et femmes ont intégré malgré eux une répartition des tâches d’un autre âge.

Si les femmes s’étaient d’emblée assises, je parie qu’elles auraient ressenti de la culpabilité de ne rien faire. Même moi, avec un conjoint pour qui cette question n’en est pas une, j’ai mis des mois à diminuer ma culpabilité quand je ne faisais « rien » et le laissais gérer un repas de A à Z (pire ! de la préparation au nettoyage final de la table).

Nous, femmes, nous avons intégré que notre rôle face à un frigo plein et des personnes affamées est de nourrir ces dernières. Notre rôle, pas celui des hommes : on pourra éventuellement laisser une autre femme faire à manger sans culpabiliser et en profitant de cet instant de sororité, mais on ressentira toujours une pointe de culpabilité et de doute (« Pour qui je passe, pour une feignasse ? ») si des hommes se mettent à faire le repas de A à Z. Même moi, je le ressens, et pourtant, j’ai eu une éducation féministe, je suis féministe, et j’éduque mes enfants pour qu’ils reproduisent le moins possible ces codes sociaux !

Les hommes dans Koh-Lanta (que j’apprécie au demeurant, ce n’est pas la question !), ces hommes donc, ont-ils ressenti de la culpabilité ? Je ne sais pas, je ne le leur ai pas demandé, mais à l’image, ce qui apparaît, c’est qu’ils sont bien assis et ne semblent pas connaître cette pulsion que nous, les femmes, connaissons toutes, de se lever et de « faire ». Pas aider, non, faire.

En réalité, ce mécanisme qui semble propre aux femmes est le reflet d’une injonction contradictoire : d’une part, via les médias, on continue de véhiculer une répartition des tâches très normalisées, et, d’autre part, on fait comme si la norme était d’être à 50/50 et que c’est un échec de ne pas y être.

D’une, c’est faux, les statistiques le montrent.

De deux, on l’a vu aussi, « être à 50/50 » est un indicateur qui ne

veut strictement rien dire tant que l’on n’évalue que les ACTIONS

du quotidien.

De trois, un échec pour qui ? Qui a honte de ne pas y être, à ce

fameux 50/50 ? Pas les hommes, sinon ils se sortiraient les doigts

du cul et enfileraient leurs bottes de sept lieues pour évoluer à

vitesse grand V ! Non, ce sont les femmes qui ont honte de ne

pas arriver à cette répartition magique qui est soi-disant « la

norme ». C’est un comble.

 

Prendre le mal à la racine : l’éducation des enfants aux normes véhiculées par leurs sources de loisirs

Alors voilà. J’ai coutume de dire qu’il faut éduquer les enfants, autant les garçons que les filles. Mais l’éducation, ce n’est pas seulement leur dire que le partage « naturel » des tâches, c’est un gros bullshit. C’est déconstruire ce que la société nous renvoie par tous les moyens : télé, mangas, jeux… Cet épisode de Koh-Lanta, par exemple, je l’ai regardé avec les enfants, et on l’a décortiqué. En fait, je préfère ne pas faire de ce type d’émissions un tabou. Comment leur apprendre à appréhender autrement leur place dans le monde si on leur dit juste « non, on ne regarde pas Koh-Lanta dans cette maison car ça véhicule des clichés sexistes » ? Il faut bien leur expliquer pourquoi, car, de toute façon, avec leurs copains, ils finiront par échouer tôt ou tard devant ce type d’émissions, alors autant qu’ils aient acquis les armes de distanciation par rapport au contenu.

 

Oui, mais que dire à mes enfants pour changer les choses si, chez moi, même si je déteste ça, le fonctionnement correspond à cette répartition « naturelle » ?

EXCELLENTE QUESTION, Jeanine.

Vraiment.

Car nous sommes extrêmement nombreuses à constater que, comme dans Koh-Lanta, le fonctionnement de notre famille n’est pas vraiment la traduction en actes de nos convictions profondes. Or, quand on sait que les enfants apprennent par mimétisme, ça a largement de quoi te mettre en PLS !

Comment une parole théorique peut s’ancrer profondément dans son esprit quand, jour après jour, l’enfant voit globalement sa maman cuisiner et s’occuper de l’organisation, et son papa bricoler et tondre la pelouse ?

Pire : quelle peut être la valeur de cette parole théorique quand le père, qui dans les faits touche à peine à la cuisine et à l’organisation, porte un discours soi-disant féministe sur la répartition équitable des tâches et est convaincu de faire sa part ? L’enfant assimile-t-il que, finalement, ce que fait son père est équitable ? Ou alors, que la répartition équitable des tâches, c’est du bullshit et que finalement, malgré tout, c’est une répartition « naturelle » qui prime ? Ce n’est pas se tirer une balle dans le pied avec un gros bazooka, ça ? Je pense qu’à ce stade de prise de conscience, on a toutes envie de se pendre avec nos propres poils de SIF. Courage les meufs, on va dépasser ça !

 

Pourquoi cet écart ?

Je compatis très fort, car j’ai beau avoir eu une éducation plutôt féministe avec un père que j’ai toujours vu cuisiner et nettoyer, pour autant, la plus grande partie de ma vie, j’ai reproduit dans une certaine mesure (tout en détestant cela) cette répartition naturelle des tâches.

Cet écart vient du fait que nous reproduisons un modèle transgénérationnel porté par une société patriarcale.

Les femmes, parce qu’elles ont été conditionnées à être douces,

serviables, maternantes, ce qui les porte naturellement à prendre

soin de leur famille, et en particulier à travers la nourriture – nous

y reviendrons.

Les hommes, parce que ce conditionnement leur apporte un

confort indéniable1. Je ne vais pas dire qu’il est difficile pour eux

de s’extraire de leur conditionnement : autant je peux comprendre

qu’il soit difficile de s’affranchir, pour les femmes, d’un

conditionnement qui nous pousse à être empathiques,

maternantes et douces, autant il est hors de question que j’écrive

qu’il puisse être dur pour les hommes d’abandonner un

conditionnement qui les amène à agir de manière individuelle et

égoïste. Faut pas déconner.

 

Du coup, comment faire ?

La première des choses à t’ancrer dans la tête, c’est que tu n’es pas responsable de cet écart entre la théorie et ton quotidien.

Nous verrons plus tard dans le bouquin comment entamer une discussion avec ton homme concernant ses privilèges, son confort et l’illusion qu’il a de « faire sa part ».

Mais, pour aujourd’hui, on va considérer cela comme une donnée d’entrée : okay, tu sens dans tes tripes qu’il est important que tu transmettes à tes enfants le coup de la répartition réellement équitable, mais le modèle parental qu’ils ont n’est pas le reflet de l’égalité souhaitée. Ce n’est pas l’idéal, mais c’est ta situation à toi, et crois-moi, c’est la situation d’une grande majorité de familles.

C’est pourquoi j’ai plus que largement insisté sur le décryptage de tous les supports sociétaux qui les télescopent chaque jour : cela fait aussi partie intégrante de leur réalité et c’est donc un levier puissant. Mais il peut aussi être intéressant de discuter en parallèle avec les enfants de la répartition des tâches à la maison et, pourquoi pas, de l’écart entre ce qu’on aimerait vivre et la réalité. L’enjeu, c’est qu’ils comprennent que ce qu’ils voient n’est pas normal et doit évoluer.

Bien sûr, il me semble important de transmettre des messages à nos enfants. Mais il faut aussi rester humble, et relativiser le poids de ta responsabilité quant à l’éducation de tes enfants : tu ne peux que leur offrir un terreau, eux pourront toujours prendre la liberté d’aller pousser dans le terreau du voisin. N’oublie jamais qu’une éducation non machiste pourra aboutir à un adulte concevant les rôles des hommes et des femmes de manière très normée, et un enfant élevé dans une famille où les rôles sont très normés pourra de lui-même rejeter ce modèle et se construire sur un mode beaucoup plus ouvert.

Bon, ceci étant dit, parlons peu mais parlons bien. La reproduction de schémas transgénérationnels n’est pas le seul élément générateur des iniquités du quotidien. D’ailleurs, hommes et femmes ne sont pas toujours d’accord sur l’existence même de cette iniquité : nous allons voir demain que ce décalage de perception entre les deux genres pourrait avant tout provenir… d’un problème de définition, celle de la charge mentale. Et ce problème, on va le régler vite fait, bien fait, ensemble, au prochain chapitre !

 

Minute journaling du soir, bonsoir !

Comment étaient réparties les tâches dans le foyer dans lequel tu as grandi ?

Qui faisait quoi ?

Comment sont réparties les tâches dans ton foyer ? Qui fait quoi ?

 

1. Voir l’enquête « Les Français et la charge mentale », menée en 2018 par O2, en partenariat avec Ipsos.

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