J’arrête le burn out en cuisine !

Marie Duboin · Chapitre 10 sur 27

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J’arrête le burn out en cuisine !

Jour 7 – La charge féministe : n’en jetez plus, la coupe est pleine !

JOUR 7

La charge féministe : n’en jetez plus,

la coupe est pleine !

 

Cécile est fatiguée.

Elle a beaucoup de choses à gérer, elle a du taf par-dessus la tête, à tel point qu’elle doit se mettre des rappels sur son téléphone pour ne pas oublier de préparer le sac de piscine de sa choupinoute le lendemain, à vrai dire, elle se met même un rappel pour ne pas oublier que jeudi de la semaine prochaine, elle a posé un congé. Ouaip, sinon, elle sait qu’elle se lèvera comme d’habitude et arrivera au taf comme une fleur.

À la maison, elle gère un peu tout et surtout le repas, mais finissant à 18 heures tous les jours, elle peine à s’organiser pour réaliser la quadrature du cercle : préparer des choses bonnes pour la santé et l’environnement, qui plaisent à ses enfants et à son chéri, le tout dans un délai pas trop long parce que les enfants doivent aussi prendre leur douche, faire leurs devoirs ET se coucher avant 20 h 30. Le tout sans trop de cris et de disputes, CIMER.

Demander à Chéri, Cécile a laissé tomber le jour où, au bout de treize ans de vie commune, alors qu’elle lui demandait de s’occuper des pâtes pendant qu’elle gérait la crise du petit deuz, il lui a dit : « Je veux bien égoutter les pâtes, mais où est l’égouttoir ? »

Bref, elle SAIT qu’elle perdra ENCORE PLUS d’énergie à éduquer son chéri, à lui montrer où sont les choses, comment les faire efficacement, tout en préservant sa susceptibilité, elle n’a tout simplement pas de temps pour ça ! Donc, Cécile traîne sur des groupes Facebook de mamans « organisées », de batch cooking et de maniaques de l’organisation pour choper des trucs et astuces lui permettant de réaliser l’impossible. Elle n’a pas conscience que c’est impossible : elle pense que c’est elle qui a un problème : pas assez organisée, trop bordélique, pas assez rapide, pas assez performante…

Ces groupes étant majoritairement composés de femmes, elle ne prend pas de précautions oratoires lorsqu’elle expose son problème pour demander de l’aide : « Bonjour à toutes ! Help, maman de deux enfants, travaillant beaucoup, j’ai besoin de savoir vos trucs et astuces miracle pour gagner du temps en cuisine la semaine ! J’aurais bien dégainé mon chéri, mais il ne sait même pas où se trouve la passoire, donc on oublie [smiley qui pleure de rire]. Merci à celles qui me répondront ! »

Trois minutes plus tard, son téléphone se met à biper dans tous les sens : « Chouette, on me répond, MA VIE VA CHANGER, JE SUIS SAUVÉE ! » Sauf que… douche froide quand elle regarde les réponses. Sur vingt personnes ayant répondu, dix-huit sont du style : « Change de mec », « Divorce », « Comment tu peux accepter ça ? Mon mec il a intérêt à faire la cuisine autant que moi ! », « On est au XXIe siècle, c’est fou d’accepter encore des trucs comme ça ! », « Et que fait Monsieur ? », « Largue-le, il ne changera jamais », « Mieux vaut être seule que mal accompagnée ».

Cécile, non seulement n’a pas trouvé de solution magique, mais en plus, elle se sent ENCORE PLUS mal. En plus d’être ni assez organisée, ni suffisamment cordon-bleu, elle se rend compte que peut-être, elle se trouve face à un nouvel échec : elle n’est même pas capable d’arriver à ce que son mec l’aide. Elle se sent archi-nulle. (CIMER LES MEUFS.)

Dans ce bouquin, on t’a déjà beaucoup parlé de la pression sociale. La pression dont on va parler aujourd’hui s’ajoute à celles déjà citées, et clairement, c’est elle qui me fait le plus mal.

 

Les injonctions entre femmes

Je me souviens, il y a quelques années, j’avais été interpellée par un article de blog d’une femme visiblement trèèèèès fâchée contre ce que je véhiculais au quotidien : des valeurs de faire soi-même, pour une vie plus saine, une planète plus saine, un budget plus sain (putain, quel résumé-guillotine !). Bref, cette femme, qui tenait un blog féministe, avait rédigé un pamphlet contre tout ça car, pour elle, c’était une injonction DE PLUS pour les femmes, une pression DE PLUS pour elles, et que c’était, en plus, un retour en arrière dans les cuisines, bref, caca, caca, caca.

Mais au-delà de ça, ce que dénonçait très justement cette blogueuse, c’est que ce soit des femmes qui incitent d’autres femmes à ce « retour en arrière », et que cela constitue une nouvelle injonction, mais cette fois-ci, entre femmes.

Résumons la situation. La charge environnementale du quotidien repose encore une fois sur les femmes. Ces femmes, souvent confrontées au peu de soutien de leur conjoint dans la démarche (le fameux « c’est toi qui le veux, c’est toi qui fais »), se retrouvent davantage en cuisine pour que leur quotidien ait moins d’impact sur la planète. Parce que, même si plein d’astuces existent pour s’organiser, bien sûr, il faudra toujours plus de temps pour faire cuire des lentilles que d’ouvrir un plat industriel et mettre le contenu au micro-ondes.

On se retrouve donc avec une Cécile prise entre le marteau et l’enclume : d’un côté, son besoin de « faire quelque chose » pour l’environnement, pour la santé de sa famille, pour son budget aussi, et de l’autre, toutes les cellules de son corps qui lui hurlent : « ET TA GRAND-MÈRE S’EST BATTUE POUR S’ÉMANCIPER DES FOURNEAUX ET VIVRE SA VIE À PART ENTIÈRE ET TOI TU FAIS QUOI ? DES COOKIES MAISON ET DU PAIN MAISON ET DES YAOURTS MAISON PENDANT QUE TON MEC FAIT DES HEURES SUP’ OU JOUE À LA CONSOLE ET QUE TON ADO CHATTE TOUTE LA JOURNÉE ET TE DIRA MÊME PAS MERCI. CONNASSE ! »

Après la charge mentale, la charge émotionnelle et la charge morale, Cécile, te voilà en train de t’en infliger une nouvelle et pas des moindres : la charge féministe.

Nos grands-mères ne se sont pas battues pour ça

Spoiler alert. Cécile, arrête de te flageller, je te le dis tout net : nos grands-mères se sont juste fait arnaquer. Elles ont cru s’émanciper (et elles se sont émancipées, d’un certain côté, on ne peut quand même pas le nier) mais en fait, il y a eu une manipulation subtile du patriarcat. La société, au lieu d’encourager le désir d’émancipation des femmes en augmentant le degré d’autonomie DES HOMMES dans la cuisine et les tâches ménagères, en faisant entrer dans la norme la gestion de ces tâches par les hommes AUTANT que par les femmes, a accompagné l’émancipation des femmes en leur créant et leur faisant acheter (le comble de la perversion soit dit en passant, cette histoire) des trucs industriels : plats industriels de plus en plus rapides à préparer (mais de moins en moins bons pour la santé), produits ménagers de plus en plus efficaces (mais de plus en plus nocifs pour l’environnement). Tu vois où je veux en venir ? Les hommes, au lieu de se dire « bon, la femme est un être humain comme moi, qui mérite autant que moi de s’épanouir dans la vie, donc je vais me sortir la vis sans fin que j’ai dans le cul, tordre le cou à mes préjugés, prendre une serpillière et laver le sol tout en faisant cuire un ragoût afin qu’elle puisse finir sa réunion pro de l’après-midi sans avoir l’esprit pollué par le perso », ben non, ils se sont dit « Jean-Brice, j’ai une méga idée : on va leur filer des produits plus performants, comme ça, elles pourront faire les deux, travailler/vivre leur vie ET s’occuper de la popote et du ménage, et nous, on garde nos privilèges ET notre vis sans fin en or massif dans le cul. GO ? Go ! ».

Laisse-moi te dire un truc méga important : nos grands-mères ne se sont pas battues pour ça. Elles n’ont pas vu que l’émancipation pour laquelle elles se sont battues a été orchestrée à leur propre détriment. Elles n’ont pas vu le coup venir et, pourtant, elles n’étaient pas connes, nos grands-mères, loin de là ! C’est juste qu’il faut du temps et du recul pour se rendre compte de la subtilité de la manœuvre. Au final, on a eu peu d’émancipation réelle, mais on arrive vite à penser qu’aujourd’hui, en France, « la femme est émancipée », qu’il n’y a plus de « vrai » combat à mener, et qu’on n’a qu’à aller se battre à Kaboul, là où la femme est « vraiment » aliénée. Argument massue, BIM. C’est vrai, je peux aller à l’école, je peux travailler, je ne risque pas la lapidation. Mon conjoint, techniquement, ne fait pas rien. Alors, de quoi je me plains ?

Aujourd’hui – et c’est à mon avis le plus gros « échec » involontaire du féminisme du XXe siècle, car c’est là que ce mouvement s’est fait le plus enfumer –, l’ensemble de la population considère que c’est acquis de faire 50/50 au niveau des tâches ménagères et de la cuisine. Que « les hommes » en 2021 ont intégré le truc et le font, bon gré mal gré, tant bien que mal. Tout le monde saute de joie et fait la danse de la pluie en mode « ayé, on y est, la norme, c’est moitié/moitié pour les tâches ménagères, ONAGAGNAY ».

Sauf qu’on se colle le doigt dans l’œil jusqu’à l’oignon du pied

gauche. Tu sais, depuis le jour 4 de ce livre, que cette confusion vient du flou entretenu dans la définition même du concept de charge mentale, et cette confusion, elle engendre une réalité féroce pour les femmes, qui doivent :

1. Faire face, en plus du taf (mais de quoi se plaignent-elles, au

moins elles ont le DROIT de travailler et sont même rémunérées pour ça !), à la plus grosse partie de la charge physique et mentale du quotidien.

2. Évoluer dans une société qui n’est plus aménagée pour ça

puisque « le problème est réglé ».

3. Mais en plus, quand elles brisent le silence pour demander de

l’aide pour faire face à leur quotidien, elles doivent subir la critique acerbe d’autres femmes ! À des questions intrusives, des quolibets, des injonctions. PAR DES FEMMES.

Des femmes qui, si on en croit les statistiques, sont probablement elles-mêmes pour certaines dans une configuration de couple pas vraiment équitable, mais qui ont intégré l’injonction de la société, et qui, par des mécanismes psychologiques inconscients, ont réglé leur dissonance cognitive et reportent à leur tour cette injonction sur d’autres femmes.

En clair, avoir un mec qui s’en carre plus ou moins gentiment l’oignon de notre charge mentale, c’est le cas de la plupart d’entre nous, mais c’est vécu comme une honte, comme un échec, et puisque, selon la société, le problème est censé être réglé, c’est donc TON échec personnel. Même pas celui de ton mec.

Voilà ce que ces injonctions renvoient à ces femmes : que la vis sans fin de leur mec est de LEUR responsabilité à elles, qu’elles ont ACCEPTÉ les choses, choses qu’elles n’ont finalement qu’à refuser ! Ben voyons ! TOUT SIMPLEMENT ! Regarde-toi dans le miroir et articule distinctement « Je Re-Fu-Se » ! Bah voilà, physiologiquement, tu es capable de le dire, ce soir tu te plantes devant ton mec et tu fais la même chose, et BIM, le problème sera réglé ! MAGIIIIIE ! Merci, cordialement, boujou.

BIEN SÛR que ce n’est pas normal que les mecs ne prennent pas en charge le quotidien de manière équitable. Mais NON, ce n’est pas une question de choix, pas quand la proportion de mecs à faire évoluer est si écrasante : refuser de se mettre avec un mec qui ne l’est pas déjà, c’est se condamner à être nonne. (Voir les stats des

jours 3 et 4.)

Et toi, depuis que tu es en âge d’être en couple, tu dois te bouger pour faire évoluer les choses au sein de tes couples successifs, chaque putain de jour de ta putain de vie, millimètre par millimètre. Ma main à couper que ces femmes qui te toisent l’ont aussi vécu et même, ma main à couper que, pour beaucoup, elles le vivent encore. Ça me tue.

Cette pression féministe, et je te le dis en tant que féministe, tu es en droit de lui dire : MERDE, TA GUEULE. Mais comme les choses sont toujours plus nuancées que ce qu’elles ne paraissent, mon petit doigt me dit que, comme moi et comme beaucoup, tu appartiens probablement aux deux camps à la fois : celui de celles qui en chient, et celui de celles qui pointent du doigt.

 

Minute journaling du soir, bonsoir !

Alors, à la fin de ce chapitre, je t’invite à réfléchir aux questions qui suivent.

Quel regard portes-tu sur les femmes qui se plaignent de tout faire à la

maison ? Quelle est ta réaction instinctive ?

Qu’est-ce que tu vis, toi, au quotidien ? Où en est, objectivement, ton conjoint

dans le tableau charge mentale/charge opérationnelle du jour 4 ?

Comment développer ton empathie envers ces femmes dont la situation te

choque ? Comment te recentrer sur le véritable adversaire : le patriarcat ?

 

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