J’arrête le burn out en cuisine !
Introduction
Mars 2021.
Une journée comme une autre : je travaille depuis chez moi, sûrement que j’ai dû peaufiner un article à rendre à un client, checker et répondre à quelques mails.
Le midi, j’ai lancé une machine et j’ai étendu le linge.
Quelques sollicitations ont dû apparaître, et je les ai certainement calées dans mon agenda, appendice de mon cerveau.
Plusieurs fois dans la journée, je me suis demandé ce qu’on allait manger ce soir, mais j’ai chassé cette idée de ma tête, je verrai en fin d’après-midi.
Fin d’après-midi, j’aurais bien continué à travailler un peu, mais il faut bien s’arrêter pour faire à manger.
J’ouvre le frigo, je regarde mes bocaux bien rangés où se trouvent une bonne dizaine de sortes de céréales et légumineuses : bio, zéro déchet, complètes.
Et tout à coup : le vide.
Pas le vide du style : « Oh, je manque d’idées, tiens ! si j’ouvrais un livre de cuisine pour m’inspirer ? »
Non, le gros gros vide, et surtout, le gros gros ras-le-bol.
Intersidéral, le ras-le-bol, complètement disproportionné par rapport à la tâche à accomplir.
Ce jour-là, j’ai été incapable de faire à manger.
L’homme est rentré du travail, et la première chose que je lui ai dite, c’est : « Je n’ai pas fait à manger. » Information qui, entre nous, n’a généré aucune réaction chez lui : « Bah ce n’est pas grave, je vais bien trouver un truc à faire vite fait ! »
Un non-événement en quelque sorte.
Ce qu’il n’avait pas compris à ce moment-là, c’est que j’avais la sensation que je ne réussirais plus jamais à faire à manger de ma vie ! Et surtout : je ne comprenais absolument pas ce qui m’arrivait.
J’avais pourtant tout pour être heureuse, cuisinesquement parlant !
Après des années à me prendre la tête pour réussir à faire entrer
mes convictions dans mon budget, j’avais acquis les bons réflexes
pour ne pas me ruiner tout en mangeant quasiment à 100 % bio1,
et en plus, boutade de l’univers, mon budget s’était amélioré au fil
des ans.
Plus de personnes difficiles à contenter dans mon foyer (si vous
avez des enfants qui n’aiment pas les légumes, I feel you), un
conjoint qui a choisi d’adopter un régime végétarien comme moi à
la maison, donc plus besoin de cuisiner en double, en triple…
Un travail que j’adore, qui me donne le luxe de travailler de la
maison, à mon rythme.
Qu’est-ce qui se passe ?
Qu’est-ce qui m’arrive ?
Qu’est-ce donc que ce caca nerveux de riche ?
Dans les jours qui ont suivi, ça ne s’est pas amélioré. Ma petite voix autoculpabilisante et saboteuse tournait à plein régime : « Non mais franchement, t’as pas d’autres problèmes à te créer ? Tu as une situation qui te permet de manger absolument ce que tu veux, tu as le temps de cuisiner, tu as les moyens d’acheter des produits bio, on nage dans le ridicule le plus total là ! »
Mais ça a continué. J’en ai parlé autour de moi, à mes amies. Je m’en suis ouverte sur mes réseaux sociaux, malgré un gros sentiment de honte d’avoir un problème aussi risible au regard de situations tellement plus difficiles.
Et pourtant : l’écho a été fou !
Vingt ans !
Quelques jours après ce micro-événement, j’ai réalisé une chose : ça fait presque vingt ans que TOUS LES JOURS DE MA VIE la question « qu’est-ce qu’on mange aujourd’hui/demain/cette semaine ? » est présente dans mon quotidien.
J’ai 38 ans, j’ai quitté le domicile familial à 19 ans, à quelques mois près. Tous les jours de ma vie, et peu importent les circonstances, j’ai dû me demander ce qu’on allait manger, puis mener à bien toute la logistique, de l’idée du menu, en passant par les courses, le fait de gérer avec mes valeurs (bio, local, de saison, végétarien, zéro déchet…), avec les goûts des autres (le conjoint qui ne veut pas manger végétarien, l’enfant qui ne tolère aucun légume cuit), jusqu’à la préparation effective, le tout avec un budget limité, et éventuellement la soupe à la grimace le soir devant l’assiette.
Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, que j’aie plus ou moins de travail ou d’urgences professionnelles, quoi qu’il se passe dans ma vie personnelle, pendant les vacances, les week-ends, les jours fériés, que je sois malade ou en forme, que je sois joyeuse ou déprimée… bref, indépendamment de tous les événements de la vie, deux fois par jour, soit plus de 700 fois par an, se pose la question fatidique : « QU’EST-CE QU’ON MANGE ? »
Ça ne s’arrête jamais. Jamais.
Tu n’es pas seule
Oui, dans ce livre, on va se tutoyer, parce qu’on trouve que ça entraîne un sentiment de proximité, et que cette proximité, on va en avoir besoin parce que ça risque d’être un peu dur émotionnellement par moments.
Passé la surprise de ressentir tout ça (surtout dans une période de ma vie où je ne suis plus confrontée aux plus grosses difficultés à ce sujet), puis la honte, oser en parler a été la meilleure chose que j’ai pu faire à ce moment-là : jamais je n’aurais imaginé recevoir tant de témoignages (par dizaines !), parfois très longs et détaillés, où on sentait que le mental breakdown était proche.
Je n’étais pas seule, ce qui a eu pour effet immédiat de faire chuter mon niveau de honte et de culpabilité.
Une question systémique et non individuelle
Depuis lors, tout s’est enchaîné.
À la question « Comment sortir de ça pour ne pas entrer dans un état dépressif à chaque préparation de repas, chaque jour, pour les quarante années qu’il me reste à vivre ? » se sont ajoutées deux interrogations plus vastes.
Mais pourquoi diantre sommes-nous si nombreuses à ressentir
cela et à le subir en silence ?
Qu’est-ce qu’on peut faire pour en sortir ?
Rassembler nos observations et nos connaissances
Lorsque je me suis permis d’élargir mes questionnements à un phénomène de grande ampleur, et en croisant les nombreux témoignages que j’ai reçus, j’ai réalisé que le sujet, si simple en apparence, était en réalité tentaculaire.
Un article de blog, une vidéo, n’y suffiraient pas.
J’ai dégainé mon téléphone et j’ai laissé un message à Herveline : « Fulgurance du jour, bonjour ! J’ai le sujet de notre prochain bouquin : le burn out en cuisine ! » Ce à quoi elle a dû répondre quelque chose comme : « O.K., j’en suis ! » Déjà parce qu’Herveline a souvent confiance, encore plus que moi-même, en mes fulgurances, mais aussi et surtout parce qu’elle y est, et encore plus par le passé, confrontée comme moi.
Mais aussi parce qu’on avait déjà tant de fois abordé ce sujet de manière informelle tout au long de nos années d’amitié. Parce qu’il suffit d’avoir des yeux et un minimum d’attention pour se rendre compte que cette question est d’utilité publique car elle touche la plupart des foyers.
Et enfin, parce que le sujet n’a, à notre connaissance, jamais été traité de la manière dont nous souhaitons le faire.
Agir
Pour nous, le « burn out en cuisine » va bien au-delà d’une simple panne d’inspiration. Si c’est le cas, alors il existe des centaines et des centaines de sites Internet qui doivent répertorier des centaines de milliers de recettes, et également de nombreux livres de cuisine excellents.
Si tu as lu nos ouvrages précédents, tu sais que chez nous les « trucs et astuces » arrivent en dernier, en bout de démarche, mais que le plus important à nos yeux est de comprendre quels sont nos besoins pour pouvoir y répondre. En effet, le problème des trucs et astuces lorsqu’ils sont donnés seuls, c’est qu’ils ne sont pas personnalisés, ils peuvent ne pas te correspondre (ni à ta vie, ni à tes contraintes, ni à ta personnalité), et au bout du compte, ils peuvent être culpabilisants si tu ne parviens pas à les mettre en place.
Il est bien sûr utile d’avoir des bases d’organisation, et même des idées de menus, c’est ce que tu trouveras dans la troisième partie de ce livre ! Mais avant de repartir sur des bases saines en termes d’organisation, il nous paraît primordial que tu comprennes pourquoi tu en es arrivée à ce point de saturation, et que tu prennes une grande respiration en constatant que c’est un dysfonctionnement de la société plus que de la fainéantise de ta part ! On va même te transmettre des éclairages et quelques billes pour rompre ce cercle vicieux.
Parce que la société, c’est nous !
Ce livre est pour toi si…
Avant tout, ce livre s’adresse à toi si tu ressens au plus profond de
toi le ras-le-bol dont je viens de parler. Si la question « qu’est-ce
qu’on mange ce soir » te met dans le même état d’angoisse que
le bruit de la fraise chez le dentiste.
Ce livre s’adresse plus particulièrement aux femmes. C’est un
parti pris : nous savons, par expérience, que le titre du livre fera
que nos lectrices seront, en grande, que dis-je ? IMMENSE
majorité, des femmes. Donc, nous choisissons de nous adresser
à elles, en fonction des problèmes spécifiques qui les touchent.
Si tu es célibataire et sans enfant, tu trouveras de bons conseils
dans la troisième partie de ce livre, mais sache qu’il parle par-
dessus tout de ce que H. et moi connaissons, et avons récolté
comme témoignages, c’est-à-dire du couple hétérosexuel et de la
famille monoparentale. Loin de nous d’invisibiliser les couples
homosexuels, simplement, ne l’étant pas nous-mêmes, nous ne
connaissons pas les spécificités interrelationnelles de ces couples
et ne sommes donc pas légitimes pour en parler. Mais ce livre
n’exclut personne, quels que soient le genre ou l’orientation
sexuelle du lecteur, et les conseils donnés peuvent s’appliquer à
tout le monde !
Si tu es un homme, et que tu es déjà conscient de tes privilèges,
je pense que tu pourras le lire sans avoir envie de le brûler. Je
pense même qu’il te fera sourire à maintes reprises. En revanche,
si tu te demandes ce que je veux bien dire avec mon histoire de
privilèges, alors je pense qu’il te faudra beaucoup, beaucoup de
recul : en effet, nous n’avons pas choisi d’aborder cette question
de manière pédagogique à destination des hommes, mais de
plonger directement à l’intérieur de ce que vivent les femmes, de
raconter les choses à travers leurs yeux, leurs codes et leurs
anecdotes, telles qu’on pourrait se les raconter entre femmes,
sans filtre et sans précaution oratoire. Tu peux continuer si tu es
curieux, mais te voilà prévenu !
1. J’arrête de surconsommer, Eyrolles, 2017.
OceanofPDF.com