Jolie Poupée
Chapitre 6
Karen Copes braillait encore lorsque les infirmières la prièrent de quitter les lieux, il était cinq heures et demie du matin. Depuis son arrivée dans le service, elle leur cassait les oreilles et son flot ininterrompu de cris, injures, insultes et tutti quanti commençait à peine à se tarir. Elle avait déjà menacé de représailles deux infirmières, un médecin et la réceptionniste. Le personnel avait beau se démener pour son fils, rien n’y faisait, et ils avaient décidé de la ficher dehors. Mais c’était mal la connaître : elle ne partirait pas sans les avoir gratifiés d’une bonne engueulade !
Le pire, c’est que son fils lui-même avait exigé qu’elle s’en aille et, de dépit, Karen hurlait des jurons à faire rougir les murs du service. Il ne fallut pas moins de trois médecins et un agent de sécurité pour parvenir à lui faire quitter les lieux. Et, par la même occasion, à soulager son fils de sa présence encombrante.
Une seule raison – inavouable – expliquait sa docilité soudaine : Karen devait s’humecter le gosier et elle était suffisamment imbibée pour en avoir conscience. Le plus dur, c’était le matin : pas facile de se descendre un gorgeon à l’abri des regards. Elle continuait à prétendre qu’elle ne buvait qu’en compagnie mais, même à ses oreilles, l’argument sonnait faux.
Enfin, là, vu l’état de Jasper, personne n’oserait tout de même lui reprocher d’aller s’en jeter un – ou deux. Non, mais sans blague, fallait bien apaiser ses angoisses pour son fiston chéri ! Alors, se faire virer comme une malpropre, y avait vraiment de quoi râler, merde ! En plus, elle en avait gros sur la patate : son fils lui-même ne voulait plus la voir et on se demandait bien pourquoi, tiens. Il préférait peut-être cette mijaurée avec ses grands yeux de vache ? Cela dit, maintenant qu’il avait ouvert les hostilités, autant rigoler un max !
Jamais il ne lui serait venu à l’esprit que Jasper pouvait en mourir, qu’il était salement amoché après la raclée qu’il avait reçue. Elle, ce qui l’intéressait, c’était la suite des événements, car il y aurait forcément des répercussions. Sincèrement, le fiston, c’était quand même une mauviette, non ? Bon, mais fallait pas le dire. Une fois qu’il serait sur pied, tout rentrerait dans l’ordre. Quoi, il pissait le sang ? Et alors, on n’allait pas en faire un fromage, bien fait pour sa poire. Comme s’il était le premier à se faire tabasser. Je vous le dis, moi, ils se la coulent trop douce, les jeunes, de nos jours, c’est ça, le problème.
Le chauffeur de taxi dut ouvrir la fenêtre, tellement sa cliente cocotait l’alcool. Bon, y avait pas de quoi se vexer : à elle non plus, ça ferait pas de mal, un bon bol d’air frais.
Au grand soulagement de Jasper, sa mère avait débarrassé le plancher. Quelle chieuse, cette femme !
Jasper demanda à sa sœur Junie d’appeler Jeanette sur son portable pour la tenir au courant et lui demander d’être discrète. Si jamais l’histoire s’ébruitait, ça risquait de déclencher une miniguerre entre les cités et il n’était pas prêt à affronter quoi que ce soit, encore moins les conséquences de la rouste qu’il venait de prendre. Pire, à la place de Jon Jon, il aurait fait exactement la même chose. C’est vrai que ce qui lui était arrivé était prévisible, mais comment avait-il pu baisser son froc aussi vite ? Il se blottit dans ses draps d’hôpital comme un gamin apeuré et honteux. Honteux, oui, parfaitement.
Apprendre que le père de Jeanette était turc n’avait pas changé ses sentiments pour elle, ce qui pour Jasper était une réelle surprise. Peut-être qu’il s’en était toujours douté, au fond, sa copine avait l’air d’une étrangère ; or, il n’avait pas été élevé dans le respect des différences. Bien au contraire : sa mère lui avait inculqué la haine de tout ce qui était pas anglais. Leurs compatriotes étaient des seigneurs, la crème de la crème.
Mais le doute s’insinuait. A part ses copains de l’ICF12 qui, eux, avaient un boulot, tous ses soi-disant potes étaient au chômage, leur situation n’avait rien d’enviable. Seulement, soyons francs : quelle personne un peu saine d’esprit aurait envie de bosser pour gagner sa croûte ? D’accord, Jon Jon boulonnait, il se crevait même le cul pour ça ; on pouvait en penser pis que pendre, ça faisait quand même bien chier de voir un mec pareil tirer son épingle du jeu. Surtout que dans le genre de taf que Jon Jon s’était choisi, survivre, c’était pas du gâteau.
Jasper aimait Jeanette ; son frangin aussi – il en avait eu la preuve la veille au soir, et il fallait bien l’avouer : il aurait ressenti exactement la même chose si sa sœur Junie s’était entichée d’un type comme Jon Jon.
Pour la première fois de sa vie, Jasper Copes entrevoyait les choses d’un autre point de vue que le sien. Ce jour était à marquer d’une pierre blanche.
***
Joanie surprit son reflet dans la glace : effectivement, elle avait connu des jours meilleurs. Son œil au beurre noir avait enflé. Son nez, en revanche, avait l’air normal – toujours ça de pris.
A travers la cloison, elle entendait le rire de Kira et la voix grave de Paulie qui résonnait dans la cuisine. Il riait, lui aussi.
Elle se prélassa dans son lit, jouissant du moment présent. Une chose la chiffonnait, pourtant : que sa maison ne soit pas mieux rangée. Chez Paulie, tout était d’une propreté impeccable. Quelle chance elle avait, sa femme, de pouvoir s’offrir une femme de ménage et un jardinier… un jardin, c’était un luxe dont n’avait bénéficié aucun de ses enfants.
Vraiment, il y en a qui ne connaissent pas leur bonheur.
Jon Jon entra dans la chambre avec une tasse de thé bien fort et sucré, et deux cachets de Paracétamol. Joanie lui sourit avec reconnaissance et le laissa examiner son visage.
– Quelle ordure, ce mec ! Au moins, maintenant, il y regardera à deux fois avant de lever la main sur une femme.
Sans répondre, Joanie lui prit la main et la serra doucement.
– T’es gentil, mon Jon Jon.
C’est vrai qu’il l’était, en tout cas avec elle. Il aimait sa mère et ne s’en cachait pas. Elle non plus ne s’était jamais empêchée de lui témoigner son amour, cet attachement infaillible avait donné à son fils cette assurance qui lui permettait d’avancer, jour après jour. Il s’assit sur le lit et soupira :
– Il se trame quelque chose dans la cuisine, t’as entendu ? Comme au bon vieux temps, hein ?
Elle acquiesça, l’air heureux. Il lui sourit avec douceur.
– Ça t’ennuie que j’aie retourné ma veste pour bosser avec lui ?
Elle sourit.
– Bien sûr que non. Comme ça, au moins, il garde un œil sur toi. Si c’est dans la rue que tu dois gagner ton pain, mieux vaut que quelqu’un surveille tes arrières, tu sais. Pour être franche, Jon Jon, je suis ravie.
Elle venait de lui rendre sa tranquillité d’esprit, tous deux le comprirent à demi-mot. Tant de choses méritaient d’être dites entre eux qu’ils en étaient presque intimidés. Bientôt l’heure viendrait de se parler et de résoudre ces problèmes.
Mais pas tant que Paulie serait chez eux, ils avaient besoin de se prêter une oreille attentive.
Jon Jon devrait bien, à un moment où un autre, avertir sa mère de ce qui risquait d’arriver. Il était d’ailleurs étrange qu’il ne se soit pas encore fait alpaguer, car Jasper était un merdeux ; or, les merdeux, ça va se confier aux flics.
Elle avait l’air si heureux ! Pas question de lui gâcher son bonheur. Il continua donc à bavarder, le sourire aux lèvres, en attendant qu’on vienne frapper à sa porte. Si ça arrivait, il ne prendrait pas la fuite, parce que, si Jasper le balançait, il n’y aurait aucune planque possible. Dans sa tête, il imaginait Paulie rencarder les flics sur les événements de la veille. Quand il avait réglé son compte à McArthur, il avait espéré que son nouvel employeur aurait le bras assez long pour assainir la situation. Mais, dans l’histoire avec Jasper, c’était différent.
Il apporta une tasse de thé à Jeanette. Sa sœur n’était pas dans sa chambre. Il n’en fut guère surpris mais, pour la première fois, il eut vraiment peur de ce qu’elle pouvait mijoter.
Pourvu que cette gamine, comme Jasper, ne commette pas l’erreur de sa vie.
***
Kira partit pour l’école repue d’œufs, de bacon et de menues gentillesses, elle rayonnait de bonheur. En passant, elle adressa un petit signe joyeux à Tommy qui l’observait depuis son balcon.
Il l’aimait, cette petite. Ses visites étaient devenues comme une drogue. Plus elle venait, plus il se sentait seul quand elle n’était pas là. Il la suivit du regard aussi longtemps que possible, puis, avec un soupir, rentra dans l’appartement. Il faudrait bien que la journée se passe. Vivement ce soir, qu’il puisse la voir et lui parler !
Il contempla la photo de Kira qu’il gardait sur le bord de sa fenêtre. Sur cette image, elle riait de tout son cœur. Il la prit et lui caressa le visage de son doigt dodu. Son père le regarda faire sans mot dire.
***
Paulie profita de sa tournée dans les salons de massage pour expliquer à Jon Jon ce qu’il attendait de lui. D’abord : donner son compte à Earl Jones, son bras droit – avec tact, évidemment. Il faudrait lui faire croire qu’il était appelé à assumer de plus grandes responsabilités, lui montrer de nouveaux aspects de leurs diverses affaires. En tout cas, c’est comme ça qu’il faudrait lui présenter les choses, puisque Earl ne lui servirait plus que comme homme de main. C’était un gars super, sauf qu’il avait un pois chiche dans la tête. Seule son indéfectible loyauté expliquait qu’il soit encore auprès de lui. Jon Jon, en revanche, allait faire un premier lieutenant parfait. Au moins, il était capable de compter jusqu’à dix sans les doigts. Et puis il était malin comme un singe. C’était difficile à avouer, mais Paulie avait toujours apprécié ce gamin. Bref, inutile d’analyser les choses de trop près, il risquait de se prendre la tête et, depuis son jeune âge, il avait appris à se méfier de ce genre d’activité…
– L’essentiel, c’est que tu localises bien les salons pour aller ramasser le fric quand je te le dirai. J’ai pas de routine, parce que, la routine, y a rien de pire. Rappelle-toi ça, Jon Jon. Même les caïds reconnus se font asticoter par des petits merdeux qui cherchent la thune facile. Alors, si tu ne veux pas te faire niquer le pognon et te payer la honte de t’être fait arnaquer par une bande de morveux : motus et bouche cousue. Pas un mot, jamais, à personne. Pigé ?
Jon Jon hocha la tête, la tête manifestement ailleurs. Agacé, Paulie lui lança :
– Hé, dis donc, tu me le dis, si je t’emmerde ! On croirait que je me casse le cul à partager ma sagesse et mon expérience avec un putain de singe empaillé !
Jon Jon se passa la main sur le visage et répondit avec sincérité :
– J’ai failli buter un gars, hier soir.
Paulie se mit à rire.
– T’inquiète, Jon Jon. Il survivra, ton McArthur, te fais pas trop de mouron.
Jon Jon soupira, s’alluma une Marlboro Light et raconta toute l’histoire à son boss.
Paulie continua de conduire un moment en silence puis répondit sur un ton sérieux :
– J’ai fait pareil, tu sais. A ton âge, on est encore à moitié givré. Bon, attendons de voir comment le vent tourne. Ce Jasper, il n’est pas taré au point d’aller te dénoncer aux flics, quand même ? Voyou comme il est…
L’ironie dans sa voix était feinte. En réalité, Paulie partageait les craintes de Jon Jon, car si Jasper voulait encore de Jeanette il devrait mettre son frère hors d’état de nuire. Dans leur bizness, les problèmes personnels étaient souvent à l’origine des embrouilles. Plus d’une nana avait balancé son mec, histoire de s’en débarrasser, il connaissait la chanson.
***
Joanie se sentait heureuse comme elle ne l’avait été depuis des lustres. Quand Paulie lui avait annoncé qu’elle travaillerait désormais à plein temps au salon, elle avait pensé que c’était pour s’y prostituer. Or, l’ascension fulgurante de son fils semblait lui avoir valu une promotion inattendue au poste d’hôtesse d’accueil. Il ne lui restait plus qu’à se former aux arcanes du métier de gérante sous la houlette d’une certaine Caro la Flemme.
Paulie lui avait expliqué son nouveau rôle avec bienveillance, ce qui était bon signe. Si elle se servait de ses méninges, elle pourrait peut-être retrouver son ancienne vie, celle du bon vieux temps. En tout cas, elle s’y investirait plus que jamais. C’était sa chance, alors pas question de la laisser passer. En sirotant son thé, Joanie se sentait près d’exploser de joie.
Allez hop, debout ! Pour commencer, une séance chez le coiffeur : une bonne coupe, avec couleur, mèches et manucure, la totale. Ensuite, pourquoi ne pas s’offrir une tenue à la hauteur de ses nouvelles fonctions de gérante-réceptionniste d’un salon de massage ? Un vrai conte de fées.
Son œil n’était pas si moche, finalement, elle avait vu pire et elle pouvait le dissimuler. Avec un bon coup de peigne, on n’y verrait que du feu !
Tiens, des coups à la porte, c’était sans doute Monika.
Mais, en ouvrant, Joanie eut la surprise de trouver Jeanette.
– Putain, ma fille, mais où t’as passé la nuit ? L’école n’a pas arrêté d’appeler…
Quelque chose soudain, dans l’expression de sa fille, l’alerta. Elle changea de ton :
– Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? C’est Kira ?
Sens dessus dessous, Jeanette lui rétorqua avec émoi :
– Non, figure-toi que, pour une fois, il s’agit pas de ta petite Kira chérie !
Et elle déballa toute l’histoire.
Jasper Copes ? Mais pourquoi sa fille était-elle aller se choisir ce type-là ? Jasper Copes, ce petit caïd de banlieue, le raciste du coin !
Il y aurait eu de quoi rire, si Joanie en avait encore eu la force.
***
Jasper jeta un regard méfiant aux policiers.
– J’vois pas ce que vous me voulez. Je me suis fait agresser, c’est tout.
Le plus âgé des deux flics poussa un profond soupir.
– Et ton agresseur, il avait pas une canne blanche et un chien, par hasard ? Parce qu’il t’a laissé ton portefeuille, tes clés et ta quincaillerie, sans parler de la drogue !
Jasper haussa les épaules.
Le type se pencha sur le lit. Conscient de se trouver dans une salle commune, il ajouta dans un murmure :
– Me prends pas pour un con, Jasper. Ta mère m’a tout raconté. En détail.
Jasper tenta de sourire :
– Elle était bourrée, c’est ça ?
Il se mit à rigoler. Ça avait l’air de lui faire terriblement mal.
– La moitié du temps, elle ne sait même pas quel jour on est et elle passe le reste à tenter de se rappeler comment elle s’appelle. Je vous l’ai déjà dit : je me suis fait agresser. Point barre. Ou même, plutôt, on a tenté de m’agresser. Foutez-moi la paix, maintenant.
– Et t’as l’intention de régler le problème tout seul ? lâcha le flic.
L’ironie n’échappa pas au gamin qui gisait, en miettes, sur le lit d’hôpital. Jasper fit un signe de l’index, le policier se pencha vers lui, l’air avide.
– Dégage, sale flic.
Le flic hocha la tête avec tristesse. D’un ton résigné, il répliqua :
– T’apprendras donc jamais rien ? La prochaine fois, c’est au cimetière que tu finiras, fiston, et ce mec aura plus de gens pour lui fournir un alibi qu’un ripou qui se fait serrer. Au cimetière, direct. Et tu sais quoi ? Compte pas sur moi pour lever le petit doigt. Tu vaux pas la peine qu’on se décarcasse. Tout ce qui va te tomber sur la tête, tu le mérites. Et connaissant Jon Jon Brewer, ça va pas être une partie de plaisir.
Bien après le départ des deux agents, leurs paroles résonnaient encore dans la tête de Jasper. Il n’était pas une balance, il assumerait, tant pis. De toute façon, s’il balançait, il n’aurait pas cinq minutes d’espérance de vie sur le trottoir. Pour le moment, la seule chose dont il avait envie, c’était de rentrer chez lui. Mais bon, il avait vachement mal et, à l’hôpital, au moins, il ne risquait rien.
Jasper Copes était bel et bien le seul responsable de ce cauchemar éveillé. Il ne pouvait plus se le cacher.
***
Kira quitta l’école à l’heure du déjeuner. Elle se dirigeait vers la friterie quand, traversant la rue entre deux voitures, elle aperçut Jeanette et lui fit un signe de la main. Sa sœur l’ignora superbement. Accablée, la petite poursuivit son chemin vers la cabane à frites, mais le cœur n’y était plus, sa journée était gâchée.
Soudain, elle aperçut Tommy qui avançait vers elle en se dandinant, un grand sourire aux lèvres. Voilà qui compensait le dédain affiché par sa sœur. Ça faisait un petit moment qu’elle croisait Tommy à l’heure du déjeuner, elle avait même fini par guetter ses apparitions.
Comme d’hab’, Bethany séchait les cours, mais Kira avait trop la trouille pour l’imiter. Sa mère s’inquiétait pour elle et au moins, quand elle était à l’école, elle ne se faisait pas de mauvais sang. Joanie lui en avait parlé d’une telle façon que la gamine avait peur, maintenant, de briser le cœur de sa maman en faisant l’école buissonnière. Du coup, elle se retrouvait souvent seule.
Mais là, c’était son jour de chance. Déjà, elle venait de voir Tommy et, comble du bonheur, Bethany était à la friterie.
Sa copine en sortit à toutes jambes et lui lança :
– T’es au courant ?
Kira secoua la tête.
– Au courant de quoi ?
– Pour Jon Jon ?
– Quoi, pour Jon Jon ?
L’inquiétude s’empara de la gamine. Tandis que Bethany lui donnait une nouvelle version des événements de la veille, Tommy lui fit au revoir de la main. Non, décidément, il ne pouvait pas supporter Bethany, il connaissait ce genre de fille, et il voulait avoir Kira rien que pour lui. Juste elle et lui. Ça lui suffisait ; à Kira aussi, la plupart du temps.
Sa déception était si forte qu’il ne traîna même pas pour savoir ce qu’on racontait sur Jon Jon.
***
Jeanette attendait son frère, hagarde. Elle ne s’était pas donné la peine de se coiffer, encore moins de se maquiller, puisque de toute façon, les larmes auraient tout gâché. Il avait fallu dix minutes à sa mère pour persuader Jon Jon d’aller la retrouver au MacDo du coin, et elle attendait, inquiète et agitée. Heureusement, le personnel avait l’habitude de ce genre de clientèle. C’était le rendez-vous des camés, il s’y concluait bien plus de marchés qu’à la City, à dix minutes de là.
Les yeux rivés sur le parking, Jeanette observait les allées et venues des gens autour d’elle. Les sachets et les billets de dix livres passaient de main en main à une vitesse hallucinante. Elle connaissait la plupart des dealers et des clients. De temps à autre, une BMW ou une ZX s’arrêtait, et les poches des dealers se remplissaient de petits sacs en plastique bourrés de crack, d’héroïne ou de cocaïne.
Pour l’herbe ou la résine, le mieux, c’était le coin de la rue. La dépénalisation avait rendu la tâche plus facile aux dealers. Inutile de voyager loin pour aller bosser : il leur suffisait de glander sur le bitume, de rester à causer – à la cool, comme disait Jon Jon.
A sa grande surprise, elle le vit arriver en compagnie de Earl, le lieutenant de Paulie. Si Jon Jon venait avec un gros bras, c’est qu’il avait peur des représailles. Qu’est-ce qui l’inquiétait le plus, en fait ? Jasper et sa bande, ou les flics ?
Jeanette soupira. Inutile de spéculer, elle le saurait bien assez tôt.
D’accord, Earl s’était fait remonter les bretelles par Paulie, mais ses nouvelles fonctions ne lui déplaisaient pas. Avant, en fait, il n’arrivait pas assumer. Pour ramasser le fric, pas de problème, mais les comptes, il avait du mal. Il suffisait qu’une nénette lui passe sous le nez ou que son téléphone se mette à sonner pour que, vlan, il n’ait plus qu’à tout recommencer. Ça lui bouffait tout son temps et c’était chiant.
Maintenant, il était chargé de veiller sur « Wonder Boy », comme il l’appelait en privé. Il avait entendu parler de ses exploits de la veille et, quelque part, il ne pouvait s’empêcher de l’admirer. Quel sale petit dur ! Et dix-sept ans à peine ! Il faut dire que Paulie avait le don de dénicher les battants. La preuve, il l’avait bien recruté, lui. Et puis, ce Jon Jon, il l’aimait bien, ils étaient noirs, tous les deux. Bon, Jon Jon était un peu mulâtre, mais c’était un bon gosse.
Surtout, il était copain avec Sippy, son cousin, ce qui lui donnait le droit d’entrer où il voulait. Sippy lui avait dit de garder l’œil ouvert, que ce gars-là deviendrait numéro un avant la fin de l’année. Et il avait vu juste.
Le gros-bras fit un clin d’œil amical à Jon Jon en entrant au MacDo. Tant mieux, se dit Jon Jon. Il avait craint sa réaction, mais, manifestement, Earl avait pris les choses du bon côté.
Il devait maintenant concentrer toute son énergie sur la conversation qu’il voulait avoir avec sa sœur.
Elle avait l’air si gamine et attendrissante avec son visage ruisselant de larmes qu’il eut soudain une envie irrépressible d’aller recasser la gueule à ce salaud de Jasper Copes. Et sans tarder.
***
Karen Copes était tellement bourrée qu’elle ne comprenait pas un traître mot de ce qu’on lui racontait. Alors elle souriait bêtement en se demandant quand ces putains de poulets consentiraient enfin à débarrasser le plancher.
Comme toujours, c’était sa fille Junie qui assurait la conversation. Elle s’était fait briefer par Jasper et savait exactement quoi dire et comment.
La police repartit bredouille, extrêmement frustrée et sans la moindre illusion. La messe était dite. Au fond, Jasper était le cadet de leurs soucis, ce n’était qu’un petit voyou quelconque à dégager. Non, ce qu’ils auraient aimé, ç’aurait été se faire servir Jon Jon sur un plateau d’argent, et, malheureusement, c’était fichu pour cette fois.
Ce salopard avait plus de vies qu’un chat. Un vrai bâton merdeux qui leur glissait entre les doigts. Mais ils attendraient, aux aguets.
Ils finiraient bien par le choper.
***
Joseph Thompson était enchanté de sa journée. Il était occupé à se garer devant chez sa copine Della lorsqu’il la vit lui faire un signe à la fenêtre. Il avait espéré qu’elle serait là pour le déjeuner. Tout était donc parfait.
Elle mit de l’eau à chauffer et entreprit de ranger ses courses en jacassant. Joseph adorait cet endroit clair, ensoleillé et accueillant.
Della était une femme rondelette et généreuse d’une petite cinquantaine d’années, avec des cheveux gris coupés courts. La plupart du temps, elle s’habillait en survêt et T-shirt, elle avait toujours le sourire aux lèvres, c’était une femme accueillante.
– Tu as réfléchi à notre conversation, Joe ?
Elle lui lança un regard interrogateur. Mais il la connaissait, Della n’était pas du genre à insister lourdement et il lui répondit avec un sourire confiant : elle ne le quitterait pas une fois qu’il lui aurait tout raconté.
– C’est pas facile, Della. Tu connais la situation, avec Tommy.
Elle soupira.
– Oui, bien sûr, je comprends. Mais d’après ce que j’ai entendu dire, il peut très bien s’en tirer tout seul.
Joseph fronça les sourcils :
– Pourquoi, qu’est-ce qu’on dit ?
Sa voix était lourde de sous-entendus. Joe était très susceptible quand on parlait de son fils et Della pensait savoir pourquoi. Joe l’ignorait, mais elle connaissait Tommy. La copine avec qui elle allait au bingo le lui avait montré, une fois, alors qu’elles faisaient des courses. Cette copine habitait la même cité qu’eux, et d’après elle Little Tommy, comme on l’appelait, était fort apprécié. Pourtant, en découvrant à quoi il ressemblait, Della pensait avoir compris ce que Joseph pouvait ressentir. Son fils était atrocement obèse ; pour un homme comme Joseph, il ne devait pas être facile de vivre avec un être aussi éloigné de la perfection.
Joseph s’était toujours montré très discret sur le sujet. Pendant longtemps il avait même refusé d’en parler. D’après certaines rumeurs, il maltraitait son fils, mais comment leur prêter foi ? Un homme si gentil avec ses enfants et qui adorait ses petites-filles, si content de faire partie d’une vraie famille, ce n’était pas possible.
– Oh, rien de spécial, tu sais, répondit-elle. Je voulais juste dire qu’il s’est fait son nid dans la cité, rien de plus.
Joseph se détendit.
– Je ne sais pas, Della, je peux pas le laisser tout seul comme ça.
Elle lui sourit avec douceur.
– Bon, mais l’offre reste toujours valable. Dès que tu te sentiras prêt.
Et elle changea de sujet. Pas question de poursuivre une discussion qui risquait de la conduire à recueillir chez elle ce fils monstrueux. Elle n’avait aucune envie d’en parler et encore moins de le faire. Della n’était pas aussi gentille et facile qu’il y paraissait. Elle était têtue comme une mule et obstinée. Son défunt mari s’était fait une raison. Joseph Thompson n’aurait qu’à suivre son exemple.
Commençons par le commencement, se dit-elle. D’abord, lui faire franchir le seuil de sa porte. Avec un sourire, elle lança :
– Et si je te faisais de bons petits œufs au bacon pour déjeuner ?
Joseph s’illumina.
– Je dirais pas non.
Elle ouvrit le frigo et en sortit du chou farci.
– J’ai fait cuire un peu plus de chou et de patates, hier soir. Ça devrait pas être mauvais, qu’est-ce que t’en penses ?
Elle y ajouta des tomates, des champignons et des saucisses. Elle savait y faire, Della, pour qu’un homme se sente désiré. Cette femme était un vrai cordon-bleu, une parfaite maîtresse de maison qui ne passait pas son temps à vous seriner la même chanson.
Il aurait pu trouver pire, c’est vrai. Maintenant, il fallait préparer Tommy à la mauvaise nouvelle.
***
Même se sentait beaucoup mieux, Jasper n’avait pas le cœur à discuter avec son pote Dessy.
C’était étrange, cette impression de le voir pour la première fois. Les infirmières avaient eu l’air fascinées par ses tatouages. Sur son cou, une inscription préconisait : « A découper suivant le pointillé » qui, justement, était dessiné en dessous. Un jour, quelqu’un s’exécuterait et ça l’épuisait rien que d’y penser. Une infirmière noire s’avança vers le lit, affable. Dessy lui lança un regard glacial qui suffit à la décourager. Jasper se sentit mal à l’aise, une fois de plus – ça devenait une habitude. Cette femme s’était occupée de lui comme une vraie nounou, elle avait eu des gestes efficaces et gentils pour dissiper ses angoisses et la piqûre qu’elle s’apprêtait à lui faire n’aurait pas été un luxe : il avait mal partout ! Si seulement Dessy pouvait se décider à débarrasser le plancher ! Plus facile à penser qu’à dire…
– T’as besoin d’elle, c’est ça ?
– Ben ouais, c’est une putain d’infirmière, et je sais pas si tu te rends compte, mais là, j’ai besoin d’elle, comme tu dis.
Dessy hocha la tête, irrité. Quelque chose clochait, il le sentait. Mais quoi ? Restait à attendre que Jasper crache le morceau, mais ce con-là faisait tout pour éviter le sujet.
Dessy, qui avait épuisé ses réserves de compassion, lança avec agressivité :
– Ecoute, Jasper, je vais pas rester là à me faire chier toute la sainte journée. Qu’est-ce qui s’est passé ? Ta vieille, elle dit que c’est Jon Jon Brewer.
Il avait parlé d’un air narquois, mais Jasper resta de marbre.
– Des conneries.
– Pas d’après ta vieille.
– Tu me fais marrer ! Comme si, d’un coup, la vérité lui sortait de la bouche ! Tu vas quand même pas me faire croire qu’elle était à jeun ? Ils ont même été obligés de la virer d’ici. Elle peut pas saquer Jeanette, elle a qu’une idée en tête : l’envoyer paître. Tu piges, oui ou merde ?
Il avait parlé avec une telle sincérité que Dessy se détendit. Malgré sa grande gueule, il n’avait pas vraiment envie d’affronter Jasper. Et puis Jon Jon était une sorte d’alien que les gens aimaient bien, on ne pouvait pas en dire autant pour eux. En plus, il était imprévisible. Y avait qu’à voir de quelle façon il avait réglé son compte à Carty.
– Des Blacks ?
Jasper secoua la tête.
– Naan. Des skinheads, comme toi.
Dessy fronça les sourcils, son gros visage soudain incrédule :
– Comme nous, tu veux dire ?
– Nan, Dessy, comme toi, je veux dire. Des gros mecs ignares qui se trimbalent qu’en meute !
Dessy prit la mouche. On lui avait déjà fait remarquer qu’il n’était pas sans peur et sans reproche quand il se retrouvait seul. La castagne, pour lui, c’était en bande, sinon rien.
– Pourquoi tu me vannes, là ?
Jasper sourit.
– Putain, tu pars au quart de tour, Ducon !
Dessy rigola. Pourtant, ça n’avait rien de drôle, la vérité n’est jamais marrante. Mais voilà, le mal était fait.
– Et alors, tu crois qu’ils venaient d’où ?
Ils se battaient souvent contre d’autres skinheads, c’était dans leur nature de brutes.
Jasper haussa les épaules.
– Et comment je le saurais, putain ? Tu te figures qu’ils ont fait les présentations ?
Jasper se détendit légèrement. Si Dessy avalait cette couleuvre, les autres feraient pareil. Maintenant qu’il avait lancé cette fausse piste, il fallait s’y tenir. Pourvu que Jeanette reste sur la même longueur d’ondes !
Il l’aimait bien, sa copine. Il l’aimait tout court, même. Mais plutôt crever que de faire un aveu pareil, il était bien trop coriace pour ça.
***
– S’te plaît, Jon Jon…
Ce dernier observait sa sœur en buvant son café. Elle était jolie et maligne, bien plus futée que ce connard de petit caïd à la con, ce gars qui passait ses samedis après-midi à mater le foot à la télé avec ses potes de l’ICF, et le reste du temps à prêcher pour la blanche Albion.
Comment en était-elle arrivée là ?
Car eux, ils vivaient dans une famille multiraciale. Ses cheveux longs et noirs lui venaient de son Turc de père, un type qui s’était tiré au bout de cinq mois avec la télé, la vidéo et le fric de leur mère. Non sans l’avoir mise en cloque, bien sûr, en guise de cadeau d’adieu.
Jeanette avait la peau relativement blanche, mais ses origines turques ne passaient pas inaperçues quand on l’observait avec attention. Avec ses magnifiques yeux mordorés, c’était ce qui lui donnait ce charme unique. Leur mère aussi était brune, mais elle se faisait faire un balayage pour ressembler à la blonde de ses rêves. Jeanette l’imitait, mais elle avait choisi des reflets auburn qui adoucissaient ses traits un peu forts.
Jon Jon se passa la main sur la figure. Il était HS.
Jeanette revint à la charge.
– Puisque je te dis qu’il n’a rien dit aux flics. Il va raconter à tout le monde que c’était des skins, une bande rivale. Il t’a pas balancé.
Jon Jon ne répondait toujours pas.
Quand elle disait « tout le monde », elle voulait dire « les potes à Jasper ».
– Si je m’en tire, faudra que t’arrêtes de le voir, tu le sais ?
Elle acquiesça, il détourna le regard. Elle ne pouvait pas s’attendre à autre chose de sa part.
Quand il reprit la parole, ce fut d’une voix ferme et radoucie.
– Je te parle sérieusement, Jeanette. Tu ne pourras plus jamais lui parler. C’est fini, terminé. Tu m’entends ? Parce que, la prochaine fois, je le bute. Et si jamais je me faisais coincer pour ça, je suivrais les flics avec le sourire, tu peux me croire.
Elle acquiesçait de nouveau, à deux doigts des larmes, quand elle l’entendit ajouter d’une voix douce :
– Mais bon, je vais y réfléchir, d’accord ?
Jeanette s’essuya les yeux. Elle n’en avait pas espéré autant.
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