Jolie Poupée
Chapitre 11
Jon Jon faisait la tournée des salons de massage pour collecter leur recette. Il était de bonne humeur et sa vie lui semblait de plus en plus belle. Quand le problème de Jeanette serait résolu, tout irait pour le mieux dans ce quasi meilleur des mondes.
Le nouveau salon de Barking respirait la tranquillité. Il y entra, sourit aux filles et se dirigea vers le bureau.
Carvey la Rousse, une prostituée d’une cinquantaine d’années à la chevelure flamboyante, l’accueillit d’un air enjoué. Elle aurait eu belle allure sans ces dents noircies qu’elle dévoilait chaque fois qu’elle retroussait les lèvres. Jon Jon en frissonna.
– T’es plus beau chaque fois que je te vois, mon petit gars !
– Dommage que je puisse pas en dire autant de toi, la Rousse !
Elle se fendit d’un autre sourire.
– Sale petit effronté, va !
Elle lui servit un whisky qu’il avala d’un trait avant de ramasser l’argent. Les filles le saluèrent avec de grands sourires. Depuis que la rumeur colportait qu’il sortait avec une pute, elles espéraient toutes être la prochaine sur la liste. Jon Jon Brewer était mignon à croquer et il faisait plus que son jeune âge.
Il venait de quitter les lieux lorsqu’il entendit soudain des hurlements, il rebroussa chemin en courant et se précipita vers l’endroit d’où provenait le vacarme. Une fille était recroquevillée, quasiment nue, dans le coin d’une cabine ; un vieux type bedonnant, les jambes couvertes de poils, était penché sur elle et la tirait par les cheveux.
Jon Jon l’attrapa par le cou et le flanqua par terre. Le type lâcha la fille en jurant comme un charretier.
– Qu’est-ce que tu fous, espèce de connard ? Qu’est-ce que t’as à taper sur cette fille ? rugit Jon Jon.
Le type, à genoux, n’en menait pas large.
– Fous-moi la paix, saligaud !
Jon lui fila un coup de pied dans le bide. Après s’être péniblement remis debout, l’homme fit face à Jon Jon qui avait sorti sa lame – inutile de prendre des risques.
La fille était sortie de la cabine, ses collègues l’entouraient.
– Elle me revaudra ça ! Dis-lui, sale chienne ! Mais vas-y, dis-lui la vérité !
Un instant, Jon Jon eut pitié de la fille en larmes.
– Mais je rêve ! A toi de parler, gros lard !
– Elle me doit du fric ! Je récupère des créances et celle-là, elle me rembourse en nature !
– Ah ouais ? Ben, c’est terminé, figure-toi ! intervint la Rousse. Tu t’en étais fait une rente, hein, de tes deux cents livres ! Ça fait combien de fois qu’elle te les paie et repaie ? Tu passes ta vie ici, sale con !
Jon Jon ramassa le pantalon du type et le lui lança à la figure.
– Rhabille-toi et dégage. La dette est réglée.
– Ça va pas, non ?
Jon Jon se mit en garde.
– Tu cherches la bagarre, c’est ça ?
Quelque chose dans sa voix les alerta. Les yeux réduits à deux fentes, lèvres serrées, l’air mauvais, il se tenait en position, prêt à cogner. Il ne rigolait pas.
Le gros lard, lui, n’était prêt à rien. Lâche comme il l’était – il l’avait prouvé en frappant la fille –, il enfila son pantalon et quitta les lieux sans demander son reste, se contentant de lui cracher dessus au passage.
Ulcéré, Jon Jon se précipita sur lui, le fit tomber à terre et lui colla, une fois, deux fois, sa lame contre le crâne. Puis il le bourra de coups jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Enfin, tirant et poussant son corps encombrant, il l’emmena dehors et l’abandonna dans le parking, derrière le centre commercial.
Quand il revint à l’intérieur, il ferma la porte à clef et fit à la Rousse :
– Si jamais il revient, tu m’appelles.
Elle acquiesça.
– T’es un bon gars, mon Jon Jon.
– Il bosse pour qui ?
– Jesmond.
– Oh oh ! Je risque de me faire chauffer les oreilles, tu crois pas ? lança Jon Jon en riant.
– Ça n’a pas l’air de t’impressionner, rigola la Rousse.
Alors qu’il haussait les épaules avec toute l’arrogance de la jeunesse, elle ajouta :
– T’as tort, il est givré, tu sais.
– T’inquiète, la Rousse, il est pas le seul, répliqua Jon Jon avec un clin d’œil.
Il quitta l’immeuble et rejoignit Earl, qui l’attendait dans la voiture.
– Ton téléphone arrête pas de couiner, mec !
– Pourquoi tu réponds pas ? rétorqua Jon Jon.
Earl eut un haussement d’épaules.
– Ça affichait « Maman ». Je me suis dit que c’était pas pour le turbin.
Ils démarraient quand une voiture de police arriva derrière eux. Earl lui coupa la route et, au feu rouge, passa devant en se poilant.
– Putain, mais t’es con ou quoi ! siffla Jon Jon en voyant la voiture de flic approcher.
Le sourire de Earl se figea : il se rendait compte de sa connerie et que Jon Jon n’était pas d’humeur à plaisanter. Surtout avec quarante mille livres planquées sous son siège.
Tant pis, il rappellerait sa mère plus tard.
***
Joanie commençait à s’inquiéter car personne n’avait vu Kira de l’après-midi. C’est pourtant avec le sourire qu’elle se dirigea vers chez Tommy. La petite était tellement passionnée par la décoration de la chambre de Barbie qu’elle avait dû rester en discuter.
Tommy ouvrit et ne dissimula pas sa surprise de la voir débarquer à l’improviste. Il était en peignoir et il sortait de son bain.
– Bonsoir, Joanie.
Comme il ne l’invitait pas à entrer, elle eut une seconde d’hésitation.
– Je sors de mon bain, précisa-t-il.
Elle hocha la tête.
– Pas besoin d’être Einstein pour le deviner, Tommy. T’aurais pas vu Kira, par hasard ?
L’inquiétude se peignit immédiatement sur le visage du jeune homme.
– Non, elle m’avait promis de passer, mais je ne l’ai pas encore vue.
Il tenta maladroitement de fermer son peignoir, trop petit de deux tailles au moins.
– Et elle t’a dit où elle allait ?
Tommy perçut la crainte dans sa voix et secoua la tête.
– Non, pas un mot. Tu as essayé ses autres copines ?
– Il va bientôt être sept heures, Tommy. Kira ne reste pas si tard dehors sans raison.
Il secoua la tête, hébété.
– Bon, je m’habille et j’arrive, d’accord ?
Elle acquiesça et tourna les talons. Il referma la porte, ôta son peignoir et courut enfiler ses vêtements aussi vite que possible.
***
Monika faillit tomber dans les pommes lorsqu’elle vit Joanie surgir à sa porte. Elle n’était jamais tout à fait claire, même quand elle était à jeun.
– Ça va, Mon ?
Le ton était amical, et le sourire avenant. Monika invita Joanie à entrer, enchantée de la voir car Joanie était bien la seule personne capable de la supporter.
Joanie respira une forte odeur de plats tout préparés mêlée au parfum âcre de la crasse ambiante. Comment avait-elle fait pour supporter ça si longtemps ? A vrai dire, si Bethany venait souvent coucher chez sa copine, Kira n’avait jamais eu le droit de faire pareil. Ça avait même été un sujet de discorde entre les deux femmes. Mais aujourd’hui, Joanie était tellement inquiète qu’elle se fichait éperdument de retrouver Kira dans le lit de Bethany, draps sales ou pas.
– Bethany est là ? Je cherche Kira, en fait.
Monika cligna plusieurs fois des yeux avant de se mettre à hurler le prénom de sa fille dans toute la maison. Puis elle haussa les épaules et se dirigea vers la cuisine, Joanie sur ses talons.
– Il n’est que sept heures et demie, Joanie, elle doit être dehors avec ses copines, lança-t-elle d’un ton las. Franchement, tu te fais trop de mouron. Fous-lui un peu la paix, à cette gamine, elle a besoin de prendre son indépendance. Ça lui ferait sacrément du bien que tu la lâches de temps en temps.
– Comme toi avec Bethany, tu veux dire ?
Les mots avaient fusé avant même que Joanie s’en rende compte. Monika fit volte-face, soudain agressive.
– Ça veut dire quoi, ça ?
Joanie respira profondément.
– Je suis désolée, Mon, mais je m’inquiète sérieusement, tu sais.
Monika accepta les excuses et se calma.
– Les gosses, ils aiment bien glander, Joanie. C’est normal. Elle a dû aller jouer dehors et elle aura oublié l’heure. Bethany fait ça sans arrêt.
Ouais, parce qu’elle sait qu’il n’y a jamais personne chez elle, se dit Joanie intérieurement. Personne qui s’inquiète, en tout cas.
– Elle serait pas avec ce Tommy ? lança Monika d’un ton narquois.
– Monika, fais-moi plaisir, ma grande, répondit calmement Joanie, va pas m’énerver aujourd’hui. Je suis au courant de ce que tu racontes et j’ai aucune envie de me disputer avec toi, d’accord ?
Monika fit la moue.
– Y a quelque chose qui cloche là-dedans, soupira-t-elle. Un type de son âge avec toutes ces poupées… C’est pas normal.
Elle avait parlé d’un ton amical mais péremptoire. Joanie décida de lever le camp, inutile de péter les plombs.
– Quand tu verras Bethany, dis-lui de me prévenir si elle sait où trouver Kira, d’accord ?
– Et toi, où tu vas ?
Joanie eut un soupir résigné.
– Je vais chercher ma gamine, Mon. A propos, elle est où, Bethany ?
Monika ne répondit pas.
– T’en as aucune idée, hein ? Elle peut être où elle veut, t’en as rien à cirer, c’est ça ?
– Elle est capable de se débrouiller toute seule.
Elle avait parlé d’un ton plat, dénué de toute émotion. Joanie planta ses yeux dans ceux de son ancienne copine, jeta un regard circulaire sur le foutoir ambiant et répondit, soudain caustique :
– Ben, voyons, elle a l’habitude.
En descendant l’allée envahie par les mauvaises herbes, Joanie se demanda comment on pouvait se montrer aussi indifférent au sort de ses propres enfants. Pauvre petite Bethany, rien de surprenant à ce qu’elle pousse de travers.
Kira ne perdait rien pour attendre, elle se promit de lui passer un savon comme elle n’en avait encore jamais reçu ! Ensuite, elle lui préparerait une petite gâterie et la câlinerait toute la soirée.
***
Paulie et Jon Jon tançaient vertement leur copain Earl qui acceptait la semonce sans moufter.
– J’arrive pas à croire que t’aies pu faire ça, Earl. T’es complètement con, ou quoi ? Si les poulets avaient fouillé la bagnole et trouvé le fric, vous seriez tous les deux en taule, à l’heure qu’il est. Quelle explication tu leur aurais donnée, hein ?
Earl ne répondit rien.
Paulie fulminait. Merde, il n’avait vraiment pas besoin de ça aujourd’hui ! Il venait de recevoir la première lettre de l’avocat de Sylvia. Rien que l’en-tête l’avait carrément écœuré. Ces mecs-là coûtaient la peau des fesses, et pour qui serait la facture du divorce ? Pour sa pomme, bien sûr ! Merde !
Pour couronner le tout, Jon Jon se tenait à côté de lui tel une amibe écervelé.
– Le contrôleur des impôts, déjà, ç’aurait pas été du gâteau, mais les condés, comment t’aurais fait pour leur expliquer qu’on avait quarante mille livres en biffetons dans la caisse ?
Earl gardait toujours le silence. Jon Jon était désolé pour lui, mais Paulie n’avait pas tort : il méritait une bonne correction.
Son téléphone se mit à sonner. Un texto. Il le lut rapidement.
– Quelle heure il est ?
– T’es pressé, mon Jon Jon ? T’as rancard avec ta poupée ?
Il secoua la tête.
– Ma petite sœur a disparu, si tu veux tout savoir.
Earl regarda sa montre, soulagé que l’attention se détourne un instant de sa personne.
– Il est neuf heures passées.
– Elle doit être avec le gros lard, lâcha Paulie sur un ton sans réplique.
Mais Jon Jon avait déjà franchi la porte, Earl sur les talons.
– Désolé, Paulie, mais faut que j’y aille, lança-t-il.
Paulie se leva.
– Et le reste du fric ?
– J’irai le collecter plus tard.
Bien qu’agacé, Paulie avala le morceau. Il savait à quel point Jon Jon tenait à ses sœurs.
***
Bethany se trouvait devant l’immeuble de sa copine quand elle eut vent de la terrible rumeur : personne n’avait de nouvelles de Kira depuis le début de l’après-midi. Les mamans de la cité ne parlaient que de ça. Elle tendit l’oreille.
– On peut dire ce qu’on veut, ils s’en occupent bien, de cette petite.
Un murmure d’approbation se fit entendre. Tous, maris, compagnons, enfants avaient participé à la fouille de l’immeuble et des rues adjacentes. En vain. Et il était presque onze heures du soir, maintenant.
Bethany n’était pas encore rentrée chez elle, mais bof, qui s’en soucierait ? C’était sûr, sa mère serait partie travailler sans même vérifier qu’elle était là. La gamine eut soudain profondément pitié d’elle-même.
En la voyant pleurer, une des femmes fit avec tristesse :
– Allez, Beth, t’en fais pas, on va la retrouver, va !
Ses paroles déclenchèrent une cascade de sanglots. Toutes les femmes s’empressèrent, mais Bethany était inconsolable. Elle savait bien, elle, que si Kira avait disparu, c’était de sa faute.
***
– J’ai appelé la police, Jon Jon.
Il approuva d’un hochement de tête.
Il était minuit passé, et toujours aucun signe de Kira. Ils avaient fouillé partout, dans chaque maison, appartement, hangar ou réduit de la cité. Ils avaient passé au peigne fin le parc, le terrain vague et jusqu’aux pubs avoisinants. Sans le dire à sa mère, Jon Jon avait même fureté dans les poubelles et les décharges. Rien. La petite semblait avoir disparu de la surface de la terre.
Joanie était d’autant plus inquiète que la gosse n’aurait jamais filé comme ça, elle savait qu’elle ne devait pas s’éloigner sans prévenir un membre de sa famille.
On frappa à la porte. C’était Mary Brannagh, une voisine petite et boulotte, avec une tignasse grise en désordre et des yeux d’un noir étincelant qui trahissaient ses origines gitanes. A cause des tarots, Joanie et elle se retrouvaient souvent en position de rivalité.
– Ça va, Joanie ?
Cette dernière acquiesça avec un hochement de tête.
– Dès qu’elle montre le bout de son nez, elle va se faire sonner les cloches, tu peux me croire !
Elle avait parlé du ton le plus léger possible.
Mary lui répondit d’une voix lourde de sous-entendus :
– Elle est avec quelqu’un qu’elle connaît, Joanie, une personne aux cheveux bruns, chuchota-t-elle.
Cette pauvre Mary était bourrée de bonnes intentions, mais Joanie crevait d’envie de lui sauter à la gorge et de la foutre dehors. Jon Jon lui sauva la mise en réagissant à sa place.
– Allez, Mary, laisse tomber. Va-t’en, s’te plaît, maman est bien assez inquiète comme ça. Les flics vont se pointer d’une minute à l’autre.
Furieuse mais impuissante, Mary se retrouva hors de l’appartement.
En refermant la porte, Joanie se tourna vers Jon Jon :
– Putain de merde, Jon Jon, où est-ce qu’elle peut bien être ?
Mary avait réussi à lui ficher la trouille car Joanie, elle aussi, croyait aux cartes et à leur langage.
Son fils soupira.
– J’en sais rien, m’man. Calme-toi, elle aura sans doute oublié l’heure.
Joanie ne pouvait renoncer aussi facilement.
– Mais non, elle a pas oublié l’heure, elle sait même pas la lire, bordel ! Elle est partie, c’est certain, mais au moins, elle est avec quelqu’un qu’elle connaît. C’est bien ce qu’elle a dit, Mary, non ? Mais qui elle connaît qui la garderait si tard ? Et qui c’est qui a des cheveux noirs, dans notre entourage ?
Jon Jon s’assit sur le canapé et se prit la tête dans les mains.
– Laisse béton, m’man. Si tu commences à écouter les sornettes de Mary Brannagh, t’es bonne pour l’asile de Runwell toi aussi.
– D’accord, mais elle est où alors ?
Joanie était hystérique, elle hurlait, maintenant.
– Putain, mais comment tu veux que je le sache ? C’est pas moi qui l’ai laissée aller traîner dans les magasins ! Merde !
Sachant qu’elle avait tort, Joanie lui lança :
– Parce que c’est de ma faute, c’est ça ?
Jon Jon tenta de l’embrasser, sa mère était dans un tel état qu’il ne savait plus quoi faire pour la calmer, elle le repoussa violemment.
– Dégage, Jon Jon ! Lâche-moi ! C’est Kira que je veux ! Pas toi, ni personne d’autre ! Ma petite fille, je veux ma petite fille !
Et elle fondit en larmes. Pour de vrai.
Quand la police fit son apparition une heure plus tard, Joanie était au bord de la crise de nerfs, incapable de calmer ses sanglots.
Jon Jon expliqua la situation aux policiers pendant que sa mère fumait clope sur clope en buvant du thé arrosé de vodka.
***
Inlassablement, Tommy explorait chaque recoin, il cherchait, fouinait, il fouillait partout et tout le monde le remarqua. Quand l’aube finit par pointer, la plupart des gens rentrèrent chez eux afin de se reposer un peu avant de partir au travail.
Toute la cité avait participé à la fouille, même Sippy Marvell et ses sbires sillonnaient les rues en voiture. Paulie avait mis tous ses employés sur le coup et Jon Jon avait réquisitionné ses copains.
Jeanette était effondrée. Rentrée chez sa mère à une heure du matin, en larmes, elle était assise avec Joanie et Tommy en attendant les nouvelles. Elle se sentait de plus en plus proche de Tommy, surtout depuis qu’elle l’avait vu tenir sa mère dans ses bras pour tenter de la consoler. Le pauvre homme avait le visage ravagé par la douleur.
La police fouillait systématiquement la chambre de Kira, espérant mettre la main sur un indice susceptible d’orienter leurs recherches. Joanie ne pouvait dissimuler son impatience.
Elle s’avança en titubant vers la chambre et cria :
– C’est pas une fugue ! Combien de fois il va falloir que je vous le dise !
La policière lui sourit avec douceur.
– Les enfants connaissent souvent des gens dont ils ne parlent pas à leurs parents. Il faut s’assurer qu’elle n’écrit pas ou ne téléphone pas à quelqu’un en secret. Est-ce que votre fille utilise un ordinateur à l’école ? Elle fréquente les cybercafés ?
Joanie secoua la tête.
– Je vous l’ai dit, elle a des difficultés. C’est à peine si elle sait écrire son nom, nom de Dieu ! Alors, les ordinateurs, c’est pas vraiment son truc. Regardez donc sa chambre : elle va avoir douze ans et on dirait qu’elle en a quatre ! Quelqu’un l’a prise, on l’a enlevée dans la rue et vous, vous restez là, à glander dans cette chambre comme des cons !
– Arrête, maman ! Arrête, elle s’est peut-être perdue !
Joanie lui lança un regard incrédule.
– La cité entière s’est lancée à sa recherche, et toi, tu crois qu’elle s’est perdue ? Putain, ça me surprendrait même pas qu’on retrouve cet enfoiré
de Lord Lucan15, tellement ils ont fouillé partout ! Ici, tout le monde la connaît, ma gosse, alors, où est-ce qu’elle peut bien être ? Où elle est, ma petite chérie ?
Joanie criait en s’arrachant les cheveux.
La policière prit Jon Jon à part :
– Désolé, mon grand, mais il est temps d’appeler un docteur.
Il l’approuva d’un air triste. Les craintes de sa mère commençaient à devenir contagieuses.
A huit heures trente-cinq du matin, Joanie était sous sédatifs. Il avait fallu plus d’une heure au médecin pour la persuader d’accepter la piqûre. Jon Jon se sentit soulagé. Les langues marchaient bon train, on racontait partout que Kira Brewer avait disparu pour de bon. On avait même envoyé des hommes grenouille sonder la Tamise.
Il se réfugia dans sa chambre et fondit en larmes, comme un enfant.
***
Paulie Martin regardait les infos chez sa copine du moment, une jolie fille à la crinière blonde nommée Jenny. Elle était dotée de magnifiques yeux bleu pâle et, malgré sa maigreur quasi maladive, d’une paire de roberts à faire bander un âne. Elle lui prépara une tasse de café bien fort avant de le rejoindre dans le fauteuil en cuir où il était assis.
– Pauvre Joanie, hein ?
Il hocha la tête.
– S’il arrive quoi que ce soit à cette gamine, elle va péter un câble. Elle l’adore, cette petite.
Il hocha de nouveau la tête. Les réflexions de sa compagne n’étaient pas vraiment à son goût. Joanie était son amie à lui, alors qu’est-ce qu’elle cherchait à lui faire dire ? Qu’est-ce qu’elle savait de leur relation, en fait ? Décidément, les putes aimaient ça, les commérages.
– Elle a été tellement gentille avec moi, quand j’ai avorté !
Paulie dressa l’oreille.
– Avorté ? Quand ça ? s’écria-t-il, un œil sur l’écran, l’autre sur la fille.
Jenny éclata de rire.
– T’inquiète, Paulie, il était pas de toi ! Y a pas de petit Martin porté disparu !
Ça ne risquait pas d’arriver, d’ailleurs, puisque c’était la dernière fois qu’ils se voyaient, mais silence là-dessus.
– L’année dernière, je suis tombée enceinte. De mon copain. Il ne voulait pas en entendre parler et, pour être honnête, moi non plus. Alors je l’ai fait passer, mais après j’étais mal, j’arrêtais pas de pleurer. Joanie m’a drôlement aidée, elle m’a expliqué les hormones et tout ça.
Elle eut l’air triste quelques instants.
– Elle m’a dit qu’elle y avait pensé, pour Kira, mais qu’elle n’avait pas pu. Elle aimait trop le père et elle pensait que c’était sans doute le seul cadeau qu’elle recevrait jamais de lui.
Jenny se mit à rire.
– A mon avis, ce type, c’était pas vraiment le Père la Confiance ! D’après elle, ils étaient ensemble par intermittence depuis des années.
Elle se leva, s’étira et poursuivit en toute innocence :
– Moi, je l’aime bien, Joanie. Ça me plairait qu’elle soit ma mère. Ses mômes, c’est tout pour elle, et la plus jeune…
Elle poussa un soupir.
– Tu sais, si jamais il arrivait quelque chose à la petite, ça la tuerait. Tu crois pas ?
– Et elle t’a dit qui était le père ?
La fille hocha la tête.
– Nan. Allez, je vais aller prendre un bain, et ensuite je passerai peut-être chez elle prendre des nouvelles. T’auras qu’à claquer la porte en partant.
Il acquiesça.
Paulie s’était toujours demandé si Kira était de lui. A l’époque, ça l’avait poussé à prendre ses distances avec Joanie, car si sa femme avait appris qu’il avait fait un gosse, ç’aurait été l’enfer. Il s’était attendu à ce que Joanie lui gueule dessus, mais à tort. Et, avec soulagement, il avait repris sa place au foyer conjugal.
Mais là, il se mettait à douter. Quand même, elle le lui aurait dit, non ? Il avait pensé que le père était un client, comme pour ses autres gosses. Certains se choisissaient parfois une pute avec qui passer quelques mois avant de reprendre leur vie antérieure.
Mais Paulie, lui, ne se rangeait pas dans cette catégorie, évidemment !
La photo de Kira apparut à l’écran. Il se rappelait son visage radieux quand, toute petite, elle venait s’asseoir sur ses genoux. Il se souvenait aussi combien Joanie et ses gosses l’aimaient. Puis, il revit ses yeux brillants de joie quand il lui avait préparé son petit déjeuner, quelques semaines auparavant. Et son inquiétude, lorsque Joanie s’était fait tabasser par Todd McArthur.
C’était une gentille petite.
Le portrait diffusé par la télé était une photo de classe qu’il avait vue maintes fois chez Joanie sans jamais y prêter attention. Il connaissait cette gamine depuis qu’elle était bébé, il la revoyait avec les deux autres, en train d’aider leur mère à organiser ses dîners fantaisie en rigolant de ses idées folles.
Chez lui, les enfants étaient le centre de la maison. Paulie – tactique de son épouse – venait toujours en second, après ses filles. Chez Joanie, en revanche, les enfants avaient beau occuper la première place, Paulie était traité sur le même plan, ses enfants l’aimaient, pour la simple et bonne raison qu’il rendait leur mère heureuse. Ils aimaient tellement leur mère que ses désirs étaient les leurs.
Enfin, si Kira était de lui, Joanie le lui aurait dit, quand même ?
Son bon sens lui dictait la réponse : non, Joanie ne lui aurait rien dit, parce qu’elle aurait eu trop peur de le perdre.
Lorsque Jenny sortit de son bain, il était toujours assis dans le fauteuil, les yeux rougis. Le téléphone à la main, il organisait une réunion pour onze heures. Quand elle émergea de la cuisine un peu plus tard, l’oiseau s’était envolé.
Sans même lui dire au revoir.
Et surtout, sans lui laisser un sou. Pourquoi s’étonner ? C’était Paulie Martin tout craché !
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