Jolie Poupée

Cole · Chapitre 10 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 7

 

 

Aujourd’hui, non seulement Joanie paraissait en forme, mais elle l’était.

Coiffure parfaite, balayage impeccable, maquillage discret réalisé par une jolie esthéticienne d’un magasin de Lakeside ; son costume pantalon noir et son chemisier blanc lui donnaient l’air sexy, élégante et super pro. Elle avait les ongles soignés et portait des escarpins ouverts sur le devant.

Elle n’en revenait pas : quelle transformation ! Elle ressemblait à une femme active en route vers son travail – un vrai travail. L’idée de ne plus avoir à se déshabiller pour gagner sa vie la transportait de joie, plus encore qu’elle ne l’aurait cru.

Le regard admiratif que lui lança Jon Jon lui ajouta du baume au cœur.

– Tu es superbe, maman.

Joanie l’embrassa. Il était beau, son fils. Même ses dreadlocks paraissaient belles sur lui. Son visage fin et son profil aquilin lui donnaient l’air intelligent et bohème – ce qu’il était, d’ailleurs. Ce petit, malin comme un singe… A l’école, quand il acceptait d’y aller, les profs avaient tout fait pour qu’il réussisse. Il aurait pu y parvenir et tous les espoirs n’étaient pas encore perdus ; toutefois, ça ne se ferait pas dans la légalité, c’était certain.

Joanie chassa ces pensées. La journée s’annonçait bien, alors pas question de broyer du noir ou de laisser qui que ce soit la lui gâcher.

– J’ai l’impression de prendre un nouveau départ, et c’est grâce à toi, Jon Jon.

Il lui adressa un immense sourire.

– Mais non, maman, il te fallait juste un petit coup de pouce pour dénicher un vrai boulot. D’après ce que dit Paulie, il va sans doute devoir te déclarer.

Elle sourit à son tour.

– Moi, un vrai boulot ! Non, mais tu t’imagines ? Si ma mère voyait ça, elle s’en tordrait les boyaux !

Ils éclatèrent de rire.

– Telle que je la connais, elle serait trop bourrée pour piger quoi que ce soit ! ajouta Jon Jon.

Joanie acquiesça d’un hochement de tête.

– Kira est en retard.

Ils se tournèrent vers la pendule accrochée au mur, une copie du Taj Mahal en plastique doré serti de paillettes, cadeau de Noël déniché par Kira dans une boutique de Brick Lane. Comme personne n’avait eu le cœur de lui dire ce qu’ils en pensaient, ils avaient gardé ce chef-d’œuvre qui attirait immanquablement les regards éberlués des visiteurs.

Ils la regardèrent fixement, l’air sombre et inquiet. Il était presque cinq heures, elle aurait dû être là depuis une heure.

– Elle est peut-être chez Tommy.

– Je vais aller voir. Tu nous prépares une tasse de thé, maman ?

Jon Jon s’esquiva, ravi d’avoir gagné un peu de répit. Il était défoncé, il avait fumé tout l’après-midi. Il avait besoin de se secouer et de recouvrer ses esprits : la tâche qu’ils devaient accomplir réclamait toute sa lucidité.

Cette histoire avec Jasper avait presque de quoi le rendre parano. Le bruit courait qu’il était cloué sur son lit d’hôpital, avec le foie éclaté. Bon, Jon Jon pouvait être mauvais, c’est vrai, mais sa réaction avait été exceptionnelle, il s’agissait de sa sœur, en l’occurrence, d’une querelle familiale susceptible de le faire partir au quart de tour.

Rien à voir avec un règlement de compte pour des questions de fric ou de boulot, le genre de problème facile à régler. Quand il s’agissait de sa frangine, il ne parvenait pas à se contenir. Il avait pété un câble, et c’était bien ce qui l’embêtait.

 

***

Kira était ivre, complètement tétanisée.

Avec le concours de Bethany et d’une gamine appelée Alana, elle en était presque au stade de la paralysie. Le spectacle faisait peur à voir et Bethany ne savait plus comment réagir, leur blague avait mal tourné.

Elle s’était bien marrée en piquant à sa mère une bouteille de Bacardi qu’elle avait planquée sous sa veste. Ensuite, les trois copines s’étaient fabriqué une cabane dans les buissons du parc. Au début, elles s’étaient éclatées, mais au bout d’un moment les Bacardi soda avait eu raison de leur estomac. Malgré les nausées, Kira avait continué à boire, et maintenant elle vomissait partout, son visage passait du blanc au rouge écarlate en quelques secondes, et l’odeur douceâtre du vomi donnait la nausée à Bethany. Alana, elle, avait filé sans demander son reste.

Bethany avait compris qu’il y avait un froid entre sa mère et celle de Kira, Monika ne paraissait pas du tout impressionnée par le nouveau boulot de Joanie. Pourquoi ? Mystère… En tout cas, une chose était sûre : sa vieille copine n’était plus en odeur de sainteté, sa mère lui avait même demandé d’éviter Kira.

Aïe, aïe, aïe, elles étaient mal barrées !

Kira était allongée dans l’herbe et, malgré la fraîcheur, elle transpirait comme si elle avait de la fièvre. Si elle arrivait à regarder droit devant elle, elle serait sauvée, seulement, à chaque fois qu’elle essayait, elle voyait Bethany en double, en triple, même ! Trop marrant ! Les cheveux

en bataille, sa copine ressemblait à un Dalek13 en pleine crise de démence !

Bethany était au bord des larmes. Elle aussi avait vomi tout ce qu’elle avait ingurgité, mais rien qu’à voir Kira rejeter de la bile, les haut-le-cœur la reprenaient, et les deux gamines gerbaient ensemble à s’en brûler la gorge.

C’est à ce moment-là que le gardien du square les découvrit.

Vingt minutes plus tard, la police arrivait. Bethany pleurait tandis que Kira se tenait les côtes de rire.

La femme flic jeta un regard dégoûté au gardien. Kira avait toujours la nausée, sa robe était tachée, elle avait les mains dégoûtantes et les cheveux pleins de vomi.

La policière appela une ambulance.

 

***

 

Jamais Jon Jon n’avait vu une telle masse se remuer aussi vite, dès qu’il avait appris que Kira n’était pas rentrée après l’école, Tommy avait enfilé sa veste, prêt à ratisser les rues pour la retrouver. C’était impressionnant de voir à quel point il s’inquiétait pour la petite. Jon Jon ne lui avait pas fait confiance tout de suite, mais il partageait désormais l’avis de sa mère : cet homme était attentionné et gentil.

Lorsque Tommy avait attrapé le téléphone pour demander à son père s’il avait vu Kira, il avait parlé d’un ton si pressant, si anxieux, que Jon Jon avait commencé à se faire du mouron. Le gros n’arrêtait pas de répéter : « T’es sûr, bien sûr que tu ne l’as pas vue ? »

Jon Jon lui avait conseillé de se calmer quand Tommy avait reposé le combiné en disant : « C’est le seul numéro de téléphone que j’aie, à part le vôtre. Elle ne doit pas être bien loin, non ? Elle n’est pas du genre à fuguer, elle sait bien qu’on se ferait du mauvais sang. »

Il était au bord des larmes.

– Il vaut mieux que je retourne voir ma mère, finit par dire Jon Jon. Te fais pas de bile, Tommy, on te tiendra au courant.

Il quitta l’appartement avec soulagement. L’anxiété de Tommy était contagieuse.

 

***

 

Joanie arriva à l’hôpital à huit heures et quart pétantes. Bethany avait fini par cracher le morceau et consenti à décliner leurs identités. Monika était accourue d’un même mouvement. Les deux femmes ne desserrèrent pas les lèvres tant que le médecin ne leur eut pas expliqué la situation.

Après une légère crise d’épilepsie, Kira devait rester en observation, victime d’un empoisonnement éthylique. Bethany s’en sortait sans dommage et pouvait rentrer immédiatement chez elle.

– Sacrée Bethany ! fit Joanie, sans réfléchir.

Monika décida in petto de ne pas laisser accuser sa fille.

– Dis donc, Joanie Brewer, elle y est pas pour rien, ta fille, quand même. Elle se l’est bien torchée, cette gnole ! Personne l’a forcée, que je sache !

Joanie secoua la tête avec colère.

– Va te faire foutre, Monika ! Tu sais parfaitement qu’elle en aurait jamais eu l’idée toute seule. C’est Bethany qui a ces idées de génie.

Jalouse de la nouvelle promotion de Joanie, Monika n’était pas d’humeur à argumenter ; pas de quartier, elle irait droit à la curée.

– Mais, bordel de merde, tu te prends pour qui ?

Tout le monde profitait de ses vociférations. Joanie ferma les yeux, désespérée. Elle savait ce qui allait suivre.

– Tu t’amènes ici, sapée comme une princesse de merde et tu te permets de dégoiser sur ma pauvre petite Bethany ? Comme si ta Kira, elle était blanche comme neige ! C’est pas parce que t’as plus besoin de vendre plus ton cul que t’as le droit de te croire mieux que les autres, ma petite. Parce que je sais tout sur toi, ma vieille, ne l’oublie pas.

– Alors tu vois bien, Mon, que ma Kira n’aurait jamais l’idée de faire une chose pareille. Tu sais comment elle est.

Joanie faisait des efforts désespérés pour garder son sang-froid. Les mains posées sur ses larges hanches de commère, Monika se mit à beugler :

– Mais, putain, pourquoi tu dis pas la vérité, Joanie ? Que ta môme est retardée, qu’elle est conne comme la lune ? Parce que c’est bien ça que t’es en train de me dire, non ? Ben figure-toi que les gens, comme qui dirait, ils l’avaient deviné tout seuls !

A l’expression qui se peignit sur le visage de Joanie, Monika comprit qu’elle avait dépassé les bornes.

– Elle est malade, ma petite, Monika. Elle est dans un coma éthylique, elle vient d’avoir une crise, merde ! Elle est peut-être tout ce que tu veux, mais c’est pas une conne !

Elle se tordait les mains de rage et Monika se rappela de quoi elle était capable quand on la faisait sortir de ses gonds.

Une grande femme aux longs cheveux roux, en tailleur pantalon imprimé et bottes noires, des lunettes de marque juchées sur le nez, observait la scène. Joanie et Monika ne lui avaient pas accordé plus d’attention qu’à une visiteuse, jusqu’à ce qu’elle leur apprenne, sur un ton calme et professionnel :

– Je suis Tammy Jones, l’assistante sociale de cet hôpital. Quand vous en aurez terminé, nous pourrons peut-être échanger quelques mots.

Les deux femmes la regardèrent bouche bée, interloquées.

C’est Jon Jon qui sauva la situation : attrapant Monika d’une main ferme, il l’éloigna pour laisser sa mère échanger en paix avec l’assistante sociale.

Monika était terrifiée. Jon Jon avait dû entendre la fin de leur conversation. Merde, elle aurait mieux fait de fermer sa gueule. Mais Jon Jon, qui avait d’autres chats à fouetter, la poussa hors de l’hôpital en aboyant :

– Allez, dégage, Monika ! Rentre donc chez toi avec ta Bethany !

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

 

***

 

Jeanette profita de ce moment de tranquillité pour envoyer un texto à Jasper. Ils s’envoyaient des messages sans arrêt depuis l’accident, et leur amour, à leur avis, était plus fort que jamais. En recevant un nouveau témoignage de sa dévotion totale et absolue, elle crut défaillir.

Il devait y avoir une solution et elle était bien décidée à la trouver. Pour cela, ils devaient absolument se voir ; il suffisait de saisir la bonne occasion.

Jon Jon croyait peut-être avoir tout résolu, mais elle ne le laisserait pas, ni lui ni personne, lui dicter ce qu’elle devait faire de sa vie.

Elle raconta à son bien-aimé la dernière cata causée par Kira, cette petite fille adorée, cette chieuse à plein temps – sans s’exprimer en ces termes, évidemment.

C’était un tel soulagement de ne pas se trouver sous les projecteurs, pour une fois !

 

***

 

Tammy Jones regardait d’un air affable la femme bien habillée qui se tenait devant elle. Coincée dans son petit bureau encombré, deux mugs de café amer posés devant elle, elle interrogeait Joanie sur les événements.

– Ma Kira n’est pas une idiote. En un sens, elle peut même être maligne comme un singe, mais elle a des difficultés d’apprentissage, si vous voyez ce que je veux dire.

Tammy Jones n’était pas dupe. Joanie ne désirait qu’une chose : quitter au plus vite ce bureau et sa locataire qu’elle pensait de mèche avec la police.

– Elle est influençable, c’est tout, ajouta Joanie, exténuée. Je veux retourner auprès de ma fille. Elle a besoin de moi. Elle peut pas fonctionner sans sa mère et moi, j’ai besoin d’être avec elle.

Que Joanie soit sérieuse, Tammy n’en doutait pas une seconde. Aujourd’hui, elle devait étudier le dossier d’un bébé admis en urgence avec les deux jambes cassées, plus celui d’une vieille femme sexuellement agressée, sans doute par son propre fils. Le cas de Kira n’était donc pas une priorité. Elle rédigerait son rapport et, d’ici une semaine ou deux, elle leur rendrait une visite de contrôle, histoire d’assurer ses arrières. Manifestement, cette histoire leur avait servi de leçon.

Peu importait que Joanie soit une prostituée : l’enfant était bien nourrie et soignée, elle ne portait aucune trace visible de mauvais traitements. Il s’agissait sans doute d’une farce qui avait mal tourné.

Un peu plus tard, éperdue de reconnaissance et encore tremblante, Joanie put aller retrouver Kira. Cette petite crétine de Bethany ne perdait rien pour attendre, elle allait voir de quel bois la mère de sa copine se chauffait.

Monika pouvait remercier le Seigneur que Kira ne se soit pas retrouvée sur la liste des services sociaux, cela aurait permis à l’assistante sociale de débarquer à tout moment du jour ou de la nuit. En outre, Joanie aurait été obligée de lui rendre la monnaie de sa pièce. Vu son humeur, la police aurait eu de quoi y passer la journée.

 

***

 

Assis sur le lit, Jon Jon aidait sa sœur à avaler un verre d’eau. Kira avait une mine épouvantable. Quelques secondes plus tard, Tommy déboula dans la chambre, et ils s’installèrent tous les trois. Malade, dans un état lamentable, Kira ne s’était pourtant jamais sentie aussi aimée de sa vie.

Lorsque Paulie rentra à son tour, il ne s’étonna pas de les trouver ensemble. Pour un œil extérieur, en revanche, leur petit groupe constituait un étrange tableau.

 

***

 

Bethany se rongeait les sangs. Sa mère l’avait à moitié massacrée à cause de cette histoire de cuite. Elle avait mal partout – à l’âme, surtout. Elle aimait bien Kira, elle l’adorait, même. C’est vrai qu’elle avait commis une grosse bêtise en la faisant boire.

L’heure de la gueule de bois avait sonné et Bethany avait mal au ventre. Elle horripilait tout le monde à l’école, alors elle décida de rentrer chez elle et de s’installer dans la chambre de sa mère. Là, elle entreprit de se maquiller en sirotant un Bacardi Coca prélevé sur les réserves maternelles. Histoire de « faire la soudure », comme disait sa petite maman après une soirée trop arrosée. Comme que c’était le cas tous les soirs, Bethany savait pertinemment de quoi il s’agissait.

La baraque était sale, mais c’était de sa faute : depuis plusieurs années, déjà sa mère l’avait chargée de faire le ménage. Les fringues et les draps n’étaient jamais impeccables – Monika ne s’en souciait que lorsqu’elle était assez sobre et lucide pour y voir clair. Autant dire… pas souvent. Depuis qu’elle ne passait plus ses journées chez Joanie, elle squattait le pub, et Bethany avait la maison pour elle. Contrairement à Kira, elle aimait bien la sensation que lui procurait l’alcool, mais bon, il fallait faire un effort : ce soir, elle se contenterait d’une légère euphorie. Juste pour se soulager.

Kira était entourée d’une foule de gens qui veillaient sur elle. Bethany, en revanche, n’avait personne, à part Monika qui, au mieux, jouait les mères à temps partiel. L’affection que cette dernière portait à sa fille ne faisait pas le poids, face à la dose d’alcool quotidienne qui lui était nécessaire pour oublier sa vie.

L’alcool lui donnait envie de pleurer. Bon, c’était toujours mieux que rien. Les joues ruisselantes de larmes, Bethany jeta un regard désespéré sur le foutoir ambiant et, tout en pleurant, se mit à avaler de plus en plus de Bacardi Coca. Comme sa mère, elle anesthésiait la douleur.

 

***

 

Tommy était encore sous le choc. Joseph avait patiemment supporté ses allées et venues incessantes, mais il en avait assez, maintenant. Trop, c’est trop ! En plus, comme si cela ne suffisait pas d’entendre son pas lourd et sa grosse masse se cogner dans les meubles, Tommy n’arrêtait pas de dégoiser sur ses Brewer chéris. Joseph n’avait qu’une envie : se tirer d’ici. Il voulait retrouver sa copine et sa famille, profiter de tout ce que Della pouvait lui offrir.

Et il y avait de quoi faire. Elle était propriétaire de son logement – il avait fini par le découvrir – et touchait quelques pesetas de son défunt mari. Elle cuisinait très bien, ne crachait pas sur quelques petits verres et adorait le bingo. En prime, cette femme était prude : les rares fois où ils avaient fait l’amour, ça s’était passé vite et sans histoires, à la grande joie de Joseph – la précédente, qui ne pensait qu’à la bagatelle, l’avait harcelé jusqu’à l’épuisement. Le cul, on en faisait toute une histoire, mais c’était un peu exagéré, finalement, surtout à son âge.

Chez Della, tout était gai et clair, elle était abonnée à Sky TV et la maison résonnait du rire de ses petits-enfants.

Alors, qu’est-ce qu’il attendait pour déménager ?

Il lança un regard pénétrant à son fils. Une fois de plus, la haine lui souleva les tripes, il avait l’impression d’être piégé, prisonnier.

– Ferme-la une minute, tu veux ? Et écoute ce que j’ai à te dire !

Tommy se retourna pour faire face à son père. De ses mains grassouillettes, il essuyait une tasse à thé parfaitement incongrue entre ses doigts dodus, aussi petite qu’un jouet de dînette.

– Je vais déménager, Tommy.

Son fils le regarda fixement pendant plusieurs secondes avant de répondre :

– Déménager ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Joseph soupira.

– Il est temps que tu apprennes à te débrouiller tout seul, je vais emménager chez mon amie.

Alors qu’il guettait la réaction de son fils, Joseph eut la surprise de le voir se fendre d’un superbe sourire. Eberlué, il l’entendit répondre :

– C’est bien, ça ! Et tu comptes partir quand ?

Interloqué, Joseph resta muet quelques instants. Il s’était attendu à tout, sauf à ce que son fils se réjouisse si ouvertement et si sincèrement de son départ. Mais merde, comment s’en sortirait-il sans les ordres et les consignes qu’il lui donnait à longueur de temps ?

– Tu t’en sortiras, Tommy ?

Son père ne lui avait jamais posé ce genre de question et Tommy, soudain, eut le sentiment qu’une chape de plomb venait de lui tomber sur les épaules. Il se sentit terriblement seul, d’un coup. Cela faisait si longtemps qu’ils étaient collés l’un à l’autre !

Bien trop longtemps.

Tout à coup, son visage s’illumina.

– Bien sûr, t’es bête ! Et quand est-ce que j’aurai la chance de rencontrer l’heureuse élue ?

Joseph esquiva la réponse avec un léger mouvement de recul.

– Quand le moment sera venu. D’abord, il faut que je m’en aille.

Tommy se dit que son père n’avait pas dû souvent parler de lui, peut-être n’avait-il même pas mentionné son existence. Quelle tristesse, ces deux vies si intimement liées et pourtant si distantes. C’était même plutôt comique, quand on y pensait.

– Bon, ben, ta lessive est presque prête et j’aurai fini le repassage dans cinq minutes. J’imagine que tu dois être impatient d’y aller. Elle est sympa ?

Joseph haussa les épaules.

– Elle est bien. Pas mal, je pense.

– Elle a des enfants ?

La question, posée en toute innocence, prit Joseph au dépourvu.

– Mêle-toi de tes affaires, espèce de sale fouineur. Les petites mignonnes, hein, c’est ça qui t’intéresse ? Je te connais, je sais ce qui t’intéresse.

Tommy secoua la tête.

– C’était pas du tout ce que je voulais dire et tu le sais aussi bien que moi, répliqua-t-il, conscient de l’agitation dont témoignait le timbre de sa voix. Moi, je suis content pour toi, juste pour toi. Je pense que ça te fera du bien de vivre avec quelqu’un d’autre.

Au bord des larmes, il se mit soudain à beugler :

– Mais pourquoi tu me détestes à ce point-là ? Hein ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?

Sa rébellion révélait l’évolution récente de sa relation avec son père. Avant que Joanie et Kira n’entrent dans son existence, il encaissait en vrac tout ce qu’on lui balançait, insultes ou indifférence absolue. Maintenant, face à cet homme qui lui avait donné la vie, il se demandait ce qu’ils avaient en commun. Son père l’ignorait royalement, il était capable de le faire pendant des jours et des jours, voire des semaines.

Joseph sirota son thé en silence, ignorant la souffrance de son fils, il avait dit ce qu’il avait à dire. Maintenant, il lui restait à s’organiser. Il jeta un regard circulaire sur la minuscule cuisine et pensa au foyer confortable qui était prêt à l’accueillir.

La perspective de cette vie nouvelle lui tira un pâle sourire – le seul dont il fût capable.

 

***

 

Paulie observa la jeune fille qui venait d’entrer dans le salon de massage. Ronde, de taille moyenne, elle avait des cheveux d’un blond naturel et de grands yeux bleus. Nul doute que son charme agirait comme un aimant sur certains de leurs clients. Elle lui sourit et fit d’un ton tranquille :

– Pourrais-je parler au responsable, s’il vous plaît ?

Et polie en plus. Rien à dire.

– A quel sujet, ma belle ?

Elle sourit à nouveau.

– Je cherche du travail.

Cette fille dégageait une confiance en elle fort impressionnante.

– Et vous avez quel âge ?

A son tour de sourire. La fille lui répondit de même, comme si elle s’était attendue à cette question.

– Je sais que je ne les fais pas, mais j’ai presque vingt ans. J’ai apporté mon extrait de naissance.

Elle était désarmante de naïveté. Elle avait aussi un léger accent qu’il ne parvenait pas à identifier.

– Suivez-moi dans le bureau.

Elle s’assit sans y avoir été invitée et croisa les jambes. Ses rondeurs enfantines lui donnaient un charme dont elle savait jouer. Elle ressemblait à une lycéenne, dans cette tenue sobre et sexy. Sa jupe noire un tantinet trop courte et le chemisier blanc déboutonné laissaient deviner sa chair laiteuse et des jambes bronzées, chaussées de talons compensés.

C’était son regard, surtout, qui trahissait sa personnalité, celui d’une fille qui en a trop vu. Ces yeux-là étaient appelés à hypnotiser des meutes de clients. Elle avait l’air beaucoup trop innocente – tant qu’on ne l’avait pas regardée dans les yeux. Paulie se dit que cette petite savait mieux que personne quelle attraction elle exerçait sur les hommes.

Elle était littéralement assise sur une mine d’or.

– Et tu t’appelles comment ? Ton vrai nom, je veux dire, pas celui que tu donnes, si tu vois ce que je veux dire.

Elle hocha la tête.

– Liz Parker, mais je me fais appeler Angel.

– Tu m’étonnes ! Tu as une idée des exigences de ce genre de boulot ?

Elle lui sourit, nullement décontenancée.

– Oui, parfaitement, je fais ça depuis mes treize ans. Ça vous dirait, un petit avant-goût gratis, histoire de vérifier ?

Son regard s’était durci. Elle évaluait ses chances. Elle devait en avoir vraiment besoin, de ce boulot, pour lui proposer un galop d’essai. Un certain nombre de patrons acceptaient volontiers ce genre de pratique – c’était toujours ça de gagné, une petite pipe gratuite. D’ailleurs, sans parler des patrons, peu d’hommes auraient décliné une pareille offre.

La fille avait toujours ce même sourire aux lèvres. A son tour, maintenant, de lui faire risette – un sourire carnassier, elle le comprit illico.

– Jamais je te toucherai, ma belle, même pas avec des pincettes. Mais montre-moi ton extrait de naissance, plus une autre pièce d’identité, et, là, on pourra discuter. De loin, jeu de mains, jeu de vilain !

Son charme enfantin disparu, le visage de la fille avait pris une expression plus dure. Elle ouvrit son sac, une contrefaçon Burberry, et posa les documents requis sur le bureau. Ils n’échangèrent plus un mot jusqu’à ce que Paulie se lève pour aller photocopier ses papiers.

– Hé là ! Qu’est-ce que vous faites ? cria la fille.

Il rit de sa témérité.

– Je protège mes arrières, chérie. Si on me pose des questions sur toi, j’aurai besoin de certaines preuves.

– Personne ne vous posera de questions, Monsieur Martin.

Il sourit derechef. Voilà qu’elle lui donnait du « monsieur », maintenant. Elle avait fini par comprendre qui il était. Il admira la facilité avec laquelle cette môme était capable de virer de bord. Elle était docile désormais, le modèle de la fille polie qui cherche du boulot. Un vrai boulot, pas du pipeau – et encore moins une pipe !

Il se retint d’éclater de rire.

– Vide ton sac.

Elle le serra contre son cœur.

– Pour quoi faire ?

Il l’avait déstabilisée et il y prenait plaisir.

– Vas-y, vide ton sac, et fissa.

Elle le serrait toujours sur son cœur.

– Mon sac, c’est privé.

– Eh non, pas dans mon salon, figure-toi. Tu ferais mieux de t’y habituer.

Il lui arracha son sac dont il vida le contenu sur le bureau.

Elle se mit à vociférer à pleins poumons. Paulie se tourna vers elle.

– La ferme, merde !

Maquillage, préservatifs et stylos tombèrent du sac, plus une pipe à crack et le combustible ad hoc, dans un sachet. Il y avait de l’ecstasy aussi, et quelque chose qui ressemblait à de l’amyl nitrate. Mais, ce qui l’ennuya le plus, c’était le cran d’arrêt de quinze centimètres.

– Une vraie petite pharmacienne.

Elle était d’une pâleur mortelle.

– Et qui tu voulais pourfendre, ma belle ? Une de mes connaissances ?

Il jouait avec le couteau comme pour le soupeser.

– C’est pour me protéger. J’ai fait le trottoir, moi, vous savez bien ce que ça veut dire.

Elle avait parlé d’une voix normale, Paulie eut presque pitié d’elle. Quand elle perdait son arrogance, elle n’était rien d’autre qu’une gamine terrorisée.

– Non, pas vraiment. Pas personnellement, en tout cas. Alors, écoute-moi bien, petite. Ta première erreur a été de me proposer une pipe. Ça encore, je pourrais l’avaler, excuse le jeu de mots. Mais la drogue et le surin, il n’est pas question qu’ils entrent ici. En tout cas, pas ce genre de saloperie. Allez, maintenant, tu te casses.

Elle le regarda sans bouger. C’est alors que Paulie entrevit quelle fille elle aurait pu être si la vie ne l’avait pas rattrapée. Elle avait le même regard que sa cadette, le regard averti, enfantin, d’une adolescente qui exerce son charme sur le premier mâle venu, en général son père.

– S’il vous plaît, Monsieur Martin, j’ai vraiment besoin de ce boulot. Jamais je n’aurais apporté quoi que ce soit au travail. Ça fait une sacrée paie que je fais le tapin, et je vous jure que rien ne serait jamais entré ici. Rien.

– Et le crack, alors ? Tu ne pourrais pas passer une soirée sans. Ici, il arrive qu’il y ait un peu de coke qui traîne, mais rien de plus. Un joint ou deux, au pire. Mais le crack, c’est non, non et non, ma petite chérie.

– C’est pas à moi, c’est à mon copain.

– Tu le fournis ?

Elle acquiesça.

– Mignon, ton petit gars ! Et je suppose que c’est toi qui as gagné de quoi l’acheter ?

Elle acquiesça de nouveau.

– Tu veux un petit conseil, ma grande ? Change de copain, et sans tarder. Sinon, dans trois mois t’es accro et, crois-moi, je sais de quoi je parle.

Elle soupira, au bord des larmes.

– J’ai besoin de travailler, je suis pas capable de passer une nuit de plus sur le trottoir. Je le veux, ce boulot, j’en ai besoin pour me caser ailleurs.

Il recula sur son siège et la dévisagea. Elle avait quelque chose, cette fille, un truc qui apporterait un plus au salon. Joanie lui aurait certainement laissé une chance, mais en son absence due à la cuite de Kira, et Caro la Flemme étant partie en virée avec sa dernière conquête, Paulie se retrouvait seul aux commandes.

– C’est qui, ton copain ?

La question la déstabilisa.

– Pourquoi vous voulez savoir ça ?

– Parce que je suis un fouineur de merde. Allez, crache, c’est qui ?

Elle soupira encore, prête à lui refiler un vieux mensonge. Il lui lança brusquement :

– Je le saurai d’ici moins de deux heures, ma belle. J’aurai son nom, son adresse et même la taille de son engin, alors t’as intérêt à me la dire, la vérité.

– Pippy Light.

Il leva les sourcils.

– Pippy ? Mais, dis-moi, ma grande, tu vises au ras des pâquerettes ? Tu descends l’échelle sociale à reculons, c’est ça ?

Elle eut un haussement d’épaules.

– T’es d’où ?

Elle s’apprêtait, une fois encore, à hausser les épaules quand elle se ravisa et répondit d’une voix douce :

– Cardiff, au départ. Mais j’ai été trimballée de foyer en foyer pendant une grande partie de ma vie.

– Ils s’occupent drôlement bien des filles, dans les foyers, j’en ai déjà embauché quelques-unes dans ton genre.

– J’ai besoin d’un nouveau départ, Monsieur Martin. Je me casserai littéralement le cul, si vous voulez bien me laisser ma chance.

– Et Pippy ? Ce petit merdeux bon à rien, violent et arrogant. Inutile de te le préciser, il n’est pas question qu’il vienne nous chercher des embrouilles.

– Il ne le fera pas. Ecoutez, je peux vous parler franchement ?

Il acquiesça.

– Ce sera bien la première fois, mais vas-y, parle, ma grande.

– Si j’ai choisi ce salon, c’est à cause de Pippy. Je sais qu’on vous respecte assez pour qu’il ne s’avise pas de me coller au train pendant que je bosse. L’autre nuit, il a roulé un client, et moi, c’est pas comme ça que je travaille. J’ai qu’une envie, c’est de me tirer, mais ça n’a rien d’évident quand on vous pique tout ce que vous gagnez.

Il la crut et finit par avoir pitié d’elle. Ce n’était pas la première fois, loin s’en faut, qu’il rencontrait des filles dans cette situation. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Il était tard et il en avait marre de cette histoire. Pippy ne lui sauterait pas sur le poil. Il allait régler ça.

– Tu commences à six heures, ce soir. Six heures pile. Et tu bosses jusqu’à deux heures, ça te va ?

– Merci, Monsieur Martin, vous ne le regretterez pas.

– Vaut mieux pas, ma grande, sinon c’est toi qui pourrais bien le regretter.

Ils quittèrent le bureau. Liz semblait plus heureuse qu’elle ne l’avait été depuis longtemps. Jon Jon attendait dehors. Leurs regards se croisèrent et il lui sourit. Elle lui répondit de la même façon et Paulie remarqua que son geste n’avait rien de commercial. Cela lui donnait l’air plus jeune encore, et plus jolie qu’en réalité.

Une fois dans la voiture, il dévisagea Jon Jon et lança, caustique :

– Alors, comme ça, on est tombé amoureux.

Jon Jon ne répondit rien. Paulie éclata de rire.

– Le trottoir n’a plus de secret pour elle, et en ce moment elle est à la colle avec Pippy le Barjot. Alors, bonne chance, Jon Jon. Tu vas en avoir besoin, crois-moi.

Jon Jon se contenta de sourire.

Cette fille lui plaisait, c’était bien la seule chose qui lui importait.

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