Jolie Poupée
Chapitre 3
Quand Jeanette grimpa l’escalier à une heure moins cinq, elle trouva la porte close et un grand avis de perquisition placardé en plein milieu.
Son cœur s’arrêta de battre. Elle venait de comprendre. Déjà, le mandat, c’était pas triste, mais quand ils sauraient qu’elle avait laissé Kira toute seule, ça barderait sec. Son frère allait lui péter la gueule. Sans parler de ce que lui dirait sa mère.
Elle arracha le mandat et lut « armes à feu » et « drogue ». Ils avaient carte blanche pour foutre l’appartement en l’air, en toute légalité. Qu’est-ce qu’il avait bien pu faire encore, son frangin ?
Elle enfilait la clé dans la serrure quand un jeune agent lui ouvrit la porte.
– Vous occupez les lieux ?
Jeanette l’ignora superbement et traversa l’appartement, à la recherche de Kira. Aucune trace de la petite.
– Elle est où, ma sœur ?
Le flic, occupé à parler dans sa radio, ne répondit pas tout de suite.
– Quelle sœur ? finit-il par lui demander.
– Ma p’tite sœur, Kira, répondit-elle, la peur dans la voix.
– Il n’y avait personne quand nous avons exécuté le mandat, à sept heures trente-neuf. Les lieux étaient vides et nous avons trouvé la porte ouverte. Où est votre frère Jon Jon ?
Elle haussa les épaules et quitta l’appartement.
– Où allez-vous ?
Jeanette lui cloua le bec :
– Pour moi, vous n’avez pas de mandat, alors, occupez-vous de vos fesses.
– Où est votre frère ? Vous savez où il se trouve ?
Elle tourna les talons sans daigner lui répondre et tenta d’appeler Kira sur son petit portable rose. Répondeur. Elle soupira, une fois encore. Franchement, manquait plus que ça. Elle enregistra son message d’une voix courroucée.
– Kira ? C’est moi. Appelle-moi, merde ! En plus, quand maman et Jon Jon sauront qu’il y a eu une descente chez nous et que t’as rien dit, tu vas dérouiller, ma petite, c’est moi qui te le dis.
Et elle éteignit le téléphone, soulagée d’avoir vidé son sac.
Sa sœur était peut-être avec une voisine. En descendant l’escalier, elle prévint son frère par texto du danger qui l’attendait, puis elle envoya le même message à sa mère. Sans mentionner ni à l’un ni à l’autre qu’elle avait « égaré » sa sœur.
Une demi-heure plus tard, il fallait bien l’admettre, le mot n’était plus le bon. Kira demeurait carrément introuvable.
Jeanette commençait à s’inquiéter. Personne n’avait vu la petite, ni ne lui avait parlé. Impossible de savoir où elle était passée. En revanche, tout le monde avait vu les poulets, là-dessus, pas de problème. Bon, Kira était assez futée pour être allée se cacher en voyant la police arriver. Elle devait être quelque part dans les environs. Le téléphone de Bethany étant éteint, Jeanette se dirigea vers leur appartement, situé à quelques rues de là. C’était le seul endroit où Kira pouvait se trouver. Elle allait lui tordre le cou, rien que pour la punir de l’angoisse qu’elle lui avait infligée.
Pourtant, la peur se mettait lentement à la ronger. Pourquoi sa sœur n’avait-elle pas essayé de la contacter ?
Heureusement, comme personne ne l’avait rappelée depuis qu’elle avait envoyé les textos, il lui restait un peu de temps pour la dénicher. Ça allait saigner. Elle commençait à regretter de ne pas être restée à la maison ; franchement, elle avait mal choisi sa soirée, et décidément, ce n’était pas son jour.
***
Dans un meublé de First Avenue, à Manor Park, Jon Jon concoctait un plan pour faire venir de la drogue d’Amsterdam avec Sippy Marvell, un jeune dealer jamaïquain qui vivait à Brixton.
Depuis plusieurs années, Sippy louait cette piaule et la réservait à ses activités professionnelles. L’endroit était en désordre, mais c’était propre, il avait fait le plein de gnole et de came, les deux éléments indispensables à la mise au point de leur plan d’action. Enfin, d’après lui. Sur son conseil, ils avaient éteint leurs portables.
Ces deux-là s’entendaient comme larrons en foire. Rasta authentique, Sippy comprenait les efforts de son copain métis pour en être.
Jon Jon, qui vouait un véritable culte à la philosophie rasta, s’intéressait à la manière dont Sippy avait intégré la religion à sa vie quotidienne. D’accord, son milieu de travail n’était pas vraiment propice à une telle pratique, sans oublier le problème de la violence, bien illustré par la matinée qu’il avait passée. Pourtant, il était capable d’écouter Sippy citer les Saintes Ecritures et délirer sur Marcus Garvey pendant des heures.
C’est donc sans le moindre étonnement qu’il l’entendit chuchoter, tout en se roulant un joint :
– « Et la terre fit sortir du gazon, des herbes portant semence selon leur espèce, et des arbres produisant, suivant leur espèce du fruit ayant en soi
sa semence. Et Dieu vit que cela était bon.6 »
Sippy sourit à Jon Jon et ajouta d’une voix forte :
– La Genèse, vieux, la Bible, putain de merde.
Son épais accent jamaïquain donnait à ses paroles une dimension supplémentaire. Jon Jon en était convaincu : les mêmes mots avec l’accent cockney ne lui auraient pas fait du tout le même effet.
– Il faut qu’on affine les points principaux, Jon Jon. Appelle mon pote James Grey, et demande-lui de se ramener pour qu’on discute.
Jon Jon adorait sa voix traînante et calme. Sippy avait plus d’autorité que s’il avait poussé des hurlements.
– Te connaissant, Sip, je dirais que tes ancêtres étaient les premiers dealers de la Création. Je me trompe ?
Sippy accueillit le compliment avec un sourire.
– Nous, c’est pour méditer qu’on fume. Rappelle-toi ça, si tu te fais coffrer à Brixton ! C’est sacré.
Jon Jon se mit à rire. Il alluma son téléphone qui émit immédiatement une sonnerie stridente : il avait reçu un texto. Peter Tosh jouait tranquillement en fond sonore, et le bruit retentit comme une intrusion dans leur petit univers tranquille.
Il lut rapidement les messages et leva les yeux vers Sippy :
– Je suis dans la merde.
Son copain haussa les épaules.
– Tu vas en sortir, t’inquiète. La soirée ne fait que commencer.
***
Dès que la réceptionniste du salon lui eut transmis le message, Joanie sauta dans un taxi. En désespoir de cause, Jeanette s’était résolue à l’appeler.
En entrant dans l’appartement, elle remarqua vaguement le foutoir laissé par la police et lâcha quelques jurons. Le mandat de perquisition était roulé en boule sur le parquet. Qu’il y reste, c’était le cadet de ses soucis !
Il ne lui fallut que quelques minutes pour virer le flic de service et empoigner sa fille aînée par le col de sa veste.
– Elle est où, ma petite ?
Jeanette secoua la tête.
– Je sais pas, maman, j’arrive pas à la trouver !
– C’est les poulets qui l’ont embarquée ? Je suppose que tu l’avais laissée seule ici, assise sur son pauvre petit cul ? Ils sont capables de l’avoir emmenée, les salauds. Y avait quelqu’un des services sociaux ?
Jeanette secoua la tête.
– Non, rien, juste le mandat. Vas-y, lâche-moi, maman !
Mais Joanie ne l’écoutait pas. La retenant toujours par la veste, elle ferma les yeux et tenta de se raisonner.
– Ils ont dit quoi, les poulets ?
Elle tira tellement fort sur sa fille qu’elles faillirent en tomber à la renverse toutes les deux.
– Tu me réponds, oui ?
– Qu’elle était pas là, je te dis. Lâche-moi, maintenant !
Joanie la repoussa sans ménagement sur le canapé et lui bourra la tête de coups de poing. Elle frappait dur, mais sa fille, malgré la douleur, ne moufta pas. Une coriace, celle-là.
Le téléphone sonna, Joanie plongea dessus.
– Allô ? fit-elle d’une voix tendue.
– …
– Ouais ? Qui est à l’appareil ? Merde, où elle est, ma petite ?
Soudain, Jeanette vit le visage de sa mère se détendre.
– Oh, merci mon Dieu. Ouais, merci. J’arrive, j’arrive tout de suite !
Elle reposa le téléphone et, soulagée, s’effondra sur la moquette. Ses jambes s’étaient littéralement dérobées sous elle.
– Elle va bien, dis, maman ?
Jeanette avait l’air sincèrement inquiet.
– Si c’est le cas, c’est sûrement pas grâce à toi, espèce de petite salope !
D’une main tremblante, Joanie s’alluma une cigarette. Elle résistait de toutes ses forces à l’envie de lui balancer une rouste, une bonne fois pour toutes. Cette petite garce la poussait à bout tous les jours que le Bon Dieu faisait.
– Je vais aller la chercher, pendant ce temps-là, tu ferais mieux de mettre un peu d’ordre par ici. Je te préviens, à mon retour, ça va être ta fête. Je te demande une seule chose et t’en es même pas capable. Attends un peu que ton frère revienne. Lui, au moins, il sait comment s’occuper de ses petites sœurs. Toi comprise, espèce de flemmarde, de sale petite égoïste !
– Elle était où ?
Sa question resta sans réponse. Joanie faisait la sourde oreille et, déjà, quittait l’appartement.
Pour Jeanette, en tout cas, il y avait du bon : Jon Jon ne rentrerait pas ce soir. Du moins, tant que le mandat resterait valable. Ouf, un peu de répit, malgré tout !
***
– Elle a passé la soirée ici.
Abasourdie, un sourire nerveux sur les lèvres, Joanie fixait le type obèse, parfaitement grotesque, qui se tenait devant elle. Derrière lui, Kira dormait, allongée sur un canapé défoncé – mais qui, au moins, avait l’air propre.
Il avait jeté une couverture sur la gamine et, d’un geste inconscient, presque maternel, l’en recouvrit. Il y avait des paquets de chips et des bouteilles de Coca vides sur une table abîmée, et même des restes de sandwichs. Manifestement, il s’en était bien occupé. Joanie ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance.
De sa voix de fausset, Tommy s’efforçait de lui expliquer la situation
en prenant un ton calme et mesuré. On aurait dit Dave Winton7 discourant dans une émission sur l’hélium.
– Vous savez, j’aime bien aller m’asseoir sur le balcon, à cause de la chaleur. J’ai vu votre fille aînée sortir de l’immeuble, puis Kira s’installer sur le balcon, alors je lui ai proposé de venir prendre une tasse de thé. Ensuite, la police est arrivée et je n’ai pas trop su quoi faire. Elle n’avait pas emporté son téléphone et, le seul numéro qu’elle connaît par cœur, c’est celui de chez vous. Mais je n’avais pas envie d’appeler tant que je ne vous avais pas vue rentrer. A cause de la police, et tout ça. Je le sais, parce que je vois dans votre salon, quand les rideaux sont ouverts.
Il prononça la dernière phrase avec une certaine nervosité qui fit sourire Joanie.
– Merci, mon grand. J’apprécie. Tu as fait ce qu’il fallait.
Joanie le regarda se diriger vers la cuisine pour préparer du thé. Grâce au ciel, cet homme venait, sans le savoir, de lui éviter une catastrophe. S’ils avaient trouvé Kira seule dans l’appartement, les services sociaux l’auraient emmenée. Visiblement, il ne se rendait pas compte de l’immense service qu’il lui avait rendu.
Tommy revint avec le thé.
– Ecoutez, si jamais vous êtes coincée, je peux venir chez vous la garder. C’est une très gentille gamine. Très polie, très bien élevée. Une éducation parfaite, comme aurait dit ma vieille maman.
Pour une étrange raison, il plut à Joanie.
– Merci, mon grand, je m’en souviendrai.
En toute franchise, ça ne lui serait jamais venu à l’idée, mais pas question de le lui dire. Le minimum, tout de même, était de se montrer gentille. En plus, prendre le thé dans cette ambiance tranquille lui faisait du bien.
Elle ne s’était pas sentie aussi sereine depuis longtemps, le calme de ce type était contagieux. Il avait dû cultiver ces manières et cette façon de parler pour compenser son embonpoint. En fait, il s’exprimait comme une reine, comme la souveraine d’un royaume inconnu.
Il avait deviné ses pensées :
– A l’origine, c’est hormonal, mais, comme je mange trop, ça aide pas.
Il avait l’air tellement sincère qu’elle compatit. Quelle tristesse d’être aussi gros…
– Je m’entends très bien avec Kira, vous savez. Vous l’avez drôlement bien éduquée.
Le compliment la fit sourire. Lui aussi, il avait l’air d’un gros bébé. Un très gros bébé.
– Bon, je ferais mieux de la ramener à la maison, maintenant. Encore merci, Tommy.
– Je vous en prie, Mrs Brewer.
– Appelle-moi Joanie, comme tout le monde. A propos, il est où, ton père ?
Pendant une fraction de seconde, Tommy eut l’air embarrassé.
– Quelquefois il ne rentre pas. Je ne sais pas où il va et je n’ai pas envie de le lui demander.
Il avait l’air innocent de l’agneau qui vient de naître. Joanie lui fit un sourire. D’après les voisins, son père traitait ce pauvre garçon de la pire des manières et elle-même l’avait déjà entendu lui crier dessus. Elle se sentit soudain submergée par une vague de pitié pour ce pauvre gars beaucoup trop enveloppé.
– Passe demain boire une tasse de thé, si ça te dit.
Il s’illumina d’un immense sourire, fier comme un paon.
– Je serais ravi d’accepter votre invitation. Merci beaucoup.
Elle lui sourit à nouveau et attrapa sa gamine. Légère comme une plume, Kira se blottit contre le corps de sa mère, elle dégageait une odeur de beurre, de fromage et de chips à l’oignon. Joanie la serra contre elle, heureuse de l’avoir retrouvée saine et sauve.
Elle rentra chez elle d’un pas pressé. Moins les voisins en verraient, mieux ce serait. Les gens ne savent que ce qu’on leur raconte, sa mère avait passé son enfance à le lui répéter, et elle avait raison. Cette vérité l’avait accompagnée toute sa vie.
Surtout depuis qu’elle habitait dans cette cité.
***
Jon Jon se trouvait au commissariat, il était assis dans la salle des interrogatoires.
– Je ne sais pas de quoi vous me parlez. Quelle agression ?
Il secoua la tête encore une fois et s’enfonça dans son siège.
– Allez, arrête ! Ton meilleur copain est en soins intensifs, on t’a vu entrer dans son squat, et tu voudrais me faire croire que tu ne sais pas de quoi je te parle ?
Jon Jon eut un grand sourire.
– Il pige vite, vot’ copain, hein ? J’ai dit que je ne savais pas de quoi vous parlez et c’est la vérité, j’étais avec Cherise, une copine. Alors, qui c’est, exactement, qui m’a vu là-bas ?
L’inspecteur commençait à s’énerver.
– Qu’est-ce que ça peut te faire ?
– Si vraiment on m’avait vu là-bas, ce qui est faux, vous m’auriez fait arrêter tout de suite, non ? Je connais mes droits, vous savez.
– Et tu as de quoi te payer le meilleur avocat du marché. Dis donc, ça rapporte un max, le chômedu, parce que t’as pas de boulot, que je sache ?
Jeffrey Callington, l’avocat de Jon Jon, leva la main.
– Tu n’as pas à répondre, Jon Jon. Ils n’ont rien trouvé à ton domicile et ils n’ont rien contre toi. Maintenant, si vous en êtes d’accord, messieurs, je propose que nous arrêtions là. Mon client s’est présenté de son plein gré…
L’inspecteur fit un bruit de bouche et l’interrompit :
– Accompagné de son avocat…
Callington fusilla d’un regard méprisant le plus jeune des policiers et fit, d’une voix forte :
– Parce que la loi l’interdit, peut-être ? Si c’est le cas, vous me l’apprenez. Attention, messieurs, montrez-vous plus prudents à l’avenir, ou nous n’en resterons pas là. C’est la septième fois que vous convoquez mon client et, chaque fois, vous nous avez fait perdre notre temps, à l’un comme à l’autre.
Il eut un sourire froid.
– Si je comprends bien, nous pouvons partir ?
L’inspecteur sourit à son tour, sarcastique.
– Mais non, restez donc, je vous en prie.
Jon Jon s’illumina.
– Non, merci, je préfère rentrer chez moi, mais c’est très aimable à vous.
Callington avait encore le sourire aux lèvres quand ils sortirent de la pièce.
Une fois la porte fermée, l’inspecteur siffla entre ses dents :
– Il ment comme il respire.
L’inspecteur Baxter, son aîné de plus de vingt ans de bons et loyaux services, répliqua sur un ton ironique :
– Sans blague ?
– Il a un alibi en or, inspecteur, on a vérifié. La fille et ses parents sont prêts à témoigner.
La femme policier qui venait de parler était assez novice pour laisser aux gens le bénéfice du doute.
– Qui a agressé la victime, à votre avis, inspecteur ? ajouta-t-elle en souriant.
– Eh bien, à mon avis, c’est ce petit salopard qui vient de sortir, mais, vu la situation, je parierais sur le Colonel Moutarde qui lui a donné un coup de chandelier dans la bibliothèque. C’est une vraie couleuvre, cette racaille. Mais je l’aurai. Un de ces quatre, je le ferai coffrer en toute légalité, ce sale nègre.
Baxter frotta ses yeux fatigués.
– J’espère qu’il va crever, le môme Carty. Comme ça, on fera d’une pierre deux coups.
L’inspecteur eut un nouveau sourire, plein d’espoir, cette fois.
– On a une touche. C’est déjà ça de gagné.
***
Joanie revint border Kira pour la dixième fois consécutive. Elle n’avait jamais eu aussi peur de sa vie et Jeanette se tenait à carreau, après la rouste qu’elle lui avait flanquée. Si les services sociaux lui prenaient sa petite, elle ne la reverrait jamais. Contrairement aux deux autres, Kira n’avait jamais été placée. Quand Joanie était jeune, les tribunaux faisaient incarcérer les prostituées pour un oui ou pour un non. Les deux aînés avaient payé le prix fort, ils en avaient bavé à cause d’elle. Avec de tels antécédents, ils n’hésiteraient pas à la lui prendre définitivement. Mais ça n’arriverait jamais. Non. Elle était prête à tout pour sa fillette, même si elle devait y laisser la peau.
Sa fille aînée était assise dans le salon, à fumer une cigarette d’un air morne. La pauvre, elle était à plaindre, quand même.
Jeanette, que Dieu lui pardonne, n’avait pas de pire ennemie qu’elle-même. Un jour, elle paierait le prix fort, si elle continuait sur cette pente. Gamine, c’était déjà une petite garce, agressive, violente, même. Au moins, elle aussi avait eu peur, la catastrophe n’était donc pas totale.
En revanche, Jon Jon était parfaitement de taille à se débrouiller seul, inutile de s’inquiéter pour lui comme elle le faisait pour Kira. Jeanette et lui étaient conscients et avertis des dangers de la vie. La petite, elle, ne l’était pas encore. Elle n’était pas vraiment retardée, pas vraiment, mais elle avait des difficultés d’apprentissage, comme on dit. Elle fréquentait une école ordinaire, mais elle avait du mal à se suivre. Sa personnalité rayonnante compensait ces faiblesses, Joanie le savait, mais on ne pouvait pas la laisser seule. Elle n’avait aucune conscience du danger et c’était ça, le plus inquiétant.
– Comment t’as pu la laisser seule, Jen ?
Le visage de Jeanette se ratatina comme une vieille pomme et elle gémit :
– Oh, m’man, lâche-moi, je peux pas m’occuper d’elle tout le temps ! J’ai quatorze ans, j’ai envie de sortir avec mes copains.
– De baiser, tu veux dire, parce que j’entends tout, moi, n’oublie pas.
Elle avait l’air si jeune, cette petite, sous sa couche de fond de teint… Elle avait eu sacrément peur et ça se voyait.
Joanie observa sa fille avec tendresse. Elle aurait pu être jolie, si elle
n’avait pas été une candidate idéale pour le « Trisha Show »8.
Elle tenta de l’embrasser, mais Jeanette l’envoya paître.
– Laisse tomber, m’man. Garde ça pour ta petite chérie.
Elles restèrent assises en silence un bon moment avant que Jeanette ne suggère :
– Tu veux boire quelque chose ?
– Oui, bonne idée, ma chérie.
De sa part, c’était qui se rapprochait le plus d’une forme d’excuses, que Joanie accepta. Elle avait une fille qui en savait trop et une autre qui n’en saurait jamais assez. Le Bon Dieu vous joue des sacrés tours, parfois. Ah, si seulement elle avait pu en rire !
Kira l’appelait dans son sommeil. Elle se catapulta hors de son siège, mais Jeanette l’avait devancée et bordait gentiment sa petite sœur.
Joanie la regarda du seuil de la porte, le cœur content.
Elle n’allait quand même pas fondre en larmes ! Pourtant, c’était tellement attendrissant de les voir toutes les deux. Oh, elle en avait ras le bol de cette vie ! Pas facile d’avoir toujours le sourire aux lèvres quand on se sent mourir à petit feu.
***
Tommy était heureux – du moins, plus heureux qu’il ne l’avait jamais été. Quelle merveille de se réveiller le matin en ayant quelque chose à faire ! Il avait un rendez-vous, mais pas avec le médecin ou quelqu’un du même acabit, non : il avait rendez-vous avec une vraie personne et il cajolait cette idée.
– Pourquoi tu souris comme ça ?
Son père avait interrompu sa rêverie, il haussa les épaules.
– Pour rien ! Je suis content de démarrer la journée, c’est tout.
Comme d’habitude, son père se gaussa :
– Et t’en attends quoi, de cette journée ? Encore plus de bouffe ?
Accablé, Tommy refusa pourtant de mordre à l’hameçon.
– Tu veux encore du thé, papa ?
– D’accord, fiston.
Pour une fois, Joseph ressentit comme un pincement de culpabilité : il était dur avec son fils, tout de même. Mais vivre avec Tommy n’était pas du gâteau, il était tellement bizarre… Vraiment, il ne lui donnait pas de quoi se vanter. Or, justement, Joseph avait besoin de se vanter, c’était dans son caractère. Au boulot, personne n’avait jamais entendu parler de Tommy, il y avait scrupuleusement veillé.
Il avait une copine, ou quelque chose d’approchant, qui insistait vainement pour vivre avec lui. Quel esclavage, ce fils ! Le fait qu’ils se détestent n’arrangeait évidemment pas les choses, mais bon, inutile d’en rajouter une louche.
Quand il quitta l’appartement, l’ambiance était neutre. Pour une fois.
Du balcon, Tommy regarda partir son père. Celui-ci avait à peine disparu qu’il se mit à organiser sa journée. Primo, une douche ; ensuite, il mettrait ses plus beaux vêtements et, à dix heures et demie pile, il partirait voir ses nouveaux amis. Oh, c’est peu dire qu’il était heureux ! C’était le premier rendez-vous de sa vie, alors pas question de le rater.
Si seulement sa mère était encore en vie ! Elle aurait été drôlement fière de lui, car ces Brewer avaient vraiment l’air d’être des gens bien.
***
– Arrête, Jon Jon ! S’il te plaît, laisse-la !
Terrifiée, Kira regardait son frère extirper Jeanette de son lit en la tirant par les cheveux.
– Toi, Kira, tu te mêles pas de ça, d’accord ?
En pleurs, Jeanette essayait de se dégager de l’emprise de son frère. Il la traîna littéralement dans le living et, la balançant sans ménagement sur le canapé, se mit à hurler :
– Tu sais pourtant ce qu’on t’a dit !
Il était tellement furieux que les yeux lui sortaient de la tête. Manifestement, il avait pris autre chose que du cannabis.
– Putain, on te l’a pas encore assez dit et répété ? Jamais, tu m’entends, jamais tu ne dois laisser Kira toute seule !
La petite regardait, paniquée, la scène qui se déroulait devant elle.
– C’est pas grave, Jon Jon, moi, je me suis drôlement bien amusée ! Tommy m’a laissée jouer avec ses poupées Barbie et puis, après, il m’a offert du thé et tout.
Jon Jon s’en arrachait les cheveux de rage et de frustration.
– Non, mais tu l’entends, Jen ? Ecoute-la bien ! Elle a passé la soirée avec un type qui joue avec des putains de poupées Barbie !
– Il est correct, Jon Jon. Pour être franche, je crois même qu’il est homo.
Comme toujours, c’était la voix de la raison, celle de Joanie. Elle avait eu peur, car son fils était parfaitement capable d’exterminer la gamine terrifiée qui se trouvait devant lui.
Il colla le visage à celui de sa sœur et se remit à crier :
– Ah ouais, pour commencer des putains de Barbie, et après ça, ce sera
quoi ? Ça te dérangerait même pas de la laisser avec Fred West9, rien que pour te barrer deux heures, hein ?
Il en postillonnait de fureur.
– Tu te rends compte qu’hier soir elle a failli être emmenée et placée, qu’elle aurait pu passer des semaines dans un foyer ? Tu sais de quoi les flics sont capables, non ? Ça les aurait bien fait marrer de pouvoir nous faire chier. Et toi, t’étais où, pendant qu’ils saccageaient la baraque ? Allez, vas-y, je veux savoir avec qui t’étais, comme ça je pourrai lui casser sa sale gueule !
– Et alors, ils l’ont pas emmenée, non ? Alors, tu me lâches un peu, merde !
Jon Jon s’avança d’un pas, Kira poussa un hurlement qui l’arrêta net, et se jeta contre lui, en pleurs, pour l’empêcher de fondre sur sa sœur.
– C’est bon, m’man, elle a interdiction de sortir, et c’est marre !
Il pointa l’index vers Jeanette.
– Voilà, je t’interdis de mettre même le nez dehors avant… avant le retour du Messie !
Jeanette bondit telle une furie, toute sa peur évanouie à la perspective de ne plus pouvoir sortir.
– Non, mais pour qui tu te prends, dis donc ! C’est pas toi, le chef ! Ici, c’est maman qui décide ! Tiens, t’as qu’à lui dire d’arrêter de bosser, pour une fois. Qu’elle finisse de brader son cul à n’importe quel connard pendant que, moi, je me farcis sa môme. D’ailleurs, si c’est toi, le chef, pourquoi c’est pas toi qui nous garde, hein, tu peux me le dire ?
Ce fut Joanie qui répondit :
– Je ne vous ai jamais rien demandé, les enfants, et ce sera toujours comme ça, tu le sais très bien, Jeanette. En tout cas, une chose est claire : ici, c’est chez moi, et c’est moi qui décide de ce qui s’y passe.
Jeanette eut un rire mauvais :
– Eh ben, c’est à lui qu’il faut dire ça, parce que Monsieur se croit chez lui, ici.
Et elle fonça dans sa chambre en criant :
– Faut que je me prépare pour l’école !
Jon Jon ne put s’empêcher de rigoler :
– Tu parles d’un scoop ! Toi, aller à l’école ?
– Laisse-la, Jon Jon, elle a compris. Allez, Kira, arrête de pleurer, ma puce. Qu’est-ce qui te plairait, pour ton petit déjeuner ?
– Je peux avoir ce que je veux ?
– Dans la limite du raisonnable !
En voyant Kira s’illuminer malgré ses larmes, Jon Jon ferma les yeux de désespoir. Elle était ravissante. Une blonde aux yeux bleus appelée à devenir une fille superbe, mais avec une cervelle de moineau. Un canon qui ne dépasserait sans doute jamais ses dix ans d’âge mental. Mon Dieu, rien que d’y penser…
Malgré le drame, la seule chose qui intéressait Kira, c’était de manger un bol de Choco Pops. Elle était tellement étourdie qu’elle oublierait toute cette histoire dès la première bouchée.
Il les suivit dans la cuisine.
– Jeanette a raison, m’man. Tu devrais peut-être arrêter de bosser. Je peux m’occuper de tout le monde.
Joanie servit le bol de Choco Pops sans un mot. Elle avait la même opinion sur ses deals que lui, sur sa manière de gagner son pain. Ils le savaient l’un comme l’autre. C’était sans issue.
– Elle a eu une belle peur, mais ça va aller, dit-elle avec un sourire soudain. Il est vraiment bizarre, ce gars-là. Il est gentil, mais qu’est-ce qu’il est gros ! Tu peux pas savoir.
Kira se mit à rire.
– Dis, m’man, je pourrais pas rester chez Tommy ? Il a plein de choses géniales, chez lui, il y a des Barbie et des tonnes de bonbons.
– Et qu’est-ce que tu as fait, hier soir ? lui demanda Jon Jon d’un ton curieux.
Elle réfléchit sérieusement pendant quelques instants, son petit visage se déformant sous l’effort de la concentration.
– Euh… on a joué avec les poupées, comme je t’ai dit, et puis, après, on a regardé La Belle au bois dormant. Il a tous les films, Tommy, il est comme moi, il adore les princesses. C’était drôlement bien !! On a bu plein de Coca, on a mangé des sandwichs et des bonbons. On s’est bien amusés.
Joanie lui caressa les cheveux.
– Il a l’air gentil, que Dieu le bénisse. Faut être juste, Jon Jon, il nous a rendu un sacré service.
– Peut-être. Mais on ne sait strictement rien sur lui.
Joanie haussa les épaules.
– Qu’est-ce que tu veux savoir ? Il nous a sauvé la mise, pour moi, ça suffit. D’accord, il est un peu lent.
Elle indiqua sa fille d’un signe de tête.
– Ça doit être pour ça qu’ils s’entendent si bien.
Jon Jon acquiesça d’un air triste.
– OK, m’man, je vois. T’as qu’à le sonder un peu, histoire de te faire une idée. Il pourrait nous aider à garder un œil sur Miss La Bougeotte, quand elle se tire.
Joanie passa un bras autour de la taille de son fils.
– C’est toi qui as démoli Carty, fiston ?
Jon Jon fit oui de la tête.
– Fallait bien, m’man, il est complètement fêlé et il m’en a fait voir des vertes et des pas mûres, j’te jure.
Joanie releva les cheveux qui lui cachaient les yeux.
– D’après ce qu’on m’a dit, il est dans un sale état.
Elle avait parlé d’un ton neutre. Jon Jon haussa les épaules.
– Il aurait dû y penser avant. J’ai pas de temps à perdre avec les glandeurs, surtout quand ils sont barjots.
Sujet clos. C’était quand même étrange qu’un garçon si gentil, aussi attentionné avec ses sœurs et sa famille, soit capable de démolir un de ses meilleurs potes.
Mieux valait ne pas trop y penser et faire comme d’habitude : sourire, rigoler, plaisanter.
Accompagnée de son frère, Kira partit pour l’école, pliée en deux d’hilarité. Maintenant, sa mère allait pouvoir s’enfiler un cachet de Valium.
Juste pour s’adoucir un peu la vie. En tout cas, c’est ce qu’elle se racontait depuis des années.
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