Jolie Poupée

Cole · Chapitre 12 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 9

 

– Il s’en est passé des belles, hier soir, je te jure.

Joseph écoutait d’une oreille distraite les élucubrations de son fils, ravi de n’avoir plus que quelques heures à passer en sa compagnie – et donc de n’avoir donc plus à subir ses interminables récits de la saga Brewer.

N’empêche, il en avait gros sur le cœur : à cause des nouveaux amis de son fils, il avait dû modérer ses attaques au vitriol. Il ne lui était plus possible d’agir à sa guise, car Jon Jon Brewer était capable de lui faire la peau s’il taquinait son baby-sitter chéri. Joseph ne désirait plus qu’une chose : s’en aller le plus vite possible ; pour son fils, c’était la même chose. Chacun prétendait avoir des projets secrets, mais ni l’un ni l’autre n’était dupe.

Cela dit, ils avaient conclu une trêve et, jusqu’ici, ça fonctionnait.

– A mon avis, Jeanette est une petite garce, tu vois. Des embrouilles, c’est tout ce qu’elle sait faire, cette fille-là.

Joseph, qui avait coupé le contact, ne revint à la réalité qu’en entendant son fils parler de Kira.

– Attention à toi, Tommy, fais gaffe, avec cette petite… Rappelle-toi la dernière fois, les ennuis…

Il sentit peser sur lui le regard morne et imperturbable de Tommy, une chose aussi énervante que l’énorme carcasse vide qui lui tenait lieu de corps.

Mais, soudain, Tommy s’avança vers lui et, se penchant sur la table de la cuisine, lui dit sans emphase :

– Mais non, tu t’en souviens bien mieux que moi ! D’ailleurs, t’en parles tout le temps. Kira et moi, on a un lien très fort. Parce que je l’aime, tu comprends ? Je l’aime. Mais pas d’une sale façon. Ce genre d’amour-là, je le laisse aux pervers.

– L’amour ? Tu ne sais même pas ce que c’est ! s’esclaffa son père.

Tommy s’illumina :

– Parce que toi, tu le sais, peut-être ?

Joseph baissa les yeux, geste qui ne leur échappa ni à l’un ni à l’autre. Si seulement il avait pu quitter les lieux dans la seconde et ne plus jamais revenir !

Dans la maison, le pouvoir avait subrepticement changé de mains, c’était son fils, maintenant, qui prenait les décisions. De quoi mettre mal un père tel que Joseph, dont le fils avait toujours été une proie facile. Sa femme, il lui avait fallu beaucoup de temps pour la dompter, mais son fils… Et voilà que, d’un coup, Tommy semblait avoir déchiré la chrysalide et qu’il sortait un individu volontaire, un homme pas commode.

Il était vraiment plus que temps de se tirer d’ici.

– A propos, tu peux dire à ta dulcinée que je passerai la voir dès que vous serez convenablement installés, lança Tommy.

La phrase, proférée comme une menace, résonna longuement. Les deux hommes se turent et un silence dur, tendu et irritant s’imposa entre eux.

 

***

 

Heidi Marks lisait avec attention le rapport qui était posé devant elle. La petite Kira Brewer avait été hospitalisée pour empoisonnement éthylique, mais, d’après le personnel hospitalier, il s’agissait probablement d’une farce ayant mal tourné. Malgré tout, lors de la visite de contrôle, l’assistante sociale avait noté que la petite semblait avoir été droguée ; en tout cas, elle l’avait trouvée seule chez elle. Son frère, dont Heidi Marks savait à présent qu’il avait un dossier judiciaire gros comme un dictionnaire, prétendait ne s’être absenté qu’une vingtaine de minutes. Il aurait laissé leur cadette sous la surveillance de sa sœur, pourvue elle aussi d’un casier bien chargé et qui, d’après lui, était partie à sa recherche, ce qui expliquait que la petite soit restée toute seule.

Tout cela fonctionnait parfaitement, à part le fait que la petite ait été retrouvée dans un état second. L’assistante sociale avait écrit à l’encre rouge que « l’enfant paraissait droguée, sans doute ivre et peut-être même les deux ». Ce n’était donc pas la première fois que l’alcool était mentionné.

Les deux aînés de la famille Brewer étaient passés par l’Assistance quand ils étaient petits, car leur mère était souvent épinglée pour prostitution. Pourtant, à sa façon, Joanie Brewer semblait être une bonne mère. Etrange, d’ailleurs, que les enfants de prostituées soient généralement si bien nourris et si bien habillés. Pourtant, l’explication était simple : c’était souvent pour leurs enfants que les femmes descendaient sur le trottoir.

Jeanette et Jon Jon Brewer correspondaient exactement à ce qu’on pouvait attendre d’eux, étant donné leur âge et leur milieu. Absentéistes, petits voleurs, mais suffisamment adultes pour arriver à survivre. Jeanette avait fugué à maintes reprises. Elle avait fréquenté des foyers dans tous les coins du pays et les avait quittés en pleine nuit. Une fois rattrapée, elle avait refusé systématiquement de rentrer chez elle. Même chose pour le fils, Jon Jon – mais d’où sortait-il un nom pareil, celui-là ?

La plus jeune, en revanche, leur était inconnue. Elle n’avait jamais été enlevée à sa famille, ni même signalée. D’après l’école, quoique un peu lente et souffrant de difficultés d’apprentissage, elle était bien élevée, bien nourrie et bien soignée. Mieux, même, que la plupart de ses camarades. Kira faisait de gros efforts, c’était une élève assidue. En somme, c’était une petite fille équilibrée et appréciée. L’école avait tenu à souligner qu’elle comptait parmi les enfants privilégiés, c’est-à-dire bien encadrés par leur famille. Il y avait presque toujours quelqu’un pour l’accompagner ou venir la chercher à l’école ; en outre, sa mère se montrait attentive à sa scolarité.

Que fallait-il conclure de tout cela ?

Heidi Marks résolut d’y réfléchir soigneusement avant de prendre la moindre décision. Au fond, cette gamine était peut-être passée entre les mailles du filet. Les autres enfants n’étaient-ils pas des cas sociaux, comme le disaient les notes portées sur les dossiers des enfants Brewer ? Il y avait quelque chose qui clochait dans cette histoire, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Le détecteur de failles qu’elle avait dans la tête marchait à plein régime pour tenter de déceler ce qui la chiffonnait.

D’après ce qu’elle comprenait, la mère avait maintenant un emploi à plein temps – encore un interdit pour les prostituées qui, semblait-il, ne parvenaient jamais à sortir du bourbier où les précipitait l’argent facile. Quand il est vite gagné, l’argent se dépense facilement, c’est une vérité vieille comme le monde. Certaines femmes avaient beau ramasser des centaines de livres par nuit, leurs enfants n’avaient jamais une tranche de pain à se mettre sous la dent, encore moins une paire de souliers.

Cela dit, ces femmes-là tombaient généralement dans la drogue ou l’alcool, souvent pour parvenir à supporter le boulot qui était devenu leur gagne-pain.

Un vrai cercle vicieux.

Les hommes avaient de la chance, Heidi l’avait toujours pensé. Prenez cette pauvre femme : pas d’homme à l’horizon, et trois gosses sur les bras. La mère en assumait seule la responsabilité, tandis que les pères passaient leur vie à sauter d’une femme à l’autre, sans penser une seconde aux enfants qu’ils abandonnaient derrière eux. Sans même, le plus souvent, savoir qu’ils leur avaient laissé autre chose qu’une chemise ou une chaussette dépareillée. Pourtant, leurs parties de plaisir donnaient naissance à un être vivant, respirant et pensant qui devrait, qu’il le veuille ou non, assumer le fait que leur père ait disparu de la circulation. Ces enfants, bien souvent, n’étaient pas encore nés qu’ils devaient déjà en supporter beaucoup.

Ça la rendait triste, mais ce n’était pas une nouveauté.

C’était même la raison d’être de son métier.

 

***

 

Joanie se montrait aussi ravie que possible d’être revenue au salon. Ce qui la chagrinait le plus, c’était de ne plus ressentir aucun désir de revoir Jeanette. Sa fille ne l’intéressait plus.

L’appartement était plus calme depuis qu’elle était partie, les cris avaient cessé. Quel vide pouvait laisser quelqu’un en vingt-quatre heures ! C’était sidérant. Personne ne se risquait à le dire, mais, ils ne vivaient que mieux sans ce chambard permanent.

Bien qu’elle s’efforçât de contrôler ses émotions, Joanie se sentait coupable. Bizarrement, elle commençait à comprendre les réactions de sa propre mère. Elle aussi, elle avait été une Jeanette, mais, à l’époque, elle avait eu toutes les raisons pour ça. Il n’empêche, la même ribambelle d’hommes qui avait marqué sa jeune vie avait traversé sa vie adulte et celle de ses enfants. Des rencontres hasardeuses d’une nuit, voire d’une semaine, avec leur éternel cortège de souffrances ou de trahisons, quand les types partaient avec le porte-monnaie et/ou un ou deux appareils électriques. Elle chassa ces pensées. Paulie était resté plus longtemps, lui. C’était le seul. D’accord, il avait fini par la quitter, mais il était toujours revenu. Le dernier épisode en date semblait bien en être la démonstration.

Il y avait eu un avant, il y avait un en ce moment.

Contrairement à sa mère, Joanie avait tenté de se corriger et Kira en était l’illustration vivante. Kira avait tout ce qui avait toujours manqué à Joanie et à ses frère et sœur. Sa petite aurait une belle vie car elle y veillerait. Elle avait des projets bien définis et les mettrait en route le plus tôt possible. Une fois dissipé le nuage jeté par la visite des services sociaux, elle chercherait à déménager.

Ainsi, en grandissant, Kira aurait de meilleures chances de rencontrer des gens normaux. Des gens avec de vrais boulots et de vraies vies. Jon Jon l’aiderait, bien sûr, puisqu’il parlait de s’acheter un appartement.

Il le ferait, Joanie en était sûre. Son garçon était capable de tout réussir. Même Paulie était impressionné et l’emmenait partout avec lui. Autre fait révélateur, Jon Jon avait cessé de chercher noise à Jasper, il avait appris à se maîtriser. Grâce à Paulie, aucun doute là-dessus.

A part le problème de Jeanette, l’avenir semblait plutôt leur sourire.

Chaque fois que Joanie repensait à cette histoire de somnifères, elle sentait son cœur s’endurcir. Jeanette avait creusé sa propre tombe. Eh bien, qu’elle y reste, et aussi longtemps que ça lui plairait ! Qu’elle se gave de Karen Copes jusqu’à l’indigestion, aucun problème, ça lui servirait de leçon.

 

***

 

Liz Parker s’apprêtait à partir travailler lorsqu’elle aperçut Pippy Light, appuyé contre le mur d’un jardinet à quelques mètres de son appartement.

Elle soupira.

Il ne manquait plus que ça, elle qui était déjà à la bourre…

Il lui sourit nonchalamment. Il était tout de même étonnant, ce type : toujours élégant, beau, même, quoique dans le genre un peu rustre et complètement cintré. Pippy était fou. Pas givré, pas tapé, non : fou. Carrément psycho. Il n’avait rien de costaud, ni rien d’impressionnant physiquement, mais il faisait preuve d’un mépris absolu pour la vie humaine, la sienne comprise, qui frisait la folie furieuse. Il était capable de tuer s’il le jugeait utile.

Liz s’approcha donc de lui avec la plus grande prudence.

– S’il te plaît, Pippy…

Il se fendit d’un grand sourire et leva une main manucurée. Il paraissait raisonnablement détendu, aucun doute, il venait de fumer une dose. Toujours ça de pris, se dit-elle.

– C’est bon, Liz, je sais que tu bosses pour Martin. T’as bon goût, d’ailleurs, en matière de mac, toutes mes félicitations.

Le sarcasme ne lui échappa pas.

– La seule chose que je te demande, c’est de me rendre un petit service. Tu me le dois bien, ma belle.

Elle acquiesça d’un signe de tête. Elle n’avait pas le choix.

Il sourit à nouveau.

– On m’a chargé de fournir des distractions à des hommes d’affaires qui viennent en ville de temps à autre.

Bien que malade d’appréhension, elle hocha la tête une fois de plus. Elle n’était pas dupe. La distraction en question, c’était une de ces partouzes collectives en vogue en ce moment. Pippy avait trouvé la manière de la punir sans même avoir à lever la main sur elle. Seule consolation : vu le caractère du bonhomme, jusqu’ici elle ne s’en tirait pas trop mal.

– Entre sept et dix mecs, et toi, tu fais ce qu’on te demande. Rendez-vous chez Jesmond, ce soir, à neuf heures. Compris ?

Elle acquiesça. Il la contempla en se marrant.

Jesmond était un énorme Noir, le roi de la combine. Quoique vous cherchiez, il vous le dénichait. Question déviances, Pippy et lui faisaient bien la paire, car ils étaient aussi tordus l’un que l’autre. D’ailleurs, Jesmond était la seule personne à entretenir des relations avec Pippy, et pour une bonne raison : il était presque aussi fou que lui. Un argument, cependant, jouait en faveur : il vivait avec la même copine depuis longtemps et ils avaient eu deux enfants que Jesmond adorait.

Pippy ne se souciait de personne – et vice versa. Liz savait qu’elle ne se tirerait pas si facilement de ses pattes ; mais bon, s’il s’agissait de lui obéir de temps en temps, c’était jouable. Après tout, ce n’était pas la première fois qu’elle se prêtait à ce genre de numéro.

A une certaine époque, c’était même son principal gagne-pain. Elle s’était enfuie d’un foyer pour plonger à corps perdu dans l’univers sordide de la prostitution enfantine. Et elle y était restée : l’argent lui donnait la liberté, et les hommes à qui elle avait affaire la traitaient comme une reine. Pourtant, au bout d’un moment, ils étaient devenus beaucoup moins gentils et l’argent s’était fait plus rare.

Elle n’avait pas compris que ce qui lui arrivait n’était qu’un processus ordinaire, les ingrédients d’une recette confirmée : « Donnez-leur amour, affection et argent, à ces petites filles et ces petits garçons. Octroyez-leur un certain statut et, quand ils se penseront en sécurité, ne vous gênez pas, maltraitez-les. Ensuite, inquiétez-les, faites-leur croire qu’ils risquent de perdre leur place au profit d’un enfant plus mignon. » Voilà la recette parfaite pour réussir un énorme désastre extrêmement lucratif.

Liz croyait tout savoir, désormais elle se rendait compte qu’elle ne savait rien. Si ce n’est, évidemment, manipuler les hommes pour leur extirper du fric et utiliser son corps à son avantage.

Sexuellement parlant, elle ne ressentait rien. Question émotions, lorsqu’en de rares occasions des hommes lui avaient manifesté un sentiment désintéressé, elle avait confondu sexe et amour. Mais Liz était une battante. Surtout, elle n’était pas idiote, et elle s’était interrogée pour comprendre comment et pourquoi elle prenait toujours les coups infligés par tous les Pippy ou les Jesmond du monde. Ça ne l’avait pourtant pas empêchée de s’y résigner. C’était sa vie, celle qu’elle s’était choisie sans réfléchir. Il ne lui restait donc qu’à s’y habituer et à l’accepter.

Cela dit, Pippy allait enfin disparaître de son horizon. Alors il fallait serrer les dents et garder le sourire jusqu’à ce que cette page-là soit tournée.

Si tout ça lui permettait de s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, le jeu en valait largement la chandelle.

 

***

 

Tommy faisait visiter l’ancienne chambre de son père à Kira. Il avait acheté de la peinture rose vif pour les murs et un pot de rose plus tendre pour les portes des placards ; cette pièce était destinée à devenir la chambre des Barbie. Kira jubilait.

Depuis toujours, Tommy se payait le magazine Barbie, il en avait conservé tous les exemplaires, ainsi que les posters de la page centrale ; ils serviraient à décorer les murs. Il les encadrerait, avait-il précisé ; pas question de les coller au mur avec de la Patafix.

Kira s’imaginait parfaitement l’ensemble et suggérait des idées à Tommy sur l’agencement des poupées, de leurs costumes et de leurs accessoires.

Pour elle, comme pour Little Tommy, le rêve devenait réalité.

– Tu te sens comment, ma petite fleur ?

Elle sourit.

– Beaucoup mieux, Tommy.

Il la regarda droit dans les yeux, ses yeux si bleus qu’il en eut le souffle coupé. Elle était vraiment ravissante. Il posa la Barbie Cendrillon devant la petite et s’exclama :

– Cette poupée, c’est comme ton reflet dans un miroir.

Puis il lui fit un câlin, qu’elle lui rendit.

– Qu’est-ce que tu dirais, si je descendais nous acheter quelque chose de bon à manger ? Quand je reviendrai, tu pourrais m’aider à organiser son bureau. Barbie en a bien besoin, t’es d’accord ?

Kira acquiesça.

– Oui, et si ça ne te dérange pas, Tommy, j’ai pensé qu’on pourrait mettre tous ses vêtements dans l’armoire, là. Comme ça, on pourrait ranger à côté les chaussures et les accessoires qui vont avec chaque tenue.

– Tu es drôlement maligne, Kira. Et si tu commençais à trier tout ça pendant que je file chercher de quoi manger ?

Le visage de la petite s’illumina d’un magnifique sourire.

– D’accord.

Quand il quitta la chambre, elle était en train de vider le contenu des boîtes à chaussures sur le parquet. Il fila faire les courses d’un pas presque léger. Maintenant que son père était parti, sa vie était fantastique. Absolument fantastique. Il était maître chez lui. Inutile de craindre qu’on vienne pisser sur ses Barbie bien-aimées, plus besoin de les cacher.

Little Tommy en avait quasiment le vertige.

 

***

 

L’inspecteur Baxter buvait son thé à la cafétéria du commissariat tout en réfléchissant à Jon Jon Brewer et à ses derniers exploits. Comme d’habitude, ils n’avaient rien trouvé contre lui, en tout cas, rien de concret. Surtout, depuis que le gamin était copain comme cochon avec Paulie Martin, il était devenu pratiquement intouchable. Par certains aspects, Martin était un des piliers de la communauté. Il avait beau tenir plus de filles sous sa coupe que tous les macs de Sodome et Gomorrhe réunis, sa générosité lui avait acquis la Une de tous les journaux locaux.

Tout ça exaspérait Baxter – même si, il fallait bien l’admettre, lui-même avait bénéficié de ces largesses un bon nombre de fois. Comme tout le monde, d’ailleurs, car Martin était l’homme de toutes les situations. Vous vouliez un billet pour un match de boxe ? Il vous en fournissait de bons, pas chers, et en prime, il vous arrangeait un rendez-vous avec les boxeurs pour vous faire photographier avec eux dans les vestiaires. Oui, il était aussi génial que ça, le Martin. Mais, bon, ce n’était pas une raison pour l’aimer ou pour dire amen à toutes ses magouilles.

Merde, après tout, ce n’était pas Martin qu’il voulait, c’était ce putain de Jon Jon. Cette sale petite couleuvre se taillait une telle réputation qu’on ne parlait plus que de lui dans tous les commissariats au sud de la Tamise.

Mais il attendrait. Pas de problème. Il resterait sur ses gardes, aux aguets. Carty était sorti de l’hôpital, Copes également. Il allait se passer quelque chose. C’était la loi de la rue.

 

***

 

– Ben alors ? Je t’avais pourtant dit de nettoyer la cabine !

La fille planait complètement, mais pas au point de ne pas comprendre ce qui se passait autour d’elle.

– Mais, Joanie, je l’ai nettoyée avant !

Elle avait parlé d’un ton aimable, mais la note de défi était perceptible. Joanie tenait le salon bien mieux que Caro la Flemme ne l’avait jamais fait, et la plupart des filles l’acceptaient sans problème. Cependant, même si le salon sentait bien meilleur depuis qu’elle avait pris la main, une ou deux filles renâclaient encore.

D’un sourire, Joanie désarma celle qui se trouvait devant elle.

– Fais pas la conne, allez. Je te demande pas grand-chose : juste de passer un coup de spray. Je te préviens, Deirdre : je ne t’enverrai pas de client tant que ce ne sera pas fait, d’accord ?

Deirdre soupira, mais opina de la tête.

– Si tu veux, mais c’est une connerie, parce que d’ici une minute la cabine sera pleine d’huile, et là, je me limite !

Joanie haussa les épaules.

– Ramasse les emballages de préservatifs et essuie par terre avant qu’un con aille faire un vol plané et se torde la pine en tombant. Il serait capable de nous faire un procès !

Deirdre éclata de rire. On pouvait dire ce qu’on voulait, mais cette Joanie était une marrante. Elle commença à faire le ménage et Joanie regagna son bureau.

Le téléphone sonnait. Joanie adorait ce boulot. Elle avait l’impression d’être devenue secrétaire.

 

***

 

Jon Jon et Sippy se sifflaient une mousse au Mad Hatter de la rive sud. Le pub était d’autant plus agréable qu’ils ne risquaient pas d’y croiser une tête connue. Ils faisaient vraiment un drôle de couple, tous les deux, à discuter de leurs gagne-pain et à tirer certaines affaires au clair tout en ignorant les deux Suédoises qui leur faisaient du gringue – tant qu’ils n’auraient pas fini de parler boulot, en tout cas.

Sippy était ravi du nouveau statut de Jon Jon. D’ailleurs, ne l’avait-il pas prédit ? Des hommes de plus en plus jeunes prenaient des responsabilités – les condamnations, de plus en plus lourdes, éliminaient efficacement un certain nombre de rivaux. L’un comme l’autre avaient des copains relégués à l’ombre pour un bout de temps, ils conduisaient donc leurs affaires avec le plus grand sérieux car se faire choper, c’était déposer les gants. Sippy s’était constitué un réseau serré de relations que la police devrait d’abord réussir à démêler avant d’arriver à lui mettre la main dessus. Jon Jon serait bien avisé d’en faire autant.

Ce dernier buvait les paroles de son ami et mentor.

– Et Liz, comment elle va ? demanda Sippy.

Jon Jon haussa les épaules.

– J’en sais rien et j’m’en fous.

Sippy n’en crut pas un mot.

– Je me suis laissé dire qu’elle bossait toujours pour Pippy. Faut le surveiller, ce saligaud, il est complètement siphonné.

Jon Jon haussa derechef les épaules.

– On est dans un pays libre !

Sippy se mit à rire.

– Et surveille Liz, par la même occasion. C’est le genre de nénette qui, même si elle le voulait, n’arriverait pas à être réglo. Les putes, c’est comme ça, ou alors elles sont tellement honnêtes que c’est un truc à se prendre des bleus à l’âme. Surtout que Pippy est pote avec Jesmond, le pire salaud que je connaisse avec les femmes, surtout les blanches.

Il se rendit soudain compte de ce qu’il venait de dire. Il oubliait souvent que la mère de Jon Jon était une pute – blanche, de surcroît. Cela dit, son pote n’était pas du genre à prendre la mouche pour ça.

Jon Jon eut un nouveau haussement d’épaules, exagéré cette fois.

– Tu crois quand même pas que Pippy va me faire peur ?

Sippy éclata d’un grand rire.

– Ah non ? Pourtant il devrait, parce que je peux te dire que moi, il me fout la pétoche. Tu lui as piqué son bien, je te rappelle, et il va pas se gêner pour te donner une leçon, Paulie Martin ou pas.

– A son aise. J’aime le risque.

Ils rigolèrent ensemble. Plus Jon Jon abattrait de têtes, plus il monterait en grade, puisque, dans leur milieu, tout était fondé sur la réputation. C’était elle qui vous assurait fortune et loyauté.

 

***

Paulie était à table, il regardait sa femme servir les plats. Comme toujours, la déco était superbe. Sylvia avait mis les assiettes qu’il lui avait offertes pour Noël l’année précédente. Ce service lui avait coûté une petite fortune, mais ça en valait la peine, rien que pour la joie qu’il avait vue se peindre sur son visage.

Sylvia aimait les objets. Ils la rendaient heureuse.

Les beaux objets.

Ce soir, c’était bombance : grillade de bœuf accompagnée de champignons, tomates et frites maison. Il y avait aussi de la salade, du maïs en épis dégoulinant de beurre et trois autres légumes : brocolis, chou fleur gratiné et haricots mangetout. De quoi nourrir un régiment. Comme les filles étaient chez leurs copines, ce festin serait un vrai gâchis.

Une des deux assiettes était plus garnie que l’autre. Il sourit : bien sûr, c’était celle de sa femme. Elle mangeait comme un ogre, cette bonne Sylvia.

– T’es sûre que t’en as assez, Sylv’ ? En tout cas, tu ne risques pas de mourir de faim !

Il plaisantait, d’accord, mais c’était agaçant, à la fin. Son nom, c’était Sylvia, un joli nom, d’ailleurs, si difficile à dire ?

– Je me permets de te rappeler que mon nom de baptême est Sylvia, que je me suis mariée sous le nom de Sylvia, et que, donc, je m’appelle Sylvia.

Plus que ses paroles, le ton qu’elle avait employé rendirent le sarcasme quasiment palpable. Il toucha droit au but.

Paulie se recula sur sa chaise et observa son épouse comme s’il la voyait pour la première fois. Elle s’empiffrait, sa bouche molle quasiment scotchée à la fourchette. Franchement, Joanie mangeait plus délicatement qu’elle. Elle avait beau prendre de grands airs et faire des manières, Sylvia, sa femme, se bâfrait comme une bête.

Sentant son regard, cette dernière fit une pause, sa fourchette figée à mi-course.

– Qu’est-ce qui ne va pas, encore ? lança-t-elle comme si elle parlait à un enfant récalcitrant.

– Tu rigoles, ma poule ? répondit Paulie.

Plus elle jouait les grandes dames, plus il se la jouait Cockney pur jus. Il se fit rire tout seul en ajoutant avec sérieux :

– Vas-y mollo, ma louloute ! On croirait qu’on va t’arracher le pain de la bouche !

Ils se dévisagèrent en silence pendant de longues secondes.

Sylvia était experte en œillades assassines. Jadis, il y avait bien longtemps, du temps où ils faisaient encore semblant de s’apprécier mutuellement, ça le faisait rire, mais plus maintenant.

Elle reposa sa fourchette et lança d’un ton badin :

– Tu veux vraiment savoir pourquoi je mange si vite, Paul ?

Il hocha la tête. Mais quelque chose lui échappait ; il aurait parié cent livres qu’il y avait anguille sous roche. Ça se sentait à sa voix, aux nuances.

Sylvia prit une profonde inspiration, comme si elle devait rassembler son courage, et laissa tranquillement fuser ses paroles :

– Si je mange vite, Paul, c’est que je ne désire pas rester assise en face de toi plus longtemps qu’il ne faut. Depuis des années ta compagnie me pèse. Ne me dis pas que c’est un mystère ; si je passe le plus clair de mon temps à la campagne, c’est pour n’avoir ni à te voir, ni à te sentir, encore moins à te parler. Bref, tout ce que je partage avec toi, je ne le fais que contrainte et forcée.

Et elle s’appuya sur le dossier de sa chaise pour mieux apprécier son triomphe.

Paulie resta silencieux quelques instants avant de demander :

– Et les filles, elles pensent la même chose ?

Elle hocha la tête en souriant.

– Qu’est-ce que tu crois, Paul ? Qu’elles sont ravies d’avoir un Cockney de maquereau pour père ? Dis-moi, que peuvent-elles avoir en commun avec un type qui vend des femmes pour son profit personnel ?

Et vlan, en plein dans la gueule !! Jamais Paulie n’aurait soupçonné que son épouse connaissait l’origine de ses revenus. Des « investissements juteux », voilà ce qu’il lui disait de ses affaires. Mine de rien, la salope semblait avoir découvert le pot aux roses.

Il se lécha les babines avant de poursuivre.

– Et qu’est-ce qui me vaut tout ce chambard ?

Elle eut un haussement d’épaules.

– J’en ai assez de ce mariage bidon, voilà tout. Je reprends mes billes.

Comme il ne bougeait pas, elle le supposa accablé de chagrin.

– J’imagine que tu vas vouloir les maisons et un arrangement financier ?

– C’est bien le minimum que tu puisses faire. Plus les frais de scolarité, évidemment, et sans oublier la pension des chevaux.

Paulie secoua la tête, il réfléchissait.

– Ça me paraît correct.

Sylvia hocha la tête avec véhémence. Si elle avait su que ce serait aussi facile, elle l’aurait fait des années plus tôt !

– Mais la villa de Marbella, Sylv’ ? Pardon, Sylvia. Tu la veux aussi, je suppose ?

Elle hocha la tête.

Il éclata de rire. Sa femme ne bougeait plus d’un pouce : ça commençait à sentir le roussi.

– T’es pas tellement gourmande, dis donc. Tu sais combien de pipes il a fallu que mes filles se tapent pour que j’achète tout ce fourbi ?

Il repoussa son assiette violemment en travers de la table. Elle explosa sur le parquet, en mille morceaux. Dans un bruit assourdissant, il entreprit de lui balancer toutes les pièces du service sur la gueule.

Puis il se pencha vers elle :

– Alors, à ton avis, est-ce que j’ai l’air d’un con ?

Comme elle ne répondait pas, il l’attrapa par le menton et la força à le regarder.

– Réponds-moi, sale guenon, ou je te fais mordre la poussière.

Sylvia secoua la tête.

– Réponds-moi, je te dis !

Elle commençait à paniquer.

– Alors comme ça, tu te permets de me regarder de haut ? Toi, dont le paternel n’est qu’un minable employé de banque ? Non, mais pour qui tu te prends ? Pour une princesse ? Tu n’es rien, ma grosse, rien qu’une grosse connasse snobinarde. Compte pas sur mon fric pour nourrir ta graisse ! Mes nanas, tu peux en penser ce que tu veux, mais elles, au moins, elles triment. Toi, tu vas pouvoir t’y mettre, et dès aujourd’hui, ma petite dame, parce que tu vas te retrouver toute nue, assise sur ton gros cul.

Il la repoussa si violemment qu’elle dut s’agripper à la table pour ne pas tomber. Terrorisée, elle le regarda arracher et briser méthodiquement tous les objets de la salle à manger en hurlant comme un dément.

Quand la police débarqua vingt minutes plus tard, elle trouva Sylvia en larmes, réfugiée dans un coin de la pièce.

Oui, elle allait porter plainte. Et, oui, elle voulait une ordonnance restrictive, aussi vite que possible, leur dit-elle dans un sanglot.

En la voyant sourire d’un air béat pendant qu’on l’emmenait au poste, Paulie comprit enfin qu’il n’avait été qu’un jouet entre les doigts de Sylv’, enfin, de Sylvia.

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