Jolie Poupée

Cole · Chapitre 30 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 27

 

 

Après avoir bouclé la valise de son fils, Joanie s’assit pour déguster sa boisson du matin : un café largement arrosé de vodka.

Le monde entier était devenu fou, à croire qu’elle seule avait conservé la raison. Suivant une vieille habitude bien ancrée, elle chassa cette idée de la tête. Toute sa vie, elle s’était vidé l’esprit pour laisser les choses suivre leur cours, en tentant de faire du mieux qu’elle pouvait. Voilà comment il faut agir tant qu’on a des enfants qui dépendent de vous, même s’ils ne s’en rendent pas compte.

Dans son malheur, elle se consolait en pensant que Paulie ignorait ce qu’il avait financé. Pourtant, il devait bien s’en douter un petit peu, non ?

Alors, pourquoi n’arrivait-elle pas à le haïr ?

Un jour, sans doute, elle pourrait réfléchir sereinement et prendre du recul par rapport à toute cette histoire. En attendant, elle allait l’enfouir profondément, avec les pensées et les événements minables qui avaient empoisonné sa vie aussi loin qu’elle s’en souvienne. Elle avait voulu que ses enfants aient une existence meilleure que la sienne et, en un sens, elle y était parvenue. Alors, autant qu’elle se console avec cette pensée, sinon ce n’était même pas la peine de vivre un jour de plus. Allez, elle allait préparer une bonne omelette pour le petit déjeuner de Jeanette. Cette gamine faisait preuve d’un appétit incroyable, ces derniers temps ; si ça se trouve, elle était enceinte. Bon, inutile de forcer les choses, de l’embêter avec des questions. Elles s’étaient suffisamment disputées et engueulées toute leur vie, la petite lui parlerait quand elle serait prête.

Enfin, Joanie se sentait utile à quelque chose, elle en avait bien besoin. Elle mit quelques tranches de bacon à griller : qu’il le veuille ou pas, Jon Jon partirait avec un vrai petit déjeuner dans le ventre.

Ensuite, elle se préparerait pour assister à l’enterrement de Paulie. Sans être tout à fait sûre de vouloir y aller, elle l’envisageait comme une possibilité. Il y avait bien une autre chose qu’elle voulait accomplir, mais elle ne s’en sentait pas encore le courage de l’affronter, d’autant que Jon Jon avait tout fait pour l’en dissuader.

Comme s’il avait lu dans ses pensées, son fils entra dans la cuisine. Il était beau comme un Dieu. Ah non ! elle n’allait pas se mettre à pleurer ! Même ses dreadlocks étaient seyantes ; avec ses traits fins et son élégance naturelle, ce garçon pouvait tout se permettre.

– Maman !

Mais l’odeur du bacon opéra sa magie habituelle et il se mit en passe d’avaler tout ce qu’elle lui avait préparé.

– Ils mangent du bacon, les Rastas ?

Il eut un petit rire.

– Qu’est-ce qu’on s’en fout, la mère ! Allez, remplis mon assiette, mignonne !

C’était si bon de faire comme si tout était redevenu normal, comme si Kira pouvait arriver en réclamant la même chose que son grand frère ; comme si Jon Jon pouvait lui faire goûter des petits morceaux dans son assiette. Quel gentil frère il avait été !

– Alors, t’es prêt ?

Il fit oui de la tête.

– Baxter passe me prendre dans une dizaine de minutes.

– T’es un bon gars, Jon Jon.

Il lui attrapa la main et sourit :

– J’ai été à bonne école, tu crois pas ?

Ça y est, elle allait se mettre à pleurer. Jon Jon se leva et la serra dans ses bras. Même les plus infimes attentions lui tiraient les larmes, en ce moment.

– Ecoute, maman, on n’y est pour rien, dans tout ce qui est arrivé, d’accord ? On a fait du mieux qu’on a pu, et voilà.

– Dis-moi que Paulie ne savait rien, s’il te plaît, Jon Jon, jure-moi que tu m’as dit toute la vérité.

– Oui, maman, je te promets qu’il n’était au courant de rien. Arrête de te faire du mauvais sang.

Il valait mieux laisser couler, elle acquiesça avec tristesse. Jon Jon était incapable de repenser à toute cette histoire, ça le bouleversait.

On frappa un grand coup à la porte, il bondit pour aller ouvrir. La voix forte de Baxter résonna dans l’entrée. Automatiquement, Joanie lui servit une tasse de thé.

– C’est appétissant tout ça ! dit-il avec un hochement de tête en direction de l’assiette de Jon Jon.

Elle eut un grand sourire.

– Si vous n’êtes pas trop pressé, je peux vous faire la même chose, inspecteur.

Il vint s’asseoir à table, en face de Jon Jon.

– J’ai tout mon temps, ma grande.

Elle leur prépara donc à manger, à eux trois, c’était presque devenu une habitude. Ces derniers jours, Baxter squattait pas mal chez eux et Joanie se rendait compte qu’au fond, elle l’aimait bien.

 

***

 

Assis à côté de sa femme, Big John savourait le même petit déjeuner que Jon Jon et Baxter. Malgré son embonpoint, Kathy avait conservé le joli visage qui l’avait séduit tant d’années plus tôt. En plus, elle avait été une bonne épouse et l’avait attendu tout le temps qu’il avait passé en cabane, sans jamais faire parler d’elle. Aujourd’hui, pourtant, elle avait le regard hagard d’une femme à qui on a enlevé son enfant préféré ; mais là, il ne pouvait rien pour elle.

Lorsqu’elle se leva pour lui passer une autre tasse de thé, il attrapa son corps volumineux et la serra dans ses bras.

– Ça va, ma belle ?

Elle tenta de lui sourire :

– Je survivrai, John. J’ai pas tellement le choix.

Intérieurement, elle se doutait que la disparition de son fils n’était pas aussi claire que ça. Big John et ses fils jouaient bien la comédie du père et des frères éplorés, mais elle les connaissait mieux qu’ils ne le pensaient. Kathy McClellan avait appris à ne pas se mêler de leurs affaires et manifestement, cette disparition en faisait partie, quoi qu’ils essayent de lui faire avaler.

Ils avaient mis la chambre de Kieron sens dessus dessous, soi-disant pour chercher des indices. Tu parles, on ne la lui faisait pas : ils cherchaient bien autre chose et, visiblement, ils l’avaient trouvé. Kieron, son dernier-né, son bébé, elle semblait être la seule à le regretter.

Pourtant, pas question de pousser les choses plus loin. Si jamais elle apprenait la vérité, elle risquait de souffrir encore bien davantage.

 

***

 

En atterrissant à Otopeni, l’aéroport de Bucarest, Baxter jeta des regards émerveillés autour de lui. Il était fasciné, excité comme une puce de se trouver dans un endroit qu’il n’avait jamais vu qu’au journal télévisé.

– Bon, Jon Jon, nous voilà arrivés. Reste à espérer que Little Tommy t’ait dit la vérité.

Il n’avait pas trop l’air d’y croire alors que Jon Jon, pour sa part, ne doutait pas de sa sincérité. Au bout du compte, c’était la moindre des choses.

La peur avait été une arme redoutable dans la vie de Tommy. Son père l’avait terrorisé, il avait terrifié sa mère, mais son fils avait fini par le donner, il ne fallait pas l’oublier.

Son bon sens lui avait fait comprendre qu’il n’en sortirait pas indemne et, du coup, il avait tout fait pour se protéger. On pouvait le comprendre.

– Accrochez-vous, dit-il à Baxter. On a quelques longues journées devant nous.

Mais l’inspecteur, comme un gamin, ne savait plus où donner de la tête. Pour lui, ici tout était nouveau, Jon Jon dut presque le traîner dehors et le conduire de force jusqu’à Michael Crasna, le flic chargé de les accueillir.

Baxter serra la main du petit homme frêle et lui présenta Jon Jon. Après avoir allumé une cigarette et échangé quelques banalités sur leur vol, Michael les conduisit vers une Mercedes où attendait un certain Peter, qui devait les conduire à destination.

– Vous avez un bien beau pays, commenta Baxter sur un ton jovial.

D’un hochement de tête, Michael accepta le compliment.

– On se remet du passé. Vous savez, nous, les Roumains, on a appris à encaisser.

Il haussa les épaules et Jon Jon s’inclina devant sa discrétion.

– Où allons-nous maintenant ?

– A Rahova. Ce n’est pas un endroit très accueillant. Je préférerais vous montrer les montagnes ou vous faire visiter les quartiers de Bucarest où subsistent quelques monuments historiques. Mais le temps nous est compté. Une autre fois, peut-être.

Jon Jon opina poliment tout en sachant, comme les autres, qu’il ne reviendrait pas. Il ferma les yeux pour décourager toute tentative de conversation et essaya de se détendre. Peter le regardait dans le rétroviseur de ses yeux noirs pleins de compassion.

– Ce soir, vous serez logés à Ferentari. Ce n’est pas tellement plus agréable que Rahova mais, vu les circonstances, c’est ce qu’on a pu faire de mieux.

Une fois de plus, Jon Jon acquiesça, les yeux fermés.

Maintenant qu’ils étaient en route, Baxter s’était calmé. Cette fois, il avait bel et bien brûlé tous ses vaisseaux, mais il s’en fichait. Une chose était sûre : il avait bien fait d’accompagner Jon Jon.

 

***

 

Joanie pria le taxi de l’attendre et se dirigea vers le crématorium d’East London. A son grand étonnement, l’assistance était plus que clairsemée.

Dans la chapelle, Sylvia se trouvait seule. Quelques hommes mal à l’aise étaient assis un peu plus loin.

Elle s’avança vers le cercueil et plaça sa petite contribution sur le tapis placé en dessous. En sapin bon marché, le cercueil reposait sur deux tréteaux. Il avait l’air terriblement nu, avec pour seul ornement une petite croix en chrysanthèmes blancs.

Sylvia s’approcha d’un air contrit, Joanie ignorait à quoi s’attendre, mais certainement pas à ce sourire maladif.

– Vous pouvez les poser sur le couvercle, si vous voulez.

Joanie secoua la tête.

– Non, merci. Je suis juste venue en signe de respect.

– Ah bon, vous ne restez pas ?

La veuve de Paulie se moquait, la colère lui monta au nez.

– Pas aujourd’hui, ma grande. Je vois bien que vous êtes envahie par une foule d’amis, vous n’aurez pas besoin de moi.

La vanne ayant atteint son but, Joanie quitta la chapelle d’un pas de reine, ces quelques mots lui avaient fait un bien fou ! Quel dommage, quand même, pour Paulie, de partir comme ça…

Bon, mais comme il le lui répétait lui-même à tire larigot, on n’a que ce qu’on mérite. Et sa veuve n’avait visiblement aucune envie de gaspiller le moindre sou pour l’envoyer dans l’autre monde.

 

***

 

– Messieurs, voici Rahova.

Jon Jon ouvrit les yeux sur un paysage d’immeubles en béton et de rues sales.

– Des logements bon marché. Vous devez avoir les mêmes en Angleterre, n’est-ce pas ?

Michael essayait d’excuser son pays, c’était drôlement embarrassant.

– Bien sûr. On est arrivés ?

Le Roumain hocha la tête.

– Arrêtez-vous ici, intima-t-il au chauffeur.

Ils se garèrent dans une rue étroite.

– En regardant autour de vous, messieurs, vous constaterez que tous les rideaux, aux fenêtres, sont soit roses, soit bleus.

Baxter et Jon Jon vérifièrent d’un coup d’œil, la plupart des fenêtres avaient le même style de rideaux, la majorité étaient bleus.

– Ce sont des bordels d’enfants. La couleur indique s’il s’agit de filles ou de garçons. Les tons pastel indiquent que les enfants sont très jeunes.

Baxter et Jon Jon regardaient autour d’eux, incrédules, l’horreur de ses propos commençait à peine à les pénétrer.

– Vous vous foutez de nous ?

L’inspecteur Baxter, qui se croyait pourtant revenu de tout, n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles.

– J’aimerais bien, mon ami. Ces immeubles appartiennent à des Russes, nous n’avons pas le droit d’y pénétrer. Si nous en fermions un, nous risquerions d’avoir des problèmes avec nos supérieurs, ils se remplissent les poches en fermant les yeux, comme vous dites. Mais faites ce que vous avez à faire, nous vous couvrirons. Nous avons informé les propriétaires de vos intentions, ils n’y sont pas opposés. En échange, on leur accordera quelques mois de grâce.

Une femme passa dans la rue avec un petit garçon en pleurs. Elle le tança vertement, le tira par son pull-over et le gifla avant de disparaître dans un des halls d’entrée.

Michael poussa un soupir triste.

– Si on les fermait ici, ils rouvriraient ailleurs. Mais laissons là nos problèmes.

Il leur indiqua un bâtiment sinistre, de l’autre côté de la route.

– L’appartement que vous cherchez se trouve là-dedans.

– A quel numéro ?

– A l’entrée, vous verrez une enseigne indiquant « Kindergarten ». Une mauvaise blague qui montre bien à quel point ils nous méprisent. La plupart des clients sont allemands ou anglais. Le type que vous recherchez s’y trouve ; c’est lui qui prend les commandes sur Internet et veille à ce qu’elles soient exécutées. Cela dit, vous avez de la chance : le Roumain pour lequel il travaille veut s’en débarrasser, il interfère dans les transactions financières.

Il eut un soupir.

– Le lys dans la fange, hein ?

L’homme avait honte de son impuissance. Jon Jon comprit qu’il avait couru un risque grave en leur fournissant l’adresse. Manifestement, il s’était mis à découvert pour eux. L’argent seul n’expliquait pas son geste ; il devait avoir d’autres motivations, plus personnelles. Il le prendrait, bien sûr, mais pourquoi pas, cet homme leur avait rendu un fier service.

Pour sa part, Michael était ravi de pouvoir les aider, ces types étaient anglais, ils seraient vite passés aux oubliettes. On avait désespérément besoin du tourisme, ici et, pour leur malheur, le tourisme sexuel en représentait une bonne part.

Baxter écrasa sa cigarette.

– Allez, on est partis !

 

***

 

Dans sa chambre, le patient obèse mangeait une banane et, entre chaque bouchée, mordait dans une barre de chocolat noir. Pour l’heure, c’était sa combinaison gustative préférée.

Il regarda le jardin par la fenêtre. C’était joli, ici, dans l’Essex, et tout le monde était gentil, prêt à plaisanter. C’était bientôt l’heure du thé ; la fille le laisserait manger autant de biscuits qu’il voudrait. Il avait repris son existence ponctuée par les repas ; privé de compagnie et de distraction, il était retombé dans ses vieilles habitudes.

Une ombre passa derrière lui et il fit volte-face, s’attendant à voir l’auxiliaire lui apporter son thé. Il blêmit en reconnaissant le visage de la femme qu’il aimait et craignait par-dessus tout.

– Salut, fit-elle.

Il ne répondit pas, la gorge nouée, le cœur au bord de l’explosion.

Visiblement terrorisé, il devait croire que Joanie était revenue achever ce qu’elle avait commencé.

– N’aie pas peur, Tommy, je sais que tu as vu Jon Jon, il m’a dit ce que tu as fait pour lui, que tu l’as envoyé en Roumanie. Je voulais te dire que nous t’en sommes très reconnaissants.

Elle tentait d’éviter du regard les cicatrices qui lui déformaient le visage. Les médecins lui faisaient suivre un traitement pour atténuer les brûlures, des greffes de peau, notamment, qui étaient extrêmement douloureuses. Sa joue droite était encore rouge et plissée, davantage que la gauche, ses cheveux avaient commencé à repousser, il était plus reconnaissable que l’individu de la dernière fois. Seul son regard avait changé.

Il avait les yeux hagards, remplis de terreur. Joanie tenta de le rassurer.

– Je suis venue pour te faire des excuses.

Il hocha la tête et sa face de lune se détendit soudain.

– Alors, comme ça, Jon Jon t’a tout dit ?

– Oui.

– Et tu ne m’en veux pas ?

Elle s’assit sur le lit et sourit.

– J’ai essayé, Tommy, mais je n’y arrive pas. Comment je pourrais ? Je sais à quel point tu avais peur de ton père. Je regrette seulement qu’on n’en ait pas su davantage à l’époque. Pourquoi tu ne nous as rien dit ?

– Je ne pouvais pas, Joanie. Tu comprends ça, quand même ?

L’humiliation se lisait sur son visage. Tommy ne pouvait dissimuler l’embarras dans lequel le plongeaient les agissements de son père. Mais il ne voulait rien en montrer, la douleur était trop intime. Comme il l’avait confié à Jon Jon, la merde, ça ne cesse jamais de puer, surtout là où ils habitaient. S’il avait dénoncé son père, il en aurait souffert, Joseph y aurait veillé.

– Quand il est parti comme routier, on a été soulagés, ma mère et moi. Mais en fait, c’est là qu’il a établi ses contacts. Tu sais, Joanie, j’ai fait de mon mieux.

Elle acquiesça de nouveau.

Ce pauvre Little Tommy, innocent de tout, terrifié en permanence par Joseph Thompson, l’homme qui l’avait violé, enfant, et n’avait plus cessé, des années durant. Quand, à l’adolescence, il était devenu obèse et complètement introverti, ç’avait été le seul moyen pour que cessent les agissements de son père.

Mais la cruauté de Joseph n’avait pas connu de trêve, il battait sa mère et son fils à la moindre contrariété. Cassée et affaiblie, sa femme s’était réfugiée dans les médicaments en tentant de se voiler la face, elle était consciente de ce qu’elle avait fait à son fils et cette pensée lui était intolérable. Surtout, elle ne voyait aucune issue possible.

Sur certains plans, Tommy n’avait pas connu le développement d’un adolescent normal, il était resté un enfant et avait conservé de véritables affinités avec les petits. Joseph se servait de lui sans retenue, il manipulait l’intérêt de son fils envers les jouets et les jeux d’enfants pour attirer ses proies innocentes. Lorsqu’un parent horrifié avait fini par le signaler à la police et aux services sociaux, c’était son fils qui avait tout pris. Le pauvre avait l’apparence et le comportement d’un personnage monstrueux : un ado massif qui jouait à la poupée et parlait d’une voix fluette. Quand on avait interrogé la mère, abrutie par le Valium et le gin, elle avait menti, comme le lui avait ordonné son mari. Oui, c’était vrai, son gamin avait ce genre de tendances, mais il ne voulait pas faire de mal, il était incapable de faire du mal à une mouche. Rien à voir avec le monstre qu’elle avait épousé, ce type viril, celui qui était le seul homme « normal » de la famille. Celui qui avait menacé de la rosser à mort si elle le lâchait. Alors elle obéissait, elle n’avait pas le choix.

Depuis cet épisode, ils avaient changé six fois d’adresse et cinq fois de nom. Sauf après Bermondsey : ce n’était plus la peine, Kieron et Pippy les inondaient de fric puisqu’ils avaient besoin des contacts de Joseph à l’étranger. Quant à Leigh Rowe, elle avait compris qu’elle avait tout intérêt à tenir sa langue.

Pour couronner le tout, Tommy ne s’appelait pas Tommy, mais Darren Weeks, c’était le nom par lequel on le désignait ici, dans le nouvel hôpital que Jon Jon lui payait. Dans le service, les infirmières étaient aux petits soins pour lui. Pourquoi pas, d’ailleurs ? On l’aimait bien, Darren Weeks, c’était un gentil gars qui avait toujours le sourire aux lèvres et un mot gentil pour chacun.

– Je suppose que Jon Jon va s’occuper de mon père ?

Joanie hocha la tête sans vraiment répondre. A la place, elle dit :

– C’est joli, ici, les jardins sont superbes.

La peur fit place au soulagement, il était inutile de creuser le sujet. Joanie lui avait présenté des excuses et, gentil comme il l’était, ça lui suffisait. Il avait tant besoin d’elle, de l’aimer ! Cette femme avait été la seule adulte à lui parler correctement et même bien plus, comme ils le savaient tous les deux.

Il avait trahi sa confiance, ça aussi, ils le savaient. Mais jamais il n’aurait pensé que son père et ses acolytes oseraient mettre la main sur une Brewer.

Il s’était lourdement trompé.

– J’aurais dû tout te dire depuis le début, Joanie.

– C’est sûr, mais tu ne l’as pas fait, alors mieux vaut tout oublier. Au bout du compte, tu nous as bien aidés.

Il hocha la tête et s’essuya les yeux.

Une jeune fille entra avec le thé, stupéfaite de voir que le gros Darren, comme elle l’appelait, avait de la visite.

– Une tasse de thé ?

Il hocha la tête et elle reconnut Joanie Brewer ; elle avait vu sa photo dans les journaux. Avec douceur, elle lui demanda :

– Je vous en apporte une aussi ?

D’un signe de tête, Joanie accepta.

Elle tendit la main à Tommy. Après un instant d’hésitation, il la saisit et la porta à son cœur. Comme il fondait en larmes, elle s’efforça de le consoler.

Mon Dieu, ce visage brûlé, déformé par le chagrin… Elle avait tellement honte qu’elle se sentait prête à prendre le large. Mais non, il fallait rester.

L’après-midi passa dans une atmosphère agréable et amicale. Après tout, Darren Weeks leur avait livré son père, elle lui en serait reconnaissante à jamais.

 

***

 

La porte de l’immeuble était ouverte, ils entrèrent sans attendre.

Jon Jon défit les boutons de son long manteau pendant qu’ils traversaient le hall. Quatre portes d’appartement y donnaient, dont une était ouverte. Ils la franchirent et découvrirent deux gamines âgées d’à peine neuf ans en compagnie d’un gamin un peu plus âgé. Les yeux caves et cernés, ils ne répondirent pas au sourire des étrangers, gardant obstinément le regard rivé au sol. Il y avait des jouets partout, mais les enfants restaient assis, immobiles et muets, sur un canapé défoncé.

Jon Jon sentit la bile lui monter aux lèvres.

Si c’était comme ça qu’on faisait des super profits, alors non merci, ce n’était pas pour lui. Paulie ne pouvait pas avoir ignoré ce trafic, il savait toujours exactement où allait son argent. Ça faisait mal de s’en rendre compte.

Il avait cru que cet homme était d’une autre envergure, il l’avait pris pour un homme de valeur.

Une des gamines posa la tête sur le bras du canapé et se mit à sucer son pouce, visiblement, elle tombait de sommeil. Ils avaient tous l’air absolument exténués.

Baxter se dirigea vers une porte, Jon Jon lui emboîta le pas. Dans la pièce, une femme d’une vingtaine d’années était en train de déshabiller une petite fille. Elle était vêtue d’un simple string et d’un soutien-gorge douteux et se retourna avec un sourire.

En y regardant de plus près, Jon Jon s’aperçut que ce corps maigrichon était celui d’une adolescente que la vie avait prématurément vieillie.

Baxter lui adressa un sourire encourageant :

– Joseph ?

Elle soupira :

– Josef ?

Il acquiesça avec un air de connivence, atrocement gêné de voir les ecchymoses qui couvraient son corps malingre. Ici, tout était sinistre, l’endroit puait l’enfant mal lavé et la dépravation. Elle leur montra une autre porte, de l’autre côté de la pièce, et ils suivirent ses indications. Elle serra la petite gamine dans ses bras ; deux sœurs, sans doute, car la ressemblance était flagrante.

La pièce suivante était une salle de bains. Dans une baignoire crasseuse, le type qu’ils connaissaient sous le nom de Joseph Thompson était allongé aux côtés d’une adolescente. Il se retourna en entendant la porte s’ouvrir. Son expression atterrée récompensa Jon Jon de son interminable et terrible quête.

– Sortez-la d’ici, ordonna-t-il.

Baxter tira la gamine de l’eau, l’enveloppa dans une serviette de toilette et l’emmena. D’un coup de pied, Jon Jon ferma la porte.

Puis, ouvrant son manteau, il en sortit un morceau de tuyau de plomb fourni par Michael Crasna.

En le tapant doucement contre sa paume, il lança :

– Tiens, tiens, quelle surprise ! Tu ne t’attendais pas à me revoir, j’imagine !

Joseph tenta de se relever, mais un coup de tuyau bien envoyé sur les rotules l’en dissuada immédiatement. Il transpirait de peur : c’était évident, il ne sortirait jamais d’ici vivant, il ne lui restait qu’à se planquer sous l’eau chaude en attendant l’inévitable.

– Comment tu m’as trouvé ?

Jon Jon lui cracha dessus avant de répondre :

– C’est ton fils qui t’a balancé. Maintenant, on sait tout. Tout sur Jesmond, Pippy et la clique de salauds que tu appelais tes amis.

– Et qu’est-ce que tu vas me faire ?

En regardant dans les yeux de cet homme, Jon Jon comprit qu’il avait désiré Kira dès qu’il avait posé le regard sur elle, il avait tout organisé pour la posséder d’une façon ou d’une autre. C’était lui, le contact anglais qui avait servi d’intermédiaire à Jesmond et Pippy, ça faisait des années qu’il se rendait dans ce pays. Joseph s’était constitué une fortune grâce à sa connaissance des lieux, persuadé que jamais personne ne le retrouverait.

Erreur.

– T’as dû croire au Père Noël, le jour où Kieron te l’a amenée à Deptford, hein ? La fille de tes rêves, sur un plateau, avoue que ça vous a fait bien rigoler ! En ce qui le concerne, t’inquiète, son père l’a envoyé dans l’autre monde. Maintenant, revenons à ta question : qu’est-ce que je vais faire de toi ?

Il fit semblant de réfléchir quelques instants, puis, s’avançant vers le type nu et tremblant, il lui tapa de nouveau dans les rotules, mais, cette fois, lui brisa l’articulation.

Il se contenta de chuchoter à Joseph qui hurlait de douleur :

– Je suis sûr que tu vas bien trouver toi-même quelque chose d’approprié. Je me trompe ?

 

***

 

En entrant dans l’appartement, Joanie mit, comme d’habitude, de l’eau à chauffer, puis elle s’alluma une cigarette et regarda par la fenêtre. Monika devait arriver d’une minute à l’autre avec la petite Bethany qui vivait plus ou moins chez eux, maintenant.

Jon Jon en avait profité pour quitter la maison et s’était installé chez Sippy, c’était bien, il était temps qu’il s’en aille. Dans une semaine, il aurait son propre logement, il comprenait parfaitement que sa mère ait envie de s’occuper d’une gosse dont personne d’autre ne semblait vouloir.

Joanie, elle, comprenait qu’il ne puisse pas regarder Bethany en face. Elle-même, elle avait dû faire un effort après avoir vu ces photos atroces. Seulement, pour elle, Bethany était une victime, même si le fait que ce soit cette gamine qui ait amené Kira à Pippy la tourmentait. Tous les jours, elle se forçait à ne pas remettre le fait sur le tapis.

Kira avait lutté pour sortir de la maison de Deptford.Bourrée d’alcool et de sédatifs elle avait quand même continué à se battre. Voilà ce que Pippy avait raconté à Jon Jon avant de mourir et Joanie était fière de sa fille, fière qu’elle ne se soit pas laissée faire, malgré sa terreur. C’était bien Kira, ça, têtue comme une mule. Après ça, il était évident qu’ils ne la laisseraient pas partir vivante, elle était une Brewer, et elle avait dû le comprendre.

En fermant les yeux, Joanie tira sur sa cigarette.

On avait retrouvé le corps de Kira exactement là où Pippy l’avait indiqué. Au moins, maintenant, Joanie pourrait enterrer son enfant, c’était un vrai soulagement.

La pauvre Kira s’était trouvée au mauvais endroit au mauvais moment, si elle n’avait pas été avec Bethany cet après-midi-là, rien ne lui serait arrivé. Cela dit, ce n’était pas une raison pour accabler la fillette, Bethany n’était qu’une victime, comme sa fille. Elle avait eu bien trop peur de raconter les horreurs qu’on lui faisait subir et maintenant, elle devrait vivre avec et avec ce qu’elle avait fait, sans le vouloir, à son amie. Elle en avait pour la vie.

Une punition plus que suffisante.

Monika, elle, était ravie de laisser sa chieuse de fille à sa copine, elle n’avait pas changé. Pas gratuitement, évidemment, mais cela n’affectait pas Joanie, pas pour le moment, en tout cas.

Tout était encore trop ignoble, trop incroyable et atroce pour qu’elle parvienne à prendre du recul. Le moment viendrait, le temps guérirait certaines blessures. Du moins, elle l’espérait.

Elle attrapa son thé et s’effondra sur le canapé. Elle avait fait la paix avec Little Tommy, comme elle continuait à l’appeler, et se sentait un peu apaisée. Si elle parvenait à passer les mois à venir, elle finirait par émerger de ce gouffre de désespoir où elle se trouvait piégée.

A quatre heures et demie, Jeanette arriva de l’école et fila dans sa chambre, comme elle en avait pris l’habitude.

Joanie la suivit et l’interpella :

– Alors, t’as passé une bonne journée ?

Jeanette eut un sourire narquois :

– Figure-toi que j’étais à l’école, maman ! Comment veux-tu que j’aie passé une bonne journée !

Joanie éclata de rire.

– Je sais bien que tu étais à l’école ! Ils continuent à m’appeler, tellement ils sont surpris de te voir !

Six mois plus tôt, Jeanette aurait pris ombrage de ce genre de plaisanterie, elle les aurait considérées comme des critiques. Mais là, elle en sourit.

– En fait, ça me plaît, tu sais. Mais va pas leur dire, surtout !

– T’inquiète ! Tu veux du thé ?

Jeanette eut un grand sourire :

– Heu… Non merci.

Avec douceur, Joanie lui dit :

– Ça me faisait pareil quand je t’attendais.

Jeanette, qui était occupée à vider son cartable sur son lit, se figea aussitôt :

– Oh, m’man…

Et elle se mit à pleurer, elle qui ne savait pas comment apprendre la nouvelle à sa maman, sa gentille maman qu’elle n’avait pas su apprécier jusqu’à ces derniers mois.

– Je suis désolée…

Jeanette serra dans ses bras sa paumée de fille, contente de pouvoir l’aider, l’apaiser.

– On s’en sortira, ma biche. Sur une échelle de un à dix et vu ce qu’on a traversé, c’est pas vraiment une catastrophe d’être enceinte, tu sais.

Elle serra sa fille encore plus fort pendant que Jeanette pleurait des larmes de soulagement.

Dieu est bon. Elle l’avait si souvent entendu dire ! Parfois, parfois seulement, on disait vrai.

 

***

 

Jon Jon avait fini par échouer dans un bar de Ferentari, un vrai trou bourré de brutes locales et de femmes au regard fuyant et aux gros nibards avachis.

Baxter baratinait une femme aux cheveux décolorés, les yeux lourdement fardés de bleu. A quel moment faudrait-il lui annoncer qu’il était en train de se draguer un travelo ? Bof, il était tellement parti qu’il ne verrait sans doute même pas la différence !

Michael et Peter ne se quittaient pas, il leur sourit en commandant une nouvelle tournée. Ils leur avaient filé cinq mille livres, histoire de distraire un peu le commissariat. C’était de l’argent bien dépensé, car ils feraient en sorte de classer le décès de Joseph Thompson sous la rubrique « mort par coups et blessures, agresseur inconnu ».

Toutes les ordures qui avaient eu affaire à lui devaient apprendre sa chute, c’était une question de justice et d’ailleurs, il fallait remercier Baxter d’avoir permis de régler ça.

Ils avaient tous picolé sans arrêt depuis le début de la soirée et, pourtant, Jon Jon ne se sentait pas ivre. Assommé, oui, mais il avait réussi ce qu’il voulait accomplir, il y avait de quoi fêter cette victoire.

Il se commanda un autre verre de Chivas Regal qu’il engloutit d’un trait. Il avait hâte de rentrer à la maison. C’était bien la première fois, depuis très longtemps, qu’il attendait quelque chose avec joie ! Finalement, il se trouva soulagé de s’en savoir encore capable.

Peter lui apporta un verre.

– A la vôtre !

Riant avec Michael, il leva son verre et répéta :

– A la vôtre !

Pour une raison ou une autre, l’expression les faisait crever de rire. Eux aussi, comme Baxter, étaient d’humeur festive.

Jon Jon but à la conclusion heureuse de sa quête et compta les heures qui lui restaient avant son retour au bercail. Il avait besoin de sa famille comme jamais, mais pas question, bien sûr, de s’en ouvrir à qui que ce soit ! Il fallait qu’il retrouve sa mère et sa sœur, qu’il s’assure qu’elles allaient bien toutes les deux.

Il avait aussi, et plus que jamais, besoin de ressentir leur amour, c’était la seule chose qui lui permettait, à présent, de ne pas perdre la tête.

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