Jolie Poupée

Cole · Chapitre 20 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 17

 

 

Baxter poussa un profond soupir. Il avait lu, relu et épluché les articles sur l’affaire et cette enquête lui donnait la nausée. La presse se déchaînait, lui-même en prenait plein la gueule de tous les côtés.

Quel connard, ce Jon Jon Brewer ! Mais qu’il aille donc se faire foutre !

Eh oui, Brewer était devenu un héros national. Tout le monde le savait coupable, mais comme personne n’arrivait à le prouver, ça spéculait bon train dans les chaumières – les Anglais adorent ça… Et lui, Baxter, il devait se contenter de limiter les dégâts. En inculpant Jon Jon, il risquait de déclencher la vindicte populaire.

Si seulement il avait pu rentrer chez lui et se foutre au lit pour, surtout, ne jamais se réveiller !

Joanie Brewer devait sans doute ressentir exactement la même chose, mais pour des raisons différentes, bien sûr.

 

***

 

Monika était dans son élément. Ses allégations pernicieuses s’étant vérifiées, Jon Jon avait joué les justiciers et flanqué à Tommy une raclée dont ce gros salaud n’était pas prêt de se remettre.

Elle buvait tranquillement son café quand elle entendit frapper à sa porte.

– Bethany ! Va ouvrir !

Elle n’avait plus rien à craindre des voisins, maintenant que Jon Jon lui avait donné raison. Oui, Monika était devenue une héroïne, ou tout comme. Son nombrilisme absolu ne connaissait plus de bornes.

En reconnaissant la visiteuse, Bethany faillit prendre ses jambes à son cou.

– M’man, c’est Joanie Brewer ! fit-elle, incapable de la regarder en face.

Enfin ! Monika jubilait. Aucun doute, Joanie venait lui présenter des excuses qu’elle était tout à fait prête à accepter. Après tout, elles avaient été amies pendant des années ; même Joanie avait droit à l’erreur.

– Eh ben, qu’est-ce t’attends pour ouvrir la porte ? Tu crois qu’elle va passer à travers ?

En temps normal, ce genre de connerie aurait fait rigoler Bethany mais, depuis la disparition de Kira, la petite était dans un état dépressif chronique. A la différence de sa mère, elle avait mal vécu cette tragédie et restait scotchée nuit et jour devant Sky News, comme si le drame la concernait personnellement. Complètement morbide, cette pauvre gamine !

En accueillant Joanie, Bethany sentit son cœur se serrer. La mère de sa copine avait pris un sacré coup de vieux, elle avait l’air complètement cassée. Négligée, mal coiffée, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même.

– Salut Joanie ! Comment va ? lança Monika d’une voix aimable et chaleureuse, l’air de rien.

Comme si elle n’avait jamais trahi sa seule et unique amie.

Joanie opina de façon quasi imperceptible.

– Un petit thé ?

Joanie secoua lentement la tête.

– T’aurais pas un truc plus costaud ?

Même sa voix semblait éteinte, éraillée, comme morte. Monika lui servit un double Bacardi allongé d’un trait de Coca.

– Tiens, ma cocotte, colle-toi ça dans le gosier !

Après s’en être avalé une bonne lampée, Joanie se percha au bord du canapé.

– Dis donc, ma pauvre Joanie, t’as plus que la peau sur les os !

Devant son regard indifférent, Monika poursuivit :

– Ça te va bien, ma grande, ça te rajeunit…

Comment supporter ce bavardage inepte ? Il n’y avait que Monika pour lui parler de sa ligne dans un moment pareil. Mais on la connaissait : le pistolet sur la tempe, elle aurait voulu savoir si elle avait un gros cul, alors…

– C’était des mensonges, les salades que t’as racontées sur Tommy ?

Monika resta interdite. Elle s’attendait à tout, sauf à ça.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? rétorqua-t-elle, offensée.

– Une seule chose : quand t’as dit que Tommy était pédophile, t’avais tout inventé ?

Joanie la scrutait d’un œil dur. Attention, fallait faire gaffe où elle mettait les pieds.

– Dis-moi la vérité !

Piquée au vif, Monika se rebiffa.

– Moi ? Mais j’ai rien inventé du tout ! Bon, j’ai peut-être un peu exagéré, mais avoue-le, je ne m’étais pas trompée !

Elle se drapait dans sa dignité.

– Tu sais ce que t’as fait, Monika ? Tu te rends compte de ce que t’as provoqué ?

La conversation prenait un tour qui n’était pas du goût de Monika.

– Ils ont embarqué Jon Jon et ils vont tout lui coller sur le dos.

Joanie vida son verre d’un trait.

– Déjà qu’ils l’avaient dans le collimateur, et ben, grâce à toi, maintenant, ils ont de quoi l’envoyer au trou.

Elle était au bord des larmes.

Quand ils avaient demandé à Jon Jon de les suivre au poste, Joanie avait cru que son cœur s’arrêtait de battre. C’était sûr, ils allaient le coffrer. Depuis le temps que Baxter en rêvait, il n’allait pas se priver, la chance ne dure pas éternellement. Depuis la disparition de Kira, sa famille se désagrégeait.

Joanie pointa l’index sur son ancienne amie.

– J’ai rien dit quand t’as balancé à la presse qu’on faisait le trottoir ensemble, d’ailleurs j’m’en foutais, puisque c’était vrai… Mais ce truc-là, je ne te le pardonnerai jamais ! S’ils me prennent mon fils, j’aurai plus personne. Et cette fois-là, c’est toi que je viendrai chercher ! T’imprimes ? Et t’inquiète, Jon Jon sera pas là pour me retenir !

Inutile de se le faire dire deux fois. Monika retrouvait la Joanie d’antan, celle à qui il valait mieux ne pas trop se frotter quand on l’emmerdait. La Joanie capable de piquer une rage si on s’en prenait à une copine, à un enfant ou à elle-même. Monika devait se sortir de ce mauvais pas, et vite.

– M’enfin, le coupable, c’était bel et bien Tommy, non ? Tout le monde le sait maintenant !

Joanie eut un haussement d’épaules.

– Ben voyons ! C’est ça, tout le monde le sait ! Figure-toi que plus jamais je ne pourrai croire Lorna ou sa cousine, ni toi, d’ailleurs ! Vous n’êtes qu’une bande de sales menteuses !

Joanie la fusilla du regard.

– Tu racontes des salades en permanence, Monika. Mentir, c’est la seule chose que tu sais faire. Maintenant, à cause de toi, mon fils est dans la merde, il risque d’en prendre pour des années. Si jamais ça arrive, dis-toi bien que chaque instant de ma vie je le consacrerai à te le faire payer, et d’une manière que tu peux même pas imaginer.

Sur ce, elle se leva.

– J’ai déjà perdu un de mes gosses, Monika, et si je devais en perdre un autre…

Elle laissa sa phrase en suspens.

– Mais ça risque pas, Joanie ! Jon Jon est un héros, il est intouchable. La police n’irait se risquer à l’arrêter, vu le service qu’il leur a rendu. Tu sais, les pédophiles, les flics peuvent pas les encaisser plus que nous.

Joanie soupira.

– Monika, toute notre vie on leur a fourni de la chair fraîche, mais nous, on était trop connes pour s’en rendre compte. T’as qu’à penser au nombre de gamines qu’on a vu défiler. On n’était pas mieux que les macs, jamais on n’aurait jamais dû accepter ça. Le cul, voilà ce qui se cache derrière tout et n’importe quoi dans ce pays, pourtant, question pognon, on a toujours été les dernières à palper…

Monika ne voyait absolument aucune logique dans ce que disait Joanie. La douleur la poussait à se reprocher des trucs sur lesquels elle n’avait jamais eu aucune prise. La pauvre nana perdait la boule.

– Mais ça n’a rien à voir avec nous, ni avec ce qu’on fait !

Elle s’efforçait, à sa façon, de calmer son amie, de lui faire comprendre leur impuissance.

– Ben voyons ! Pourquoi on a la poisse, alors ? Hein ? Nous toutes, autant qu’on est. Réfléchis, Monika ! Pour une fois dans ta vie, cesse de te voiler la face !

– M’enfin, t’entends ce que tu dis, Joanie ?

– Oh, et puis, va te faire foutre, Monika ! Arrête de jouer les copines ! T’as aucune idée de ce que c’est, tu saurais même pas les reconnaître si t’en avais une. Franchement, tu crois pas que tu ferais mieux de t’occuper de tes mômes ? Regarde ta gamine, elle est malheureuse, elle est trop grosse, ta Bethany ! A croire que tu t’es fait cloner ! La pauvre, elle finira comme toi. Que Dieu la protège. T’es qu’une merde, Mon, une vraie merde. Tu vaux pas une branlette, et tu le sais. Pour la dernière fois, je te préviens, fais gaffe à tes fesses !

Et elle prit la porte, laissant Bethany regarder d’un œil éteint Monika beugler des insanités contre cette infâme salope, sa soi-disant copine.

La gamine n’en laissait rien paraître, mais le remords la rongeait.

Elle avait menti à la police. Elle avait menti à tout le monde.

Qu’est-ce que ça changeait, puisque, de toute manière personne, ne faisait attention à elle ? Surtout pas sa mère qui, pourtant, aurait dû être la première à sentir que quelque chose clochait. Si ça avait été Kira, Joanie l’aurait immédiatement flairé.

Elle disparut dans sa chambre et s’envoya une gorgée de Bacardi Coca. Tous les matins, ni vu ni connu, elle puisait dans le stock de sa mère et se préparait son mélange, Monika étant persuadée qu’elle avait tout éclusé la veille au soir. L’alcool lui faisait du bien, ça la réchauffait de l’intérieur et, pendant quelques instants, elle en oubliait sa solitude et sa culpabilité.

En ressortant de sa chambre, elle découvrit que sa mère était partie sans même lui dire au revoir.

 

***

 

Mrs Carling avait un dilemme.

Elle avait vu Kira traîner devant les boutiques, le samedi où elle avait disparu, mais elle n’en avait parlé à personne. La gosse était avec cette petite traînée de Bethany, elle les avait vues, mais comme elle n’était pas du genre à se mêler des affaires d’autrui, à part pour cancaner, Mrs Carling avait gardé cette précieuse information pour elle.

Présumant que la petite finirait par réapparaître, elle avait décidé de tenir sa langue puisque les Brewer étaient concernés. Il faudrait être fou pour frayer avec ces gens-là, il n’y avait qu’à voir ce qui était arrivé à Little Tommy. Toutefois, il fallait être juste, Joanie n’était pas une mauvaise femme, elle faisait de son mieux et ce n’était pas une tâche facile, vu le fardeau que le Bon Dieu lui avait collé sur le dos. En tout cas, son linge était plus blanc que blanc, et c’est à ça que Mrs Carling jugeait les gens : un, à la couleur de leur lessive ; deux, à la propreté de leurs couloirs.

Mais voilà, la petite semblait avoir vraiment disparu, et sa conscience commençait à la torturer. Ce pauvre Tommy était à l’hôpital, c’était n’importe quoi. Bon, elle ne pouvait tout de même pas aller à la police, en tout cas pas à cette heure-ci. C’était certain, Tommy et son père devaient être coupables, puisque tout était contre eux. Quoi qu’elle dise ou fasse, de toute façon, ça ne changerait rien, d’ailleurs, elle n’était pas sûre à cent pour cent d’avoir vu les gamines monter dans cette voiture…

De ce fait, elle avait décidé de garder ça pour elle, convaincue de faire pour le mieux. En outre, comme Tommy et son père allaient se faire inculper, ça mettrait un point final à toute cette histoire. A quoi ça servirait de se mêler d’une situation qui ne pouvait qu’être explosive ?

Elle se refit une tasse de thé. Allez, ce soir, elle irait au bingo, ça lui changerait les idées.

 

***

 

Assis face à Baxter, le visage fermé, Jon Jon avait la tête de quelqu’un qui a décidé de garder un secret coûte que coûte.

– J’ai passé la journée au Ship and Shovel, inspecteur, vous le savez. J’ai trente témoins qui l’ont juré sur l’honneur. Qu’est-ce que vous voulez de plus ? L’attestation d’un magistrat ? C’est pas un endroit qu’ils fréquentent beaucoup, si vous voyez ce que je veux dire…

Il avait le sourire aux lèvres et Baxter crevait d’envie de le lui ôter une bonne fois pour toutes.

– Vous vous entendiez comment, Tommy et toi ?

Jon Jon répondit d’un haussement d’épaules, mais il avait de plus en plus de mal à conserver son vernis d’innocence.

– Très bien. Mais j’étais loin de me douter qu’il était pédophile !

– Pédophile ? Mais d’où tu tiens ça ? On a fait une enquête approfondie, ça n’a rien donné.

Jon Jon se fendit d’un nouveau sourire.

– Sauf votre respect, inspecteur, vous seriez pas foutus de repérer Hubble s’il se posait sur le marché de Roman Road…

– Ecoute-moi bien, Jon Jon…

Ce dernier secoua la tête, ses dreadlocks en tremblèrent d’indignation.

– Non ! Faites chier ! Maintenant, c’est vous qui allez m’écouter ! Ma sœur est quelque part dans la nature, morte, sans doute, à l’heure qu’il est, et vous avez le culot de m’interroger moi, parce qu’une saloperie de pédophile s’est fait agresser ? Mais vous rigolez ou quoi ? Dommage que vous n’ayez pas mis autant d’énergie à la rechercher ! Il vous a fallu des plombes avant d’intervenir. Mais voilà… c’était juste une Brewer, et les Brewer, vous en avez rien à foutre, hein ! C’est rien que de la racaille…

Il se passa une main sur la figure, il transpirait légèrement.

– Les journalistes nous tannent, ils veulent qu’on parle, ces charognards. Jusqu’ici, on a toujours refusé. Mais je le ferai si vous continuez à me faire chier, si vous faites pas votre boulot ! C’est quand même pour ça qu’on paie des impôts, non ? Vous allez la retrouver ma petite sœur et découvrir ce qui lui est arrivé ! Elle n’a que onze ans et elle a disparu ! Sa photo est partout, dans les journaux, à la télé et, malgré ça, personne ne l’a vue. Et vous, qu’est-ce que vous foutez ? Vous recherchez Joseph Thompson ou vous harcelez ma famille ?

Baxter soupira. Son ulcère le lancinait. Il avait l’impression qu’on lui filait des coups de couteaux dans le ventre et, pour ne rien arranger, il était persuadé que ce garçon ne disait pas faux.

– Tu ne peux pas te faire justice toi-même, Jon Jon.

– C’est ce que j’ai fait, peut-être ? Ben non, quelqu’un d’autre s’en est chargé à ma place. Franchement, inspecteur, si on laissait faire la police, cette ordure serait tranquillement chez lui, à mener sa petite vie merdique.

A nouveau, Jon Jon se passa une main sur la figure, incapable de cacher son agitation.

– Et vous avisez pas de venir me bassiner avec la justice. Vos conseils, vous pouvez vous les foutre où je pense. Depuis des années, vous essayez de me coincer ! Quoi qu’on lui ait fait, cet enfoiré ne l’a pas volé, et j’espère que son père, lui aussi, va récolter ce qu’il mérite.

Baxter se carra contre son dossier et considéra Jon Jon un long moment avant de laisser tomber :

– Je peux te faire confiance, Jon Jon ?

Ne sachant trop que faire, le jeune homme resta silencieux. Baxter savait qu’il mordait la ligne, mais ce garçon devait être mis au courant. C’était un gars intelligent, réglo, mê me, à sa façon.

Il posa un dossier devant Jon Jon et lui dit calmement :

– Je vais aller te chercher une tasse de thé. Si tu profites de mon absence pour consulter ce dossier, qu’est-ce que je peux y faire, moi ? J’aurai rien vu puisque je serai pas là.

– Et pourquoi j’aurais envie de l’ouvrir, ce dossier ?

Baxter haussa les épaules.

– Par curiosité ?

– C’est un vilain défaut, non ?

– Qui n’a jamais tué personne, Jon Jon.

Il se leva.

– Avec du sucre et du lait, ton thé ?

Jon Jon hocha la tête et le suivit des yeux. Quoique fasciné par ce dossier, il hésitait : Baxter était capable de lui tendre un piège. Mais la curiosité finit par l’emporter et il ouvrit la chemise. Elle ne contenait qu’une feuille de papier : un extrait du dossier médical de Tommy Thompson.

Il parcourut lentement le rapport, puis le relut une seconde fois avant de refermer le dossier. Ensuite il se leva et s’empressa de sortir. Lorsque Baxter revint avec le thé et qu’il trouva la pièce vide, il eut un sourire. A son tour, il relut le rapport.

Il en ressortait que Little Tommy Thompson était incapable d’avoir des rapports sexuels avec qui que ce soit. Son appareil génital ne s’était pas pleinement développé et le traitement qu’il suivait pour stabiliser son obésité avait encore réduit ses capacités.

Bien sûr, cela ne l’empêchait pas de penser au sexe, mais ça prouvait qu’il était incapable de passer à l’acte. Tous les rapports des psychiatres aboutissaient à la même conclusion : il n’était pas intéressé par le sexe et n’en avait aucune expérience.

Ce malheureux Tommy Thompson, qu’on avait roué de coups et ébouillanté, avait tout d’un eunuque.

 

***

 

Della était allée raconter sa mésaventure aux flics en insistant sur le moment où elle s’était fait éjecter de la voiture. Cela dit, le fait que Joseph soit parti avec toutes ses affaires en disait assez long…

L’idée que seule la peur ait pu le pousser à disparaître ne l’avait pas effleurée. Pour elle, il était coupable de tous les péchés de la Création et elle ne se privait pas de le crier sur les toits.

Dès cinq heures et demie, la nouvelle faisait la Une de tous les journaux du soir, Joseph Thompson était fichu : il ne pourrait pas aller loin. Journaux et chaînes de télévision diffusèrent largement sa photo et il ne fallut pas vingt-quatre heures pour que des touristes anglais, aux aguets, signalent sa présence aux quatre coins de l’Europe.

Mais, tout comme Kira Brewer, l’homme semblait s’être volatilisé.

 

***

 

Allongée à côté de Jon Jon, Liz Parker savourait le moment présent. Il avait débarqué chez elle quelques heures plus tôt et ils avaient baisé, vite mais avec passion. Puis, au lieu de s’éclipser comme il le faisait d’habitude, il était resté avec elle à fumer joint sur joint.

– Tu veux une bière, Jon Jon ?

Il hocha la tête.

Elle sortit deux Bud Ice de son petit frigo et ils les sirotèrent en silence. Il lui passa son joint.

– Ça va, Jon Jon ?

Il ricana.

– Ouais ! J’m’éclate ! Ma petite frangine a disparu, elle est sans doute morte, mais à part ça, tout baigne ! Et toi ?

Elle soupira.

– C’était juste pour savoir ! Le prends pas comme ça !

Il l’avait blessée, chose qu’il n’aurait jamais crue possible. Il regarda sa bouille de petite fille et s’en voulut soudain.

– ’scuse-moi, Liz…

Il avait parlé tout bas, et ni lui ni elle n’aurait su dire qui était le plus étonné des deux.

Liz esquissa un sourire, un vrai, pas la grimace qu’elle réservait à ses clients et qui s’arrêtait toujours aux commissures de ses lèvres.

– Non, c’est moi qui m’excuse. Elle avait l’air mignonne, ta sœur.

Il la laissa tirer une bonne taffe avant de lui demander :

– Tu l’avais vue ? Mais quand ?

Elle se tourna vers lui et le regarda bien en face.

– Par-ci, par-là. Avec toi ou avec ta mère. Dans le quartier, quoi…

Il hocha la tête.

Elle revint se blottir contre lui. Le contact de son petit corps dodu avait quelque chose de rassurant. Liz, elle aussi, se sentait bien, en sécurité.

Il jeta un regard circulaire dans la pièce. Pour une fois, le ménage était fait, même si les draps n’avaient pas été changés depuis des semaines. Chaque fois qu’il venait, il retrouvait les mêmes. Au moins, ça prouvait qu’il était le seul à dormir dedans.

La parure de lit était désarmante, enfantine. La housse de couette rose vif était ornée d’un dessin représentant une adolescente avec l’inscription « Groovy Chick » écrite au-dessus, en grosses lettres fluo multicolores. Kira aurait adoré.

L’atroce papier à fleurs qui tapissait les murs jurait avec la moquette vert foncé et orange. On se serait cru dans un asile de nuit.

C’était exactement ça, d’ailleurs : juste un coin où poser son front las. Où est-ce qu’il avait lu ça ? Il l’avait sur le bout de la langue, mais la réponse lui échappa. Ces derniers temps, il oubliait tout. Les événements, sans doute.

Liz posa une petite jambe potelée sur les siennes. Sa blancheur tranchait sur sa peau brune et le contraste était plaisant. Il sentit sa main manucurée lui effleurer le ventre, puis se glisser entre ses cuisses.

– T’aurais plus de chance avec un clip vidéo, mignonne ! dit-il.

Mais il sentait déjà naître les premiers frémissements et, rien qu’à voir le sourire triomphant de Liz, il n’était pas le seul… Mais qu’est-ce qu’elle avait donc, cette fille, pour le mettre dans un état pareil ? Elle prodiguait ses charmes à une dizaine de types par jour, au bas mot, et il s’en foutait ! Qu’est-ce qui clochait ?

Il posa ses lèvres sur les siennes et prit sa langue dans sa bouche. C’était la première fois qu’il l’embrassait vraiment.

Puis, soudain, il l’imagina en train de sucer des mecs et la repoussa violemment. Elle valdingua contre le mur et resta assise, à se masser l’épaule.

– Putain ! Mais qu’est-ce qui te prend, Jon Jon ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?

Il se laissa retomber sur son oreiller.

– C’est mon anniversaire.

Et il fondit en larmes, pour de bon. En le voyant secoué de gros sanglots, Liz le prit gauchement dans ses bras et l’enlaça aussi fort qu’elle le put.

 

***

 

Joanie était dans sa chambre. Paulie l’avait mise au lit et il lui faisait couler un bain.

– J’ai pas envie de prendre de bain !

Paulie fit la sourde oreille.

– Tu schlingues comme un putois. Allez, zou, file dans la baignoire !

– Mon cul !

Il arrêta l’eau et y versa des sels parfumés.

– Déshabille-toi et plonge là-dedans !

Paulie lui avait parlé sur un ton péremptoire, mais Joanie n’esquissa pas le moindre geste. Dans la cuisine, il déballa les provisions qu’il avait apportées. Le vin était frais, il déboucha la bouteille et leur en servit deux verres. Ce n’était pas un grand cru, mais c’était ce qu’il avait trouvé de mieux chez le caviste.

– T’es dans ton bain ? lança-t-il.

Il regagna la chambre, s’attendant à l’entendre barboter, mais il la trouva couchée comme il l’avait laissée, faisant mine de rien.

Il tira la couette. Elle s’assit, indignée, dans ses sous-vêtements pas très nets. Il l’attrapa dans ses bras, la porta, gigotante, jusqu’à la salle de bains où, sans cérémonie, il la laissa choir dans l’eau parfumée.

Joanie coula puis refit surface en crachant des bulles et quelques épithètes bien senties. Paulie se contenta de sortir sans répliquer. Quand il revint, Joanie se prélassait dans l’eau, apparemment résignée à son sort.

Il lui tendit un verre. Elle le prit avec gratitude, avala une gorgée et fit, dans un soupir :

– T’enlèves pas ton calecif ?

A ses mots, elle partit d’un grand rire qui était tout, sauf naturel. C’était un rire suraigu, frisant l’hystérie.

Il baissa la lunette des toilettes pour s’asseoir dessus. Qu’elle rie donc tout son soûl, si ça pouvait la soulager… Elle riait si fort à présent qu’elle renversait du vin partout. Il se pencha, lui prit le verre des doigts et ferma la porte à clef.

Tordue de rire, elle le regarda enlever tous ses vêtements, sauf son caleçon, et grimper dans la baignoire. Elle se remit à rire de plus belle.

– Tu le gardes, alors ?

La question relança son fou rire. Il se glissa dans l’eau derrière elle et l’enlaça. Elle riait si fort qu’elle fut prise d’une quinte de toux. Puis, aussi subitement qu’il avait démarré, son rire s’étrangla et elle s’abandonna contre Paulie en se tournant juste assez pour enfouir son visage au creux de son épaule.

Elle pleurait, à présent, à gros sanglots. Il l’embrassa doucement et resserra ses bras autour d’elle en lui murmurant à l’oreille des mots tendres qu’il n’aurait jamais imaginé pouvoir prononcer un jour.

– Je t’aime, Joanie Brewer. Je t’ai toujours aimée.

Même s’il disait ça pour soulager sa peine, Joanie buvait ses paroles. Elle souffrait à en mourir et ne souhaitait plus qu’une chose : ne plus avoir un instant à vivre sans Kira. Si seulement la mort pouvait la délivrer… Elle le souhaitait aussi fort que de retrouver son enfant perdue.

Mais Kira ne reviendrait plus.

Elle l’avait compris pendant la nuit : sa petite fille l’avait quittée pour toujours.

Maintenant, c’était pour ses deux autres enfants qu’elle tremblait.

Jeanette, malheureusement, n’en ferait toujours qu’à sa tête, elle avancerait sans hésiter ; pour Jon Jon, en revanche, elle risquait de se ronger les sangs.

Des trois, lui seul avait toujours été au cœur de sa vie, le pivot de son existence. Quoi qu’il arrive, il serait toujours là. C’était lui, son petit homme, et il s’était toujours acquitté de son rôle avec plaisir. Parfois, elle s’en voulait de l’avoir traité de cette façon. Pourquoi ne s’était-elle pas mariée, comme les autres ? Pourquoi avait-elle accepté cette existence faite de rencontres hasardeuses et d’amours tarifées ? C’était de sa faute, à cause de son métier, que Kira avait disparu.

Et aujourd’hui que Paulie, l’homme qu’elle aimait depuis si longtemps, lui avouait qu’il l’aimait, ça la laissait indifférente.

Trop tard.

Elle était vidée, incapable d’aimer, de donner, de recevoir. Mais c’était bon de sentir ses bras autour d’elle, elle avait tant besoin de quelqu’un pour la soulager. Personne ne le pouvait réellement, même si dans les bras de Paulie, au moins, elle se sentait moins seule.

Quand il dégrafa son soutien-gorge, elle ne l’en empêcha pas. Il était comme la plupart des hommes : le moindre épanchement sentimental débouchait sur le sexe. A son habitude, il la prit vite et avec douceur. Puis ils restèrent allongés dans l’eau qui refroidissait, savourant le contact de leurs peaux nues, de leurs deux corps enlacés sur leur lit flottant.

Au bout d’un long moment, il l’embrassa sur le haut de la tête.

– Je t’aime, Joanie, dit-il.

Il était sincère. Depuis des années, elle rêvait de le lui entendre dire, et maintenant qu’il l’avait fait, elle ne trouvait rien à répondre. Elle inclina la tête, se lova contre sa poitrine et resta là, les yeux fermés, à écouter les battements de son cœur.

Il était trop tard, ils en avaient conscience tous les deux.

Ils somnolèrent ainsi un moment. Paulie la tenait délicatement comme il aurait tenu une poupée de porcelaine, bouleversé de découvrir à quel point il aimait cette femme. Malgré ce qu’elle était ou avait été, jamais il ne s’était senti uni à ce point avec qui que ce soit. Pas même avec ses propres enfants.

Elle ouvrit les yeux et leva son visage vers lui. Elle semblait avoir rajeuni, comme si ces quelques instants de repos, de sommeil dans ses bras avaient suffi à effacer ses rides.

– Joanie ? Est-ce que Kira était ma fille ?

Elle le regarda au fond des yeux et hocha la tête.

Il avait parlé au passé, pas au présent. Ses mots étaient comme une fin en soi.

Comme s’ils sonnaient le glas pour leur petite Kira.

Ensemble, ils se mirent à pleurer.

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