Jolie Poupée
Chapitre 13
Maurice Delray était anxieux et sa mère, Oletta, le dévisageait comme s’il avait la tête à l’envers. Elle était en état de choc, terrorisée de voir un policier dans son salon, ça faisait désordre, dans ce petit intérieur si propret. La pauvre femme mourait de trouille à l’idée que son Maurice se trouve impliqué dans une sale histoire.
Rien qu’à voir sa mine, elle devinait la tension et la peur qui l’habitaient. S’il prenait le même chemin que son frère Wendell, il faudrait lui serrer la vis ; celui-là, elle voulait le garder sur le droit chemin.
Wendell purgeait une peine de dix-huit ans pour attaque à main armée et se trouvait aussi éloigné d’elle que si elle n’avait jamais quitté Sainte-Lucie et qu’il était resté vivre avec son père, un flemmard patenté, un professionnel de la cosse.
Une fois installée en Angleterre, Oletta avait tenté de donner une belle vie à ses deux enfants. Mais Wendell était rétif à tout ordre, d’où qu’il vienne. Tel père, tel fils, hélas.
Maintenant, Oletta bossait douze heures par jour à la cantine d’une usine de Barking, elle payait les traites de son petit appartement et finançait les études de son fils Maurice. Elle avait mené sa barque toute seule, en leur assurant une vie honnête, le contraire de celle que son mari s’était choisie. Et aujourd’hui, elle récoltait les fruits de son dur labeur en la personne de Maurice. Alors, c’était quoi, cette histoire ? Elle s’en tordait les mains de frayeur et de dépit.
– Qu’est-ce que vous voulez ?
Maurice avait parlé d’une voix tremblante et tendue où perçait une certaine inquiétude. On y décelait à peine un reste d’accent antillais que le policier mit sur le compte de l’appréhension.
– Nous aimerions vous parler de Kira Brewer.
Maurice vit blêmir sa mère.
Il répondit qu’il ne savait pas qui était cette fille, qu’il ne l’avait jamais vue de sa vie. C’est alors que le policier lui montra les photos :
– C’est la petite qui a disparu. Vous l’avez sûrement vue aux infos ou dans le journal ?
Or, précisément, remarqua l’agent de police, dans cette pièce il n’y avait pas de télévision, juste un petit transistor. L’endroit était nickel, d’une propreté étincelante. Le canapé et les fauteuils avaient gardé leurs emballages en plastique et les bords du tissu étaient protégés par une bande de tissu.
Les murs étaient décorés de chromos religieux aux tons joliment pastels. Sur chacun d’eux trônait un petit Jésus blond, le regard tourné vers les Cieux.
Le jeune garçon fit un léger signe de tête.
– Est-ce que vous l’avez vue, samedi dernier, au magasin ?
Le gosse réfléchit un bon moment, conscient de l’importance de la question qu’on venait de lui poser.
– Non, je ne l’y ai pas vue. Je m’en serais souvenu. Mais le nom de la personne qui a donné le film à développer devrait être inscrit sur l’enveloppe.
Le policier acquiesça.
– Justement, il n’y avait pas d’enveloppe. On s’est demandé si vous n’aviez pas l’intention de les développer pour rendre service à un ami ou un à proche.
Maurice eut un signe de dénégation.
– Oh non, jamais je ne ferais une chose pareille ! Je risquerais d’y perdre mon emploi.
Le policier le crut sur parole, ce garçon respirait la franchise. Ou, alors, c’était un excellent comédien. Mais il en doutait fort : le gosse avait failli avoir une crise cardiaque en le voyant entrer.
La plupart des jeunes à qui il avait affaire étaient de fieffés menteurs, de vrais orfèvres en la matière. Il remarqua que la mère de Maurice se détendait en entendant son fils répondre en termes concis et clairs. S’il n’avait rien à se reprocher, ce serait une bonne chose car elle avait l’air d’une femme bien.
– Tu veux bien m’accompagner au commissariat, mon petit ? Histoire de te rayer des listes, de vérifier tes empreintes digitales, etc., etc.
Le garçon accepta, mais sans grand enthousiasme.
– On peut vous envoyer un véhicule banalisé, si vous préférez, fit le policier en se rendant compte que la mère ne comprenait goutte à sa proposition. Ce que je veux dire, Mrs Delray, ajouta-t-il, c’est qu’on peut vous envoyer une voiture normale à la place d’un véhicule de police. Comme ça, personne ne se doutera de l’endroit où on l’emmène.
Le visage de la femme exprima soudain toute sa reconnaissance : les voisins avaient une grande importance pour elle, en plus, elle digérait encore la condamnation de Wendell. Son dossier n’avait aucun secret pour le policier, mais il se garda d’en laisser rien paraître.
Maurice sourit à sa mère qui lui sourit en retour.
Que son métier pouvait être détestable, parfois. Voilà pourquoi il essayait de faciliter les choses aux gens. Cette conduite, minoritaire au commissariat, lui valait une certaine impopularité car la plupart de ses collègues mettaient leur point d’honneur à emmerder le monde – en tout cas, quiconque ne faisait pas partie de la maison.
L’expression d’Oletta venait de le récompenser de tous les ennuis que lui attirait ce comportement atypique.
***
Della restait tracassée par le comportement de Joseph à l’égard de son fils. Après mûre réflexion, elle parvint à la conclusion qu’on ne lui avait pas dit toute la vérité. En fait, Joseph ne lui avait même pas raconté les rudiments de l’affaire, il l’avait roulée dans la farine, avec ses mamours. Il fallait qu’elle découvre de quoi il en retournait exactement.
Maintenant qu’elle s’était mise à l’asticoter, l’humeur de Joe avait changé. Il bouillait de colère.
– Laisse tomber, Della, je te dis que c’est une histoire de famille.
– Et alors, j’en fais pas partie, maintenant ?
Il s’essuya le front du revers de sa grosse main et soupira. Il transpirait et avait l’air anxieux, furieux qui, chez Joseph Thompson, révélait un état dangereux. Mais ça, Della l’ignorait, et elle continuait à le harceler de questions, inconsciente des risques qu’elle prenait.
– Et qu’est-ce que tu sous-entendais quand tu lui as dit : « Vas-y, Tommy, je te défie de le faire » !
Elle était bien décidée à crever l’abcès.
– Rien, il n’y avait pas de sous-entendu.
Della refusait de s’en laisser conter.
– Tu parles ! On ne dit pas des choses pareilles pour rien, tout de même !
Joseph l’attrapa par le bras et la poussa vers le canapé.
– Non ! Ça ne voulait rien dire ! J’étais hors de moi, c’est tout. Alors, on peut arrêter cette conversation à la con, merde ! Putain, ma vieille, mais c’était quoi, ton dernier boulot ? Tu distribuais des colis alimentaires à Auschwitz ?
Jamais personne ne lui avait parlé sur ce ton. Allongée sur le canapé, Della se dit que Joseph n’était peut-être pas le type aimable qu’elle avait cru. Cet homme était dangereux, en fait, il avait même l’air capable de lui faire du mal.
Elle avait toujours les yeux braqués sur lui quand – ouf ! – elle vit sa fille aînée entrer par la porte de derrière. Jamais elle n’avait été aussi contente de voir arriver quelqu’un inopinément.
Patricia était bien la fille de son père, c’était une petite boulotte extrêmement docile. Ses trois gamines, en revanche, ressemblaient à leur grand-mère : les gosses étaient extraverties, directes, susceptibles de donner de la voix quand nécessaire.
– Ben alors, maman, qu’est-ce qui se passe ?
Joseph lui lança des regards suppliants et malgré elle, Della fit comme si de rien n’était. Pas question de laisser croire que tout n’allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.
– Rien, ma chérie, va mettre de l’eau à chauffer.
Persuadée, et ses filles plus encore, que quelque chose ne tournait pas rond, Pat obéit à sa mère.
Les gamines, sauf Aurora, qui lui avait sauté sur les genoux pour lui faire un câlin, regardaient leur nouveau grand-père avec des yeux ronds.
Mais aujourd’hui, ce spectacle ne réjouissait pas Della, bien au contraire, il la mettait mal à l’aise sans qu’elle sache pourquoi.
Le vrai caractère de Joseph venait de transparaître derrière sa façade bon enfant. Ça l’inquiétait.
Et pas qu’un peu.
***
Lorna se trouvait devant l’immeuble de Jon Jon quand elle le vit lui passer devant sans la remarquer. Son gros ventre tirant vers le bas, elle tenta de le rattraper en soufflant comme un bœuf et cria :
– Jon Jon !
Il s’arrêta au bord du trottoir et attendit qu’elle le rejoigne :
– Quoi ?
C’était une question et une fin de non-recevoir à la fois. Ce n’était peut-être pas une bonne idée de l’interpeller comme ça.
Jon Jon baissa les yeux sur cette fille qui avait failli être jolie.
– Dépêche, Lorna, j’ai pas que ça à faire !
Comme une gamine, elle se mordit la lèvre avant de lui répondre. Quelques secondes, derrière sa couche de fond de teint et ses airs endurcis, il entrevit la jeune fille qu’elle aurait pu être. Jeanette finirait pas lui ressembler si elle n’y prenait garde, elle suivait le même chemin que cette petite ordure, même si elle était trop sotte pour s’en apercevoir.
– J’ai entendu des ragots et je crois que tu devrais être mis au courant.
Il lui rit au nez.
– Pour qui tu me prends ? Pour une commère ? Tu crois que je te ressemble, peut-être ?
Elle secoua la tête :
– Non, non, c’est à propos de ta sœur. De Kira, je veux dire.
Du coup, il était toute ouïe.
– Et alors ?
Lorna doutait encore de ce qu’elle allait faire : ce serait chouette de se faire bien voir de Jon Jon, mais ce n’était peut-être pas la meilleure façon de s’y prendre. En plus, Earl n’arrêtait pas de klaxonner, Jon Jon était pressé, donc il fallait qu’elle lui débite son histoire le plus vite possible. Pourtant, Lorna tentait encore de se convaincre que sa cousine n’était pas une affabulatrice et que ce qu’elle lui avait raconté n’était pas trop éloigné de la vérité.
– Bon, alors, tu craches le morceau ?
Apeurée, elle lui lança :
– C’est Little Tommy Thompson.
Jon Jon soupira avant de répliquer :
– Comment ça ?
– Il s’est fait déjà fait prendre pour agression sexuelle.
Jon Jon se passa la main sur le visage.
– C’est avec Monika que t’as parlé ?
Elle secoua la tête.
– Non, Jon Jon, c’est ma cousine, Carly Lanesborough. Elle les a connus quand ils habitaient à Bermondsey.
Il la saisit par le bras.
– Monte dans la voiture !
Il la poussa sur la banquette arrière où elle atterrit lourdement, embarrassée par son gros ventre.
– Démarre, on file à Bermondsey.
Earl s’exécuta, sans même demander de quoi il retournait ; il le saurait bien assez tôt. Un bon point pour Jon Jon : avec ce gars-là, il n’y avait jamais de discussions inutiles, on filait et on faisait ce qu’on avait à faire.
La Carly en question habitait avec son mari dans un petit appartement coquet. Au grand soulagement de Jon Jon, elle était exactement l’antithèse de sa cousine. S’il avait fallu se taper une seconde Lorna, il n’aurait sans doute pas pu garder son calme bien longtemps. En leur préparant un café, Carly leur raconta ce qu’elle savait.
– J’étais par chez vous pour aller voir quelqu’un, quand j’ai appris pour ta sœur. De toute manière, tout le monde est au courant, avec la télé et tout le reste.
Il acquiesça.
Elle essayait de justifier ses commérages, c’était compréhensible.
– Bon, enfin, j’ai entendu parler de ce Tommy, et si c’est le même gars que celui que je connaissais, il a été accusé d’agression sexuelle sur une gamine, mais ça s’est arrêté là, il vaut mieux que je te le dise tout de suite.
Elle leva les mains.
– C’est la famille de la petite qui l’a accusé. Ensuite, il a déménagé avec son père et personne n’a su où ils étaient passés, à croire qu’ils s’étaient envolés. Si c’est le même type, c’est une belle coïncidence, tu trouves pas ?
Jon Jon opina.
– Dis-moi ce que tu sais sur lui, Carly. Il était comment ?
– Genre bibendum, un gros lard qui habitait avec papa. Ils ne sont pas restés ici très longtemps. Il avait un tas de poupées, les gamines allaient souvent jouer chez lui.
Le cœur de Jon Jon battait la chamade.
– En tout cas, une des petites a raconté qu’on lui avait fait des attouchements. Comme t’imagines, les voisins se sont mêlés de l’affaire. Puis, tout à coup, la plainte a été retirée, ils se sont cassés d’ici et on n’en a plus entendu parler. Jusqu’à ces jours-ci.
– Tu sais pourquoi la plainte a été retirée ?
Elle secoua la tête.
– D’après ce qu’on dit, la gamine était la petite-fille de la copine de son père, ou sa nièce, je me rappelle plus. Tu sais ce que c’est, les racontars. Maintenant, ces gens-là habitent du côté de Canary Warf, dans une HLM. Ils s’appellent Rowe. Voilà, c’est tout ce que je sais.
***
A la vue des photos, Baxter sentit son cœur se soulever. De tout ce qu’il avait pu imaginer, c’était bien la dernière chose à laquelle il aurait pu pensé. Il les examina à nouveau : la Kira qui y figurait n’avait rien à voir avec la petite fille de la photo de classe, la différence était proprement incroyable. Tartinée comme elle était, elle ressemblait à une femme adulte, mais c’était surtout son regard qui attirait l’attention.
Elle avait l’air averti d’une femme qui a tout vu.
Comme si elle vous promettait de passer un bon moment en sa compagnie. Une vieille petite fille de onze ans, qui ressemblait à sa mère.
Il se trouvait face à un clone de Joanie ; c’était ça, le plus traumatisant. Il en avait le souffle coupé, comme si on lui avait filé un coup dans l’estomac. Jamais il ne se serait attendu à une chose pareille et le pire, maintenant, c’était qu’il fallait en parler à Joanie.
Si ces photos révélaient ce qu’il pensait, l’alternative était simple : soit Joanie baignait dans le coaltar, soit c’était une comédienne digne du meilleur Oscar.
Encore une fois, il examina les photos. Il n’en croyait pas ses yeux.
***
Toute contente, Jeanette empaquetait ses petites affaires pour rentrer chez sa mère. Jasper la comprenait : comme il aurait aimé, lui aussi, pouvoir habiter ailleurs ! Personne ne pouvait choisir de vivre avec Karen. Depuis qu’elle picolait, sa mère était un cauchemar ambulant.
Karen profita de l’occasion pour balancer à la jeune fille un compte rendu exhaustif des ragots qui couraient sur la disparition de sa sœur. Sans la moindre considération pour les sentiments de la petite, elle lui lança :
– Elle est morte, mignonne, j’en mettrais ma main au feu.
Au désespoir, Jeanette ferma les yeux et répliqua :
– Sans vouloir t’offenser, Karen, je te signale que c’est de ma petite sœur qu’il s’agit.
Elle avait parlé d’un ton sec et peu amène qui n’échappa pas à Karen Copes, déjà assez éméchée pour chercher la bagarre.
– Je te dis ce qu’on m’a raconté, c’est tout.
Sa voix était pâteuse, à peine intelligible. Elle avait les yeux dans le vague et clignait les paupières en essayant de regarder Jeanette en face. Sans raison, elle remarqua l’ordre et la propreté de la pièce que Jeanette venait d’astiquer, et ça l’énerva. C’était comme une insulte lancée contre elle et contre sa maison.
– Dis donc, tu nous regardes de bien haut, toi, ces temps-ci !
Jeanette ne répondit pas, c’était inutile.
– Parce que tu crois que ta merde elle pue pas, peut-être ? Si tu veux savoir, ta mère, elle va déguster, ma petite dame. Ta petite sœur s’est fait violer, et Joanie est parfaitement au courant.
C’était bien Karen tout craché : l’alcool lui déliait la langue et elle adorait la bagarre. Dès qu’elle avait un coup dans le nez, elle devenait agressive, mais en général, c’était la pauvre Junie qui en prenait pour son grade.
Cela dit, il y avait sans doute quelque chose de vrai dans ces racontars. Dans leur cité, les gens se délectaient des rumeurs les plus effroyables ; Jeanette elle-même ne faisait pas exception à la règle. Sauf quand ça touchait sa famille, cette fois, leur honneur était en jeu. Mais pour Jasper, elle était prête à ignorer la calomnie. Elle continua donc à faire ses paquets, même si l’envie de tomber à bras raccourcis sur Karen la démangeait sérieusement.
Celle-ci prit son absence de réaction pour une approbation.
– T’as rien à répondre, hein ? Y a que la vérité qui blesse !
– Tu vas la fermer, Karen, espèce d’enfoirée !
Mais l’autre se marrait tellement qu’elle dut aller s’appuyer contre le chambranle de la porte.
– Alors, on rentre chez sa petite maman ? Celle qu’a été élue Mère de l’année ?
Jeanette ferma les yeux en se retenant d’exploser. Elle, elle avait le droit de dire ce qu’elle voulait sur sa mère, mais pas les autres. En tout cas, pas en sa présence.
– Si tu pouvais seulement lui arriver à la cheville, Karen, tu ferais peut-être une mère présentable.
Chic, la gosse avait mordu à l’hameçon ! Karen explosa d’une joie indicible. Elle l’avait provoquée et c’était gagné ! Les deux femmes se regardèrent les yeux dans les yeux un long moment tandis que l’atmosphère se chargeait d’électricité.
– J’ai peut-être des défauts, mais, au moins, je suis présente pour mes enfants, moi.
– Mais ils te détestent, tes gosses ! Tout le monde se fout de ta gueule, espèce de poivrote ! Un homme, déjà, ça fout la gerbe, mais une femme qui picole, c’est vraiment dégueulasse !
Elle avait lancé son accusation d’une voix basse, véhémente et sincère.
– Elle a des défauts, ma mère, mais c’est une bonne mère, une personne honnête. Si tu veux tout savoir, nous, on l’aime, notre maman, et c’est pas le cas de tes gosses. Tout ce qu’elle a fait, elle l’a fait pour nous, pour notre bien, et nous, on le sait.
– Et alors, si c’est une mère aussi géniale que ça, comment ça se fait qu’elle a disparu, ta sœur ?
Ses paroles étaient minables, méchantes et haineuses, mais Karen les cracha quand même. Cette gamine ne s’en tirerait pas sans bagarre, nom de nom ! Elle était comme les autres, elle se croyait maligne, ils pétaient tous plus haut que leur cul, tous ces cons qui valaient pas mieux qu’elle !
Ils habitaient tous dans des HLM merdiques où ils ne faisaient que survivre en rêvant du jour, même trop tardif, où on leur proposerait mieux. Les gosses étaient ingouvernables, les couples avaient éclaté. Ou alors ils s’étaient si bien adaptés à cet environnement qu’ils seraient incapables de survivre ailleurs.
Ils la faisaient marrer avec leurs grands airs, leurs écrans plats géants et leurs émissions de jardinage ! Putain, ici, on était dans le trou du cul du monde ! Plus tôt ils s’en rendraient compte, mieux ça vaudrait.
Soi-disant, Jon Jon voulait s’acheter une maison ! Mais pour qui il se prenait, ce petit branleur ? Comme toute la famille Brewer, du reste, cette petite pouffiasse comprise !
– Tu ferais mieux de reprendre ce que tu viens de dire, Karen.
L’autre rigola :
– Tu vois bien, j’me répète, mais y a que la vérité qui blesse ! Elle a disparu, ta frangine, non ? A moins que quelque chose m’ait échappé ? Elle s’est peut-être « égarée », c’est comme ça qu’on dit ?
Jeanette se léchait les lèvres en regardant cette harpie lui cracher son venin : comme si Karen avait crevé un chancre et que le pus lui coulait de la bouche.
Finalement, elle aurait pu s’adresser à n’importe qui d’autre, cette femme était prête à frapper et, aujourd’hui, la cible, c’était Jeanette. Pour son malheur. Cette salope débitait des insanités sur sa mère qui, quoi qu’on puisse en penser, s’était toujours bien occupée d’eux. A sa façon.
– Et elle l’a pas trouvé dans les cartes, l’endroit où se trouve la petite ? Elle fait son beurre sur le dos des autres avec ses prédictions et elle peut pas consulter les tarots pour savoir où elle est, cette pauvre gamine ?
Jeanette se retenait du mieux qu’elle le pouvait, mais ses défenses commençaient à lâcher. Si la mère de Jasper était encore debout, c’était bien justement parce qu’elle était sa mère. Point barre, car Jeanette se retenait de lui coller la raclée de sa vie, à cette sale ivrogne.
Mais Karen Copes était décidée à ne pas en rester là, on n’en était encore qu’aux hors-d’œuvre.
– Ça m’étonne que toi, ma petite dame, tu te sois pas encore fait choper par le trottoir. Parce que, dans ta famille, on a ça dans le sang. Le micheton, c’est une maladie héréditaire, chez vous, y avait qu’à voir ta grand-mère, cette salope adorait se foutre à poil devant tout le monde. Et tu te crois mieux que nous, espèce de crâneuse ? Alors que chez toi, y en a pas un qui sait qui est son père ! Vous n’avez même pas idée d’où c’est que vous sortez. Des bâtards, de la merde, voilà ce que vous êtes !
Elle attrapa son paquet de cigarettes, s’en alluma une et tira dessus comme une damnée tout en poursuivant, sur le ton de la conversation :
– C’est ça, qui est lui est arrivé à Kira, hein ? Elle s’est fait tabasser et elle s’est tirée ?
Plus que le contenu de ses paroles, c’est son ton narquois qui fit exploser Jeanette, et vlan ! Karen se prit la plus belle pêche de sa vie.
Ce n’était pas nouveau : Karen Copes s’était toujours fait cogner par les gens qui vivaient dans son orbite : mari, enfants, copains, famille, elle les avait tellement bassinés que personne n’avait résisté à lui en balancer une. Pourtant, elle n’avait jamais ramassé un marron pareil.
Jeanette était comme possédée, elle cognait tout azimut, avec la violence que lui inspiraient sa peur et sa souffrance. Les paroles proférées par cette femme lui résonnaient dans les oreilles, elles avaient agi comme un détonateur et déclenché une explosion de rage incontrôlable.
Une fois calmée, elle regarda le corps ensanglanté de Karen, allongée par terre, et elle fondit en larmes. Mais qu’est-ce qu’elle avait fait ? Comment allait-elle pouvoir rentrer chez elle, chez sa mère, avec les emmerdes qu’elle venait de lui coller sur le dos ? Impossible, elle ne pouvait pas lui faire ça, pas maintenant. Jeanette venait de signer sa propre interdiction de séjour, et elle se haïssait pour ça.
Apercevant Junie qui l’observait, elle leva les mains dans un geste de supplication, elle ne savait pas que la jeune fille était dans la maison.
– Elle m’a cherchée, Junie, elle m’a poussée à bout.
La sœur de Jasper secoua la tête avec indolence. Ce n’était pas la première fois qu’elle était témoin de ce genre de scène.
– T’inquiète, elle survivra. Eloigne-toi d’ici, le temps que j’appelle une ambulance. Je vais m’occuper d’elle, t’en fais pas.
A ce moment précis, Junie éprouvait pour sa mère une haine plus violente que jamais : aucune des horreurs balancées par Karen ne lui avait échappé.
***
Après avoir fouillé les trois coffres-forts de la maison, Sylvia se délectait de la lecture des dossiers étalés devant elle : elle avait trouvé les archives de Paulie. Une vraie mine d’or.
Cela faisait plusieurs mois qu’elle faisait suivre son cher et tendre ; elle était donc au courant du moindre détail de sa vie. Elle avait été sidérée d’apprendre qu’il entretenait une liaison avec cette Joanie Brewer. Connaissant son penchant pour les jeunettes, elle avait même ressenti un pincement de jalousie à l’égard de cette prostituée qui, semblait-il, bénéficiait des faveurs de son mari. Sans compter son fils, qui travaillait pour Paulie.
Mais l’enfant de cette femme avait disparu, et ça, c’était atroce.
Malgré tous ses défauts, Sylvia restait une mère. A ses yeux, les enfants étaient un investissement sur l’avenir. Tant qu’elle aurait les siens de son côté, elle serait en sécurité, elle détenait un moyen de pression sur Paulie pour s’assurer que l’argent coulerait toujours à flots.
Son mari n’avait plus aucun secret pour elle. Savoir, c’est pouvoir : jamais le vieil adage ne lui avait paru aussi juste. S’il voulait bien coopérer, et il allait le faire, elle accepterait un arrangement, se ferait discrète et oublierait tout ce qu’elle avait appris. Sinon, jouant le tout pour le tout, elle livrerait tous ces renseignements aux autorités compétentes.
Pour le moment, en tout cas, inutile de s’inquiéter outre mesure. Comme elle, Paulie savait parfaitement où résidait son intérêt. Sylvia secoua la tête en parcourant les papiers devant elle, puis les mit de côté. Elle avait envoyé ses filles passer quelques semaines chez sa mère, le temps que les choses se calment, elle avait tout son temps.
Elle se fit donc couler un bain et se prélassa dans l’eau bouillante parfumée à l’ylang-ylang en fredonnant une petite mélodie. Elle adorait sa maison, surtout quand elle s’y trouvait seule. Paulie n’avait jamais compris ce besoin de solitude. Pourtant, il avait appris certaines choses, elle avait mis son point d’honneur à lui enseigner les bonnes manières et il l’admettait lui-même. Sinon, elle aurait fini comme une de ces bonnes femmes atroces que ses associés avaient épousées : des bimbos décolorées, cocues plus souvent qu’à leur tour et dont l’unique sujet de conversation était leurs villas, leurs sunbeds et leurs rejetons imbéciles.
Eh bien, non merci ! Elle n’avait pas l’intention de finir ses jours avec un type sans éducation, à la personnalité à peine plus marquée que celle du Labrador qu’ils avaient enterré dans le jardin deux ans plus tôt. La seule fois qu’il l’avait contrariée, d’ailleurs, c’était à propos de ce chien. Les filles l’avaient tannée, sans succès, pour en avoir un, jusqu’au jour où Paulie était revenu de la casse d’un copain en rapportant un chiot dans une boîte en carton.
Ce jour-là, les filles lui avaient fait une telle fête que Sylvia avait pris une bonne leçon : jamais, au grand jamais, elle ne devait les laisser croire que leur père se souciait de leurs intérêts. Tout devait toujours venir d’elle. Voilà pourquoi, quand Paulie leur avait offert des chevaux, persuadées que leur mère avait tout fait pour l’en convaincre, les filles n’avaient pas cru qu’il en avait même eu l’intention.
Cette pensée lui tira un sourire.
– Ça va, Sylvia ?
Ciel ! Son mari ! Elle ouvrit promptement les paupières et, pendant une seconde, crut halluciner. Mais c’était bien lui, debout dans l’embrasure de la porte de la chambre, l’air parfaitement à l’aise malgré l’injonction qui lui interdisait l’accès de cette maison. Elle se redressa en éclaboussant largement le sol de la salle de bains.
– Dis donc, Sylv’, ça te ressemble pas, un foutoir pareil !
Elle en resta bouche bée.
– Bon, tu vas extirper ton cul de cette baignoire et le trimballer jusqu’en bas. Faut qu’on discute.
Le visage de Sylvia se contracta, elle était l’image même de la consternation.
Alors qu’elle s’asseyait, il l’examina des pieds à la tête sans faire mystère de ses pensées :
– Ben, ma vieille, t’es pas jojo quand t’es à poil !
Et il se mit à rigoler, enchanté d’avoir réussi à la mettre à cran.
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