Jolie Poupée
Chapitre 22
Jesmond se fumait un joint qu’il avait mis des plombes à préparer et pourtant, Jon Jon était resté imperturbable. Il avait tout son temps : il voulait la vérité, et il l’obtiendrait.
C’était quand même dingue de penser qu’il se trouvait là pour une seule raison : il avait eu envie de se taper une pute qui avait décidé de délier sa langue.
C’était incroyable, même.
Cela dit, c’était bien la norme, pour les gens comme eux ; tout, dans leur style de vie était le contraire de celui des simples quidams. Il comprenait la mentalité de ces gens-là et il avait même la ferme intention de leur ressembler un jour, parce que si la disparition de Kira lui avait enseigné une chose, c’était bien que la norme n’était pas aussi rébarbative qu’il le pensait. Au contraire, elle lui paraissait presque souhaitable, maintenant.
Sa vie ne correspondait ni à ce qu’il aurait voulu, ni à ce qu’il en espérait, surtout depuis qu’il s’était rendu compte que la plupart des gens ne l’enviaient pas. Ils avaient trop de bon sens pour ça.
Fut un temps, il s’était cru malin à vivre en défiant la norme. En fait, il n’avait réussi qu’à se faire piéger dans une existence difficile, précaire et marginale. Qu’est-ce qu’il pouvait y avoir de malin, là-dedans ?
Peut-être était-il enfin en train de grandir, qui sait ? En regardant les deux hommes attablés avec lui, il prit conscience qu’il n’avait aucune envie de passer le reste de sa vie aux côtés de criminels dans leur genre.
A dix-huit ans seulement, il avait encore toute la vie devant lui. A l’école, on lui avait répété qu’il était brillant, capable, même, de réussir des études poussées. « Bourré de talent », disaient les gens qui n’avaient jamais eu, comme lui, à vivre dans une peur perpétuelle. Ceux qui n’avaient jamais connu la honte de déjeuner en recevant une pluie d’insultes parce que sa mère faisait le tapin. Voilà ce qui avait fait de lui un bagarreur : très tôt, il avait dû apprendre à se défendre et à défendre sa mère, par la même occasion.
Cette femme, il l’adorait, depuis toujours. Qui qu’elle soit, elle en valait cent autres. C’était une femme bien, au seul sens qui lui importait : elle était franche, loyale et sincère. Au bout du compte, il n’avait jamais eu qu’elle, alors il avait eu foi en elle. Quoi qu’elle ait pu faire de sa vie, elle l’avait fait pour de bonnes raisons.
C’est ce qu’il se répétait en boucle, comme un mantra.
Il serrait les poings, luttant contre son animosité naturelle et tentant de maintenir le calme qu’il s’était imposé.
La vérité finirait bien par sortir, il fallait y croire.
Finalement, toute cette histoire ne lui apporterait peut-être rien, mais, au moins, il aurait fait sortir un pédophile du bois. Le jeu en valait la chandelle.
Et c’était un moyen de se venger.
Aujourd’hui, pour la première fois, Jon Jon voyait sa vie et le milieu qu’il côtoyait avec une clarté stupéfiante. Sa mère n’avait pas eu vraiment le choix, le trottoir avait été sa seule option – enfin, la seule qu’elle ait été capable de prendre ; quand on commence très jeune, il est difficile de s’en sortir. Lui, en revanche, avait fait ses choix en toute connaissance de cause, il connaissait la noirceur de son milieu, puisqu’il y avait vécu depuis sa naissance.
Gamin, on parlait toujours de lui en employant les mêmes termes : « Jon Jon Brewer ? Mais si, vous savez bien, c’est le gamin dont la mère fait le trottoir, celle qui michetonne, qui tapine. » Il s’y était habitué, peut-être, mais il n’avait jamais cessé d’en souffrir. C’est vrai que cette dureté l’avait façonné, mais maintenant, il voulait s’en sortir et surtout, avant tout, il voulait voir Jesmond ramper à ses pieds.
Heureusement que Bernard était resté, il était bien le seul d’eux deux qui puisse faire peur à ce connard.
N’importe qui d’un peu sensé redoutait Bernard, le collecteur qui avait osé mettre le feu à une baraque pour une minable dette de soixante-quinze livres. Question de principes, avait-il dit à l’époque ; rien à voir avec l’argent. L’emprunteur l’avait entubé, or personne n’entubait Bernard Lee. Il avait bien failli faire rôtir toute une famille qui n’avait dû son salut qu’à l’alarme incendie dernier cri qu’elle s’était offerte et aux tendances insomniaques de la mère. C’était sans doute pour ça qu’elle dormait mal, à cause des dettes. On supporte d’être quitté, on supporte la mort de ses parents, mais les dettes vous rongent, elles ne disparaissent jamais, elles vous narguent. Devoir de l’argent est une torture permanente qui vous habite vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.
Mais Bernard n’en avait rien à foutre, de tout ça. Lui, il touchait son fric, c’était la seule chose qui comptait. S’il avait été capable d’incendier une maison pour soixante-quinze livres, qu’était-il prêt à faire pour attraper un pédophile ?
Jesmond devait se dire la même chose, voilà pourquoi il cherchait à gagner du temps.
– Allez, accouche, on n’a pas que ça à faire !
Bernard semblait tendu, irrité. Jesmond tenta de l’ignorer. Il fallait qu’il réfléchisse, or la panique le gagnait. Il passait la langue sur une feuille de Rizla quand le poing de Bernard s’abattit brusquement sur son oreille.
– T’as juré de faire chier, ou quoi ? Même dans un Harvester22 on est servi plus vite que ça ! On t’a posé une question, alors tu réponds, espèce d’enfoiré !
Bernard transpirait, la rage le prenait, dangereusement. L’idée qu’il puisse avoir un quelconque rapport avec une saleté de pédophile lui était insupportable. Cet homme, dont le nom était synonyme de représailles froides et contrôlées, était en train de perdre patience.
Jesmond, lui, était dans les vapes, à cause du coup de poing qu’il venait de recevoir, bien sûr, mais aussi parce qu’il avait peur. Si l’histoire devenait publique, il était foutu. Pour l’éviter, il avait intérêt à finasser et à éviter les embrouilles avec Bernard. L’argent pourrait aider, d’accord, mais il lui faudrait ravaler sa fierté d’abord et ouvrir son clapet, c’était sa seule porte de sortie.
Il transpirait comme un bœuf ; pire, il puait la trouille. C’était bien la première fois de sa vie qu’il se payait une telle frousse.
– Ça a commencé il y a quelques années…
Il tira une bonne taffe de son joint pour se donner du courage.
Jon Jon prit la fumée en pleine figure et sourit : une grosse pointure comme Jesmond fumait du cannabis ! Ça rendait la scène un peu ridicule. Il fumait de l’herbe à nénette, de la marie-jeanne qui vous ramenait direct à l’Amsterdam des années soixante-dix ! Il ne donnait même pas dans le Libanais ou l’Acapulco Gold… Jon Jon se sentit un peu plus à l’aise.
– Quoi ? Qu’est-ce qui a commencé il y a quelques années ?
Bernard ayant la voix plus sourde que Jesmond, Jon Jon rapprocha sa chaise pour ne rien perdre de ses paroles. Il valait mieux le laisser mener la conversation.
Jesmond tirait nerveusement sur ses dreadlocks.
– Il y a un certain temps, j’ai été abordé par un Roumain, un type qui avait des filles à vendre.
Il en bafouillait presque de trouille.
– Enfin non, c’est pas exactement ça. Ça s’est passé par l’intermédiaire d’un de mes débiteurs. Il avait effacé sa dette et s’en tirait bien… trop bien, même, il m’a proposé de prendre une fille.
Il regardait Jon Jon en tentant de se justifier :
– C’est vrai, quoi, elles travaillent toute la journée pour des clopinettes. Moi, je garde leurs passeports et je les fais bosser, le temps qu’elles remboursent le prix de leur passage. Sans moi, la plupart auraient cané, tu sais, elles ont besoin de moi.
Bernard se mit à rire.
– Le cœur sur la main, c’est ça ? Espèce d’enflure ! Ces filles sont pourries jusqu’à la moelle, tout le monde le sait, sans compter les séropo et les sidaïques…
– Pas toutes…
– Vas-y, dégage, Jesmond. C’est une cata, ces filles, la seule chose qu’elles ont pas chopé, c’est un brin de politesse et quelques mots d’anglais.
Bernard était écœuré.
– Et où elles sont, ces nanas ?
Jesmond prit une profonde inspiration, la dope l’avait rendu parano et les battements de son cœur lui cognaient les tempes.
– A Londres et aux alentours, dans mes clubs, dit-il avec un soupir d’ennui. C’est de l’argent facile, le plus facile que j’aie jamais gagné. Grâce à ça, je me suis fait une putain de fortune.
– Qu’est-ce que t’entends par « fortune » ?
Jesmond sourit, découvrant une rangée de dents en or qui étincelèrent dans la lumière phosphorescente du pub. Ravi de changer de sujet, il répondit :
– Soixante mille par semaine.
Il se vantait, évidemment. C’était dans son caractère, ou dans sa nature, comme on dit.
– Et t’as tout gardé pour ta pomme ?
Bernard enrageait.
– Fais pas chier, mec, j’avais pas vraiment le choix…
– Et tu m’as même pas payé un verre sur tes bénefs ? Si c’est pas un manque de respect, ça ? fit Bernard en secouant la tête avec reproche. Maintenant, on sait au moins où on en est, pas vrai ? Espèce de sale grippe-sou !
Jon Jon se leva, il en avait suffisamment entendu.
– Ça m’emmerde de jouer les pisse-vinaigre, mais je vois vraiment pas le rapport avec les mômes.
Bernard et Jesmond levèrent les yeux vers lui, manifestement, il tentait de revenir à la conversation précédente. Jesmond avait tellement la trouille qu’il avait l’impression d’avoir du béton dans la poitrine. S’il leur crachait le morceau, leurs univers en seraient irrémédiablement chamboulés.
La culpabilité avait beau ne pas l’étouffer, il fallait qu’il trouve le moyen de les convaincre du contraire. S’il s’était douté une seconde qu’il se ferait choper de cette manière, il aurait filé sur la pointe des pieds sans demander son reste. Mais là, il ne pouvait plus que sauver ses fesses et leur raconter ce qu’ils voulaient entendre en se faisant passer pour un simple témoin, passif et innocent.
– Les mômes faisaient partie du deal, tu vois.
Bernard explosa. Il y avait du dégoût dans sa voix et jusque dans sa posture. Visiblement, il cherchait la bagarre.
– Mais de quoi tu parles ? T’es en train de me dire que tu gardes des gamines enfermées quelque part ?
– Mais non ! Avant, oui, je le faisais, mais maintenant, elles sont parties à l’étranger…
Jesmond soupira.
– C’est une longue histoire. D’abord, j’ai besoin de boire un coup.
Bernard fit un signe de tête à Jon Jon.
– On en a tous besoin. Va nous chercher une boutanche, fiston, ça sera pas du luxe.
Jon Jon acquiesça et quitta la pièce. En passant la tête par la porte, il sourit aux gardes du corps postés là par Jesmond :
– Une bouteille de scotch et une bouteille de cognac. Et tout de suite, commanda-t-il.
Le premier lieutenant de Jesmond, un grand rouquin aux gros biceps et à la patte folle, lui répondit avec un sourire forcé :
– Ça va, là-dedans ? Ils en sont où ?
Jon Jon ouvrit tout grand les bras.
– Mais pour qui tu te prends, espèce de connard ? Pour le Martin Bashir du Sud de Londres ? Si tu veux poser des questions, change de
nom et fais-toi donc appeler Chris Tarrant23, putain de con. Tiens, je te file un petit conseil : magne-toi d’aller chercher les bouteilles si jamais t’as idée de ce qui est bon pour toi.
Jon Jon avait envie de chercher noise à quelqu’un et ce gars-là tombait à pic, il ferait un bouc émissaire parfait. Conscient de la rage qui habitait Jon Jon, le type lança un regard à ses acolytes. Quelque chose se tramait, ici, ça promettait d’être salé. Prudence, donc. Il allait se montrer aimable, mais ferme, qui sait de quoi demain est fait, il serait peut-être amené à travailler pour le petit gars de Paulie d’ici à la fin du mois. Cette musique-là, il la connaissait mieux que personne : dans leur monde, ils étaient tous assis sur un siège éjectable et là, ça devait être au tour de Jesmond de gicler.
– Vas-y, t’affole pas !
Jon Jon eut un sourire sarcastique.
– T’inquiète, ça risque pas.
Il y avait de quoi rire : finalement, quoi qu’il sorte de tout ça, pour lui, ce serait tout bénef. Il pourrait même piquer les nanas de Jesmond, les changer de crèche et encaisser le pognon.
Soudain, il se rappela lui-même à l’ordre. C’était de sa petite sœur qu’il était question, et lui, qu’est-ce qu’il était en train de faire ? Se chercher une bonne niche ? Il en avait oublié Kira pendant quelques minutes, comment était-ce possible ?
Il était bel et bien devenu le lèche-cul de Paulie, et ça commençait à lui faire peur. Il s’était dégotté une niche là où il n’aurait dû voir que la tanière d’un fauve.
***
Ravie, Monika ouvrit la porte à Joanie et l’accueillit avec un grand sourire : elle lui avait tellement manqué, sa bonne copine ! Depuis qu’elles étaient fâchées, tout le monde lui tournait le dos, amis et voisins confondus.
Les gens avaient toujours aimé Joanie et, sans elle, Monika n’avait pas un allié, pas une seule relation digne de ce nom. Grâce à Joanie, en revanche, elle avait des potes, du fric et un endroit où squatter matin, midi et soir. Ses incursions quotidiennes chez sa copine lui manquaient ; son amitié aussi. Surtout depuis qu’elle avait flambé l’intégralité du fric versé par les journaux.
– Entre, ma biche.
Joanie la serra dans ses bras.
– T’es un amour, Monika. Toi au moins tu m’as pas laissé tomber, je sais même pas quoi dire.
Elle avait envie de pleurer.
Monika haussa les épaules.
– T’es ma copine, Joanie, ma seule copine. Tu sais, je suis désolée pour toutes les emmerdes que je t’ai causées.
– Ecoute, Monika, répondit Joanie en souriant, tu m’as soutenue, c’est le plus important.
Quel plaisir de retrouver leur complicité d’antan ! Comme personne n’aurait pu dire combien de temps ça durerait, il valait mieux en profiter. Y avait pas de doute, elles se disputeraient avant la fin de la semaine, mais pour le moment, tout baignait.
– Et Bethany, elle est où ?
Joanie avait parlé avec une curiosité non feinte.
– J’en sais rien, Joanie, depuis que la petite Kira a disparu, c’est plus la même gamine.
Une fois n’est pas coutume, Monika semblait perturbée, soucieuse, même, de ce que pouvait penser et ressentir sa fille.
– Elles s’entendaient tellement bien, Mon. Ça me plaisait de les voir ensemble. Kira adorait Bethany, et ta fille adorait Kira.
C’était aussi la première fois qu’elle parlait de Kira sans pleurer ni revoir son visage, sans imaginer la terreur qui l’avait terrassée face à la mort. Oui, elle était morte, maintenant elle n’en doutait plus : si sa fille avait été en vie, elle l’aurait senti. Désormais, elle devrait vivre sans avoir jamais su ce que sa petite avait enduré avant de mourir.
Pour apaiser la tension qu’elle sentait chez son amie, Monika lança d’une voix forte :
– Qui aurait cru que Baxter pouvait faire des miracles, hein ? D’habitude, il serait plutôt le roi des cons, celui-là !
Joanie se mit à rire avec elle.
– Il a pas vraiment eu le choix, tu sais, Paulie y a mis son grain de sel !
Monika s’assit avec elle sur le canapé sale et la serra fort dans ses bras.
– Je suis contente qu’on se retrouve, ma grande, je me suis fait un sacré souci pour toi.
Monika dégageait, comme toujours, une odeur de vieille sueur mêlée à des relents de hamburger rance. Mais Joanie était contente de la sentir auprès d’elle, sa présence était rassurante et elle avait besoin de réconfort. En un sens, leurs disputes lui avaient manqué, Monika avait beau être la plus égoïste et la plus odieuse des femmes, il lui arrivait aussi de se montrer généreuse et gentille. Pas très souvent, d’accord, mais ça arrivait !
Elle était aussi capable d’écouter, et Joanie avait besoin de quelqu’un auprès de qui elle pourrait s’épancher.
– Tu t’es fait combien, avec les journaux, Mon ?
Monika se renfrogna aussitôt.
– Pas des masses, juste de quoi mettre un peu de beurre dans les épinards.
Joanie eut un grand sourire :
– J’espère bien !
La face de lune de son amie s’illumina de soulagement : le sujet tabou avait été abordé et, ouf, elle était pardonnée. Rien d’étonnant, d’ailleurs : personne ne la comprenait aussi bien que Joanie.
– Il m’en reste un peu. Si tu veux, je te paye un sapin pour retourner à Sheffield !
Elles s’esclaffèrent en chœur.
– Même Baxter en était baba, Joanie, il arrivait pas à le cacher.
Elle se servit un autre verre.
– C’est bizarre, je dois boire plus que je crois, j’avais pas l’impression que cette bouteille était vide, hier au soir ! dit-elle en riant. C’est comme si, nous deux, on pouvait pas rester fâchées, tu trouves pas ? Je suis drôlement contente que tu sois revenue, tu le sais, hein, ma Joanie ?
Celle-ci secoua tristement la tête.
– Bien sûr que je le sais, ma grande, et pour moi, c’est pareil.
– Je serais allée avec toi à Sheffield, si tu me l’avais demandé.
– Je sais, Mon.
– Ça a dû te faire du bien, non ?
Joanie acquiesça dans un sourire, mais elle garda ses sentiments pour elle, Monika n’aurait pas compris.
Pas mieux qu’elle, à vrai dire.
L’arrivée de Bethany lui évita de répondre. Joanie se souvint qu’elle avait trié les affaires de Barbie dans la chambre de Kira et qu’elle en avait mis de côté pour elle. La gamine ne recevait pas souvent de jouets et Kira aurait sûrement voulu que sa copine en profite. Pas sûr, en revanche, que Bethany les accepte.
– Tiens, tu tombes bien, justement je voulais te voir.
Bethany blêmit.
– Pourquoi tu veux me voir, Tatie Joanie ? Je sais rien, moi, je te jure.
Elle avait l’air terrifiée. Les deux amies échangèrent un regard perplexe et Monika haussa les épaules comme pour tout dire : « C’est quoi, cette histoire ? »
– A qui tu crois que tu parles, espèce de petite salope !
Merde ! Elle retrouvait à peine sa copine et voilà que sa garce de fille venait tout gâcher ! Y avait de quoi enrager !
– Lui parle pas comme ça, Mon. Viens par ici, ma petite chérie.
Joanie tendit les bras pour lui faire un gros câlin : Bethany, qui n’était pas gâtée en la matière, avait toujours aimé ça. Mais elle ne bougea pas, elle était comme paralysée.
– C’est vrai, moi je sais rien du tout !
Et elle se mit à pleurer.
– Et qu’est-ce que tu fous ici, d’abord ? On n’a pas besoin de toi, dégage ! hurla Monika.
Sidérée, Joanie la tira par le bras pour l’empêcher de frapper sa fille. Bethany avait les yeux écarquillés par la peur, mais manifestement, ce n’était pas sa mère qui l’effrayait.
– Qu’est ce qui ne va pas, Bethany ? Tu peux me parler, tu sais.
– J’ai jamais rien dit ! Mais ils voudront pas me croire si tu continues à venir ici.
Monika se mit à crier :
– Mais putain, qu’est-ce que tu racontes, Bethany ?
Elle regarda Joanie.
– Tu vois comment elle est, elle me rend dingue, cette petite conne !
– La ferme, Monika ! fit Joanie d’un ton sec.
La petite avait l’air bouleversée. Inquiète, Joanie s’approcha et s’agenouilla devant elle, il y avait anguille sous roche et elle était bien déterminée à savoir de quoi il s’agissait.
– Dis-moi qui te fait peur, Beth ? Tu peux me le dire, tu sais, je m’en occuperai. Et si je ne peux pas, Jon Jon le fera. N’aie pas peur, ma chérie, dis-moi juste ce qui ne va pas.
Elle sourit à la gamine pour tenter de la calmer.
– T’auras pas d’ennuis, je te le promets.
Bethany avait l’air abasourdie. Devant son petit visage grassouillet et tout chiffonné, ses yeux pleins de larmes et sa tignasse crade et tout emmêlée, Joanie se sentit fondre.
– Raconte-moi ce qui te tourmente.
– Je peux pas, Joanie, me fais pas parler, s’te plaît. Ils vont s’en prendre à moi, je le sais, tu les connais pas.
Et elle éclata en sanglots en tordant ses mains aux ongles rongés. Même si elle avait maigri, elle restait quand même bien en chair. Cette gosse était un vrai paquet de nerfs, mais Monika étant Monika, elle ne s’en était même pas rendu compte.
Joanie l’embrassa avec douceur.
– Raconte-moi et je te promets que je réglerai le problème.
Joanie ne s’en était pas aperçue tout de suite, mais Bethany puait l’alcool. Elle tenait dans ses bras une Monika miniature.
– Retourne dans ta chambre, Beth, je te rejoins.
La gamine fila en courant, ravie d’avoir une excuse pour s’éclipser.
– Elle sent l’alcool, Mon.
Celle-ci se mit à rire.
– Tu m’étonnes ! Tu la connais, non ? Tu te rappelles pas, la cuite au Bacardi avec Kira ?
Agacée, Joanie hocha la tête.
– Non, ce que je veux dire, Mon, c’est qu’elle a une haleine d’alcoolo. Elle boit, cette gosse.
Monika ne captait toujours pas. Les faits et gestes de sa fille la laissaient de glace, à ses yeux, Bethany n’était qu’une sorte d’appendice plus ou moins gênant. Une photo, tout au plus, le rappel d’un passé disparu. Sa mère la garderait avec elle jusqu’au jour où elle serait assez grande pour s’en aller, et alors, adieu, ma jolie. C’était bien ce que faisaient la plupart des gens avec leurs gosses, non ? Ils s’en occupaient le temps qu’ils soient prêts à partir, puis ils poussaient un grand ouf !
Mais connaissant Joanie, Monika prétendit s’inquiéter en espérant donner le change.
– Mon, ma grande, elle picole, cette gosse.
– Telle mère, telle fille, hein ?
Elle en avait déjà marre. Bethany ne l’avait jamais intéressée bien longtemps, même quand elle était bébé, elle ne s’en occupait qu’au gré de ses envies. Et ça, ça remontait à pas mal de temps.
Joanie ferma les yeux de désespoir. Cette femme avait tout, elle avait une fille qui l’aimait, et elle s’en contrefichait. Elle ne savait pas ce que pouvait représenter la terreur de voir son enfant disparaître. Si cela lui arrivait, elle se contenterait peut-être de hausser les épaules, satisfaite, au fond, d’être débarrassée d’un problème.
Joanie s’efforça de ravaler sa colère ; après tout, Monika traitait sa fille comme on l’avait traitée elle-même.
La mère de Monika était toujours vivante ; en fait, elle pétait la forme. Ses enfants, aujourd’hui comme hier, elle s’en fichait éperdument. Ce qui n’avait d’ailleurs pas l’air de les troubler outre mesure, ils n’avaient jamais connu autre chose. Monika était incapable d’éprouver des sentiments profonds, c’était pas son truc.
– Je vais voir comment va Bethany, d’accord ?
Trop occupée à remplir leurs verres, Monika n’écoutait plus, Bethany avait disparu de ses préoccupations.
– Va lui dire qu’elle est consignée dans sa chambre, cette petite merdeuse.
– De qui tu crois qu’elle veut parler, Mon ? Qui est-ce qui peut lui faire peur à ce point ?
Monika roula les yeux au ciel.
– Putain, mais tu la connais, elle adore faire du cinéma. Fais pas attention, Joanie, elle oubliera. Elle a toujours ouvert sa grande gueule à tort et à travers, elle passe sa vie à se fourrer dans la mouise.
Elle avala une bonne gorgée d’alcool.
– Elle est tout le temps fourrée avec cette Lorna, encore une vraie chieuse, celle-là. D’ailleurs, ça me ferait un peu d’air, si elle pouvait aller vivre chez elle. Pour ce qu’elle dort encore ici, ça changerait pas grand-chose.
Joanie se tourna pour aller voir la petite.
– Laisse tomber, Joanie, le mieux, avec elle, c’est de pas faire attention. Tu crois qu’elle est dans un gros coup, mais on saura jamais le fin mot de l’histoire.
– Non, non, elle a vraiment un truc qui va pas. Sers-moi un verre, je reviens dans une minute, d’accord ?
– Comme tu veux.
C’était énervant, à la fin ! Elle voulait être avec Joanie et, comme toujours, c’est à Bethany qu’on s’intéressait. L’œil rivé sur les bouteilles vides, Monika lança :
– Je descends chercher de la vodka !
Joanie se contenta de hocher la tête et se dirigea vers la chambre de Bethany. Elle trouva la petite sur son lit, son petit corps dodu roulé en boule, les joues maculées de crasse et de larmes. Elle avait besoin d’un bon bain et de vêtements propres. Joanie avait toujours eu envie de laver Bethany, et d’ailleurs elle l’avait souvent fait, dans le passé.
Elle s’assit au bord du lit et posa une main sur l’épaule de la gamine. Comme Bethany refusait de se retourner, elle lui embrassa le haut du crâne.
– Je ne partirai pas d’ici tant que tu ne m’auras pas dit ce qui ne va pas, ma chérie.
Bethany ne répondit pas, mais redoubla de pleurs en entendant la voix douce de Joanie qui tentait de la consoler.
Joanie était la seule personne qui se soit jamais montrée gentille et attentionnée envers elle, la seule qui l’ait invitée à venir dormir chez Kira, le soir du réveillon de Noël, afin qu’elle ait une raison de se lever le lendemain matin. En général, pour Noël, Monika se pointait à l’heure du déjeuner, échevelée et à moitié saoule. Ce n’était pas bien grave puisqu’elle était avec Kira, qu’il faisait bien chaud et qu’elle avait eu des cadeaux. Joanie lui offrait toujours quelque chose de joli, un pyjama, des chaussons, un jouet.
Et tout ce qu’elle avait trouvé, elle, pour la remercier de sa gentillesse, c’était de la trahir.
– S’il te plaît, Bethany, dis-moi ce qui ne va pas. Je veux juste t’aider, ma puce.
La petite se redressa, secouée par les sanglots, serra Joanie dans ses bras et murmura :
– Si je te le dis, tu me promets de pas répéter que c’est moi ? Tu me le jures, Joanie ?
Celle-ci dégagea le visage de Bethany et sourit :
– Dis-le moi, ma chérie, je peux pas te promettre une chose pareille tant que je ne sais pas ce qui ne va pas.
– On pourrait pas aller chez toi ?
Joanie acquiesça.
– Et tu laisseras pas ma mère venir ?
– C’est à propos de Kira, c’est ça ?
Bethany fit oui de la tête, ses grands yeux toujours pleins de larmes. A tout juste onze ans, elle en savait plus que bien des femmes mariées, ses grands yeux marron le disaient clairement à qui voulait bien la gratifier d’un regard.
– Enfile ton manteau, Bethany, je me charge de ta mère.
Joanie accompagna la petite dans la rue, Bethany lui serrait la main tellement fort qu’elle lui faisait mal.
Elle n’avait pas envie d’entendre ce que l’amie de sa fille s’apprêtait à lui dire, mais il le fallait.
Elles cheminèrent en silence, mutuellement réconfortées par la présence de l’autre.
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