Jolie Poupée

Cole · Chapitre 22 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 19

 

 

Ce soir, on inaugurait leur nouveau salon, l’Angel Girls, et Jon Jon s’éclatait comme il ne l’aurait jamais cru possible après l’horreur qu’il avait traversée ces derniers mois.

Cette ouverture était tombée à pic : grâce à elle et grâce au Ciel, peut-être, la disparition de sa sœur devenait moins obsédante.

La soirée battait son plein, l’ambiance était géante et Angel Girls promettait de rapporter gros. Merci, Jon Jon ! Il était fier de ce qu’il avait accompli en si peu de temps.

Pour une fois, Paulie et lui avaient organisé la réception en bonne et due forme. En général, on faisait ça discrètement pour éviter les foudres des épouses vertueuses et celles d’autres bonnes âmes, plus inquiètes d’éventuels écarts conjugaux que de la réputation du quartier.

Aussi longtemps que tout le monde se tiendrait à carreau, ils avaient leurs chances de réussite. Ils avaient obtenu leur licence par l’entremise d’un cabinet juridique ; maintenant, il fallait éviter toute mauvaise publicité. Le règlement était clair : pas de bagarres dans la rue, pas d’altercations entre filles ni avec les clients, pas de jurons ni d’insultes et, surtout, pas d’alcool.

Mais ce soir, c’était différent : champagne et vin coulaient à flots, et la musique était canon. Bon ! Pourvu que tout se passe sans anicroche car, sous l’influence de son jeune lieutenant, Paulie avait investi des sommes colossales dans l’affaire.

Jon Jon avait passé ses sept dernières semaines, jour et nuit, sur le chantier qui s’était achevé en un temps record. Encore un bon point, évidemment, car Paulie était du genre à tout vouloir pour avant-hier. Jon Jon aussi, d’ailleurs.

L’Angel Girls était le nec plus ultra du luxe : cabines de massage dernier cri, huiles essentielles de premier choix, bougies parfumées, serviettes et draps haut de gamme… Ils n’avaient lésiné sur rien. Ils avaient tapissé les cabines de miroirs pour que les clients puissent se contempler en action sous tous les angles et dans toutes les positions, les murs avaient même été insonorisés afin qu’ils puissent s’égosiller à leur aise. Chaque pièce était équipée d’une platine laser et d’un lecteur DVD prêts à diffuser de la musique ou du porno soft, au gré de la clientèle. Tout était d’une qualité top du top et Jon Jon était fier d’en avoir été l’instigateur.

Ils avaient envoyé des invitations personnalisées à toutes les grosses boîtes des environs et les gens leur avaient répondu en masse. Leurs clients potentiels avaient du fric à la pelle, les filles étaient super canon et, cerise sur le gâteau, elles avaient appris à tenir une conversation avec naturel et intelligence – enfin, dans la mesure de leurs capacités… Disons que tant qu’elles resteraient au centre des conversations, il ne devrait pas y avoir de problèmes. Bref, c’était la première fois que Paulie se lançait dans une affaire aussi chicos.

Le sourire béat qu’affichait son patron réussit à détendre son jeune associé. Visiblement, Paulie faisait ses comptes en estimant le poids financier de ses invités ; comme ils avaient fixé le tarif à quatre cents livres la demi-heure, la thune n’allait pas tarder à inonder les caisses.

En trois mois, le salon serait amorti, ensuite, ce serait tout bénef.

D’ailleurs, ça ne pouvait que marcher. Les cadres de la City disposaient déjà de bars à hôtesses, mais pour l’Angel Girls ils avaient visé les hommes d’affaires stressés. Les filles avaient acquis de solides notions en aromathérapie, en Reiki et même… en secourisme. L’une d’elles avait d’ailleurs un diplôme de kiné sportive – que Jon Jon avait payé de sa poche, certes, mais on allait pas chipoter… Même si la fille était plus experte en gym acrobatique qu’en foot, elle l’avait, son morceau de parchemin.

Dans ce salon, tous les goûts seraient satisfaits, et c’est ce qui leur servirait de couverture ; il se trouvait simplement que ce spa parfaitement réglo employait, divine surprise, des masseuses plus que sublimes.

Jon avait veillé à ce qu’il y ait un certain nombre de femmes dans l’assistance et il avait recruté deux beaux gosses dans une agence d’escortes très discrète. Pour le moment, ils se baladaient dans la foule. Si le salon tenait ses promesses, ils seraient engagés à plein temps et se feraient un bon petit magot. Si certains clients préféraient les garçons, eh bien, pas de problème, ils pourraient satisfaire leurs désirs in situ.

Paulie considérait que les mecs de la haute étaient tous des tantouzes et il avait pour principe de répondre à toutes leurs demandes. Sans rire, on n’était pas là pour discuter du sexe des anges, quand même ! Le personnel avait appris à bichonner la clientèle avec diligence et efficacité, quelles que soient leurs orientations, comme on dit. Jon Jon avait également découvert que beaucoup de femmes ne rechignaient pas à s’offrir une bonne partie de cul, et Paulie était prêt à financer tout et n’importe quoi, pourvu que ça lui permette de… faire la culbute, si on peut dire.

En se frayant un passage entre les invités, Jon Jon aperçut son reflet dans un des grands miroirs du salon. Avec son costume noir Versace, sa chemise blanche à jabot et ses chaussures sur mesure, il déchirait, il était super classe.

Kira aurait été aux anges, elle qui adorait les gens qu’elle trouvait « flamboyants ». Inconsciemment, il arrangea ses dreadlocks et s’aperçut que Paulie l’observait. Celui-ci lui adressa un petit signe affecté, ce qui le fit sourire, puis pointa le menton en direction de son bureau. Aussitôt, au son de la musique R & B qui lui pulsait dans le dos, Jon Jon le suivit dans l’escalier recouvert de moquette.

Le bureau était une pièce austère et fonctionnelle : mobilier design en acier brossé, dessus de bureau en verre, parquet de chêne ciré, tout était à la pointe de la technologie moderne, de la clim’ jusqu’à l’insonorisation. Le refuge était monacal, en contraste absolu avec le luxe tapageur des cabines de massage de l’étage en dessous.

Paulie sourit.

– On est en train de faire un tabac, petit, je suis fier de toi !

Jon Jon savoura le compliment, il était sincère et venait du cœur.

– Content de l’entendre, Paulie. Tu sais, j’en ai chié des briques.

Paulie éclata de rire.

– Je sais ce que c’est, mon grand ! Mais laisse-moi te dire un truc : en bas, ils en raffolent. Ils vont pouvoir s’offrir un truc salace pour épater leurs potes et, en plus, régaler le pub avec des grivoiseries sur le canon qu’ils viennent de sauter… Et dire qu’ils raquent pour ça ! Encore, ce serait gratuit, je comprendrais qu’ils se vantent. Tu parles d’une bande de pauvres cons, ces mecs !

Ses propos illustraient bien avec quel mépris Paulie traitait sa clientèle ! Il détestait les types qui fréquentaient ses salons de massage : pour lui, c’étaient des paumés, des losers nés, pleins aux as, peut-être, mais des nullards. Point barre.

– Et j’imagine que tu connais la suite ?

Jon Jon secoua la tête :

– Non, laquelle ?

Paulie fit la moue avant de rétorquer d’un ton acerbe :

– Mais si, certaines des filles vont se tirer avec les clients. Parce que tu vois bien le genre de connards qu’on va se taper… des minables du style amoureux transi ! Bon, c’est pas un scoop, mais, franchement, j’ai jamais compris qu’un mec puisse épouser une pute. Les putes, c’est des filles qui se tapent le premier venu parce qu’elles ont ça dans le sang. Et c’est ça qui les pousse à vendre leur cul.

Jon Jon fixa Paulie sans mot dire, lui laissant le temps de se rendre compte de ce qu’il venait de dire. Ah, merde, se dit Paulie, mais pas question de faire des excuses, encore moins à un employé. Seulement voilà, il leur avait gâché la soirée.

Au bout d’un long moment de silence pesant, Paulie tendit la main à Jon Jon et fit avec douceur :

– Bravo quand même, mon grand, t’as bien travaillé.

Jon Jon hésita une seconde avant de lui serrer la main. Il admirait cet homme, il comprenait même ce qu’il avait voulu dire, mais sa loyauté allait d’abord à sa mère, ce qui d’ailleurs lui valait le respect de Paulie.

Les deux hommes étaient unis par un lien étrange dont l’affection n’était pas absente, loin de là. Il s’agissait d’un lien presque filial qu’ils acceptaient sans trop se poser de questions.

A ce moment précis, Linette déboula sans frapper dans le bureau. Elle lança un regard oblique à Jon Jon, s’attendant manifestement à ce qu’il quitte immédiatement la pièce.

– Je voudrais parler à Paulie… dit-elle d’un ton puéril et d’autant plus irritant qu’il sonnait faux.

Pour tout arranger, Linette était dans les vapes, il lui restait encore des traces de poudre blanche sous les narines. Tout pour plaire à Paulie, tant pis pour elle.

Elle marqua une pause avant d’ajouter, la voix cassée :

– Et seule !

Le sourire aux lèvres et le sourcil interrogateur, Jon Jon regarda son boss avec ironie avant de lancer d’une voix forte :

– Elle croit vraiment à ce qu’elle dit ?

Paulie se dirigea vers la fille à moitié à poil qui, en minaudant, lui adressa son plus beau sourire professionnel – deuxième bourde.

– Si tu recommences ce genre de connerie, lui dit-il d’une voix sourde plus terrifiante que des hurlements, y aura plus un seul mec pour vouloir te baiser gratis, et encore moins en payant ! Sale petite péteuse, va !

Linette se décomposa, comme pétrifiée. Elle avait cru pouvoir mener Paulie Martin par le bout du nez et elle tombait de haut. Elle n’était pas la première.

Paulie se mit à lui hurler dessus en pointant l’index vers la porte, comme un prof qui vire une collégienne de sa classe.

– Allez, file ! Dégage ! Et je te conseille de pas te repointer ici sans mon autorisation !

Au bord des larmes, Linette s’esquiva sans demander son reste. Paulie regarda Jon Jon et lui lança, rigolard :

– Tu leur en files long comme le bras et elles se paient ta gueule !

Jon Jon s’esclaffa. L’instant d’après, ils se gondolaient en chœur, tout malentendu oublié. Plus tard, ils allèrent rejoindre leurs invités et regarder se remplir les tiroirs-caisses.

***

 

Joanie avait toute confiance en le taxi qui l’emmenait à Sheffield. Un de ses anciens clients-devenu-ami lui avait dégotté ce chauffeur super discret, un Bosniaque sans papiers qui parlait mal l’anglais. C’était parfait, et comme, en plus, il n’aurait même pas dû prendre le volant, son silence lui était assuré.

Ce type était un clandestin en cavale depuis qu’on lui avait refusé le droit d’asile, c’était déjà un bon motif pour l’apprécier.

Comme ils filaient sur la M1 en direction du nord, Joanie s’adossa à la banquette pour tenter de récupérer quelques heures de sommeil. Mais excitée comme elle l’était, elle savait qu’elle n’y arriverait pas. Après avoir une fois de plus vérifié le contenu de son sac de voyage, elle se remit à sourire.

Elle était parée à toute éventualité et ne voulait plus qu’une seule chose : en finir une bonne fois pour toutes avec cette sale besogne.

Joanie avait toujours fait l’impossible pour protéger ses enfants et maintenant, elle devait montrer à Tommy comment réagit une bonne mère dont on attaque ses gosses. Et ça, c’était l’affaire de Joanie Brewer, pas celle de Jon Jon, et encore moins celle de la police. C’était son devoir à elle, la maman de l’enfant qu’il avait détruite, il fallait que le coupable soit châtié et c’était sa responsabilité.

Parce que si elle s’en remettait à la police – à condition, déjà, qu’ils établissent un lien entre Tommy et la disparition de Kira –, les flics l’enverraient dans un Quartier Spécial où il se la coulerait douce sans que rien changer à sa vie. Enfin, presque. Il aurait accès à un ordinateur et il aurait tout loisir de se taper des tasses de thé en veux-tu, en voilà. Ces détenus-là étaient classés et étiquetés comme « passifs ». Passif, lui ? Après ce qu’il avait fait ?

Elle tenait ces informations de ses amis ou voisins et des types qui avaient fait de la prison, ils lui avaient raconté que c’était comme ça qu’on traitait les prisonniers en isolement. En clair, ça signifiait qu’ils pouvaient faire ce qui leur chantait toute la sainte journée. Et tout ça parce qu’ils étaient déclarés « passifs ». Encore et toujours le même mot !

N’importe quel autre détenu se retrouvait sous les verrous vingt-trois heures sur vingt-quatre, mais eux, non. Pas du tout… Les pédophiles vivaient comme des coqs en pâte, elle le savait parce qu’on lui avait raconté des histoires tout bonnement incroyables là-dessus.

Joanie se chauffait toute seule, elle laissait monter sa colère car elle en aurait bien besoin pour réussir à mettre son plan à exécution. Il n’était pas question qu’elle se dégonfle au dernier moment.

Comme les détenus ordinaires haïssaient les pédophiles, et ils avaient bien raison, on mettait ces ordures dans des quartiers protégés. Alors, c’était pas scandaleux, ça ? En plus, comme l’horreur de leur crime les faisait rejeter par tous, ils se regroupaient pour éviter les représailles.

La plupart de ces types-là n’avaient jamais rencontré d’autres délinquants sexuels avant leur incarcération. Alors subitement, c’était Noël et le Jour de l’An à la fois. Inutile de continuer à se cacher, fini la solitude, terminé l’isolement. Tout à coup, ils se retrouvaient au milieu de leurs semblables et ils se sentaient normaux. Ravis, ils découvraient que leurs activités clandestines étaient des gestes aussi ordinaires que de préparer une tasse de thé à leurs codétenus. En tout cas, c’est ce qu’ils se racontaient.

Eh bien, grâce à elle, Joanie Brewer, Little Tommy, au moins, allait payer pour ses actes et plus jamais, jamais, il ne pourrait recommencer. Appuyée contre sa banquette, Joanie se mit à fredonner en essayant de se détendre. Le chauffeur la regarda dans son rétroviseur et lui sourit. Elle lui rendit son sourire et, s’allumant une énième cigarette, laissa son esprit retourner à la tâche qu’elle s’était assignée.

 

***

 

Chaque fois que Jeanette essayait de pêcher des renseignements sur Pippy Light, Karen et Jasper répétaient la même chose : Lorna Bright était la mieux informée, elle le connaissait depuis des années et était même sortie avec lui. Malheureusement, à cause des menaces de Jon Jon, Lorna évitait soigneusement Jeanette et se gardait même de lui adresser la parole quand elle la croisait dans les magasins.

Qu’importe, Jeanette était bien décidée à découvrir ce qu’elle voulait savoir, quel qu’en soit le prix.

Elle grimpa les marches menant au duplex de Lorna et frappa à la porte. Comme il était tard, elle se réjouit de pouvoir se dissimuler dans l’obscurité. Pourvu que l’endroit ne soit pas infesté de traîne-savates, il y en avait toujours un ou une pour cafter à Jon Jon, histoire de s’attirer ses bonnes grâces. Son frère était un dieu dans le quartier et on l’adulait, surtout depuis qu’il avait réglé son compte à Tommy.

Le fait d’avoir ébouillanté le pédophile lui avait donné un prestige immense. Tout gosse, Jon Jon était déjà un dur, mais désormais, c’était un dur respecté. Dans le milieu où ils vivaient, son frère incarnait le rêve de tout un chacun.

Quand Lorna lui ouvrit la porte, Jeanette sentit une odeur de skunk lui sauter aux narines, la fille était complètement défoncée. Avec un sourire hésitant, elle lança :

– Ça va, Lorna ? Et ton bébé ?

Lorna ne trouvait rien d’anormal à ce qu’on vienne frapper si tard à sa porte pour venir s’enquérir de sa gosse. Pour elle et ses soi-disant copains, ce genre de visites faisait partie des choses courantes.

– Bon alors, tu me laisses entrer ?

Lorna s’effaça et Jeanette se glissa dans l’entrée qui empestait une odeur âcre. Le living n’était éclairé que par la télé qui restait allumée en permanence. La petite, couchée à même le sol, avait sali sa couche et ici aussi, ça schlinguait. Sur le canapé, un type à poil et luisant de transpiration ronflait comme une forge.

Le bébé se mit à pleurer, Lorna le repoussa du bout de son pied crasseux, puis, s’agenouillant sur la moquette, elle lança gaiement :

– Qui c’est la petite merdeuse à sa maman ?

Jeanette soupira.

– Tu veux que je la change ?

La junkie la jaugea d’un regard qui disait : chouette, une corvée de moins ! Tu parles d’une salope, se dit Jeanette.

– Les services sociaux vont passer la prendre demain, ils ont déjà emmené Laetitia. Tu parles d’une chieuse, celle-là, elle était tellement jalouse de sa sœur qu’elle voulait lui coller des baffes !

Et Lorna éclata de rire :

– Toute façon, moi, j’ai besoin de souffler. Je serais contente qu’elle se barre quelques semaines, comme ça je pourrai pioncer un peu !

Personne n’était dupe : ces quelques semaines allaient devenir des mois. L’aînée de ses filles était née maigrichonne et affublée d’un pied-bot. Lorsque Lorna s’était décidée à aller la chercher à l’hôpital, la petite avait déjà quatre mois, les infirmières avaient refusé de la confier à une inconnue, elle n’était jamais venue voir sa gosse.

Même la mère de Lorna admettait qu’elle n’avait pas su où se mettre quand les infirmières avaient déclaré : « Mais madame, on ne vous a jamais vue, vous pourriez être n’importe qui ! »

Il avait fallu l’intervention de deux assistantes sociales et une décision de justice pour que l’hôpital accepte de rendre la petite à cette maman si peu aimante. Lorna avait gardé sa fille un certain temps pour toucher les allocs, puis la petite était passée de foyer en foyer. C’était une jolie petite très agitée et sa cadette suivrait la même voie, c’était couru d’avance.

– Tu l’as appelée comment ?

Loran soupira.

– Trelayne Sioux.

Jeanette ne put s’empêcher de sourire.

– Encore un coup de Jerry Springer19 ?

Lorna éclata de rire :

– Bingo ! Ils ont pas des noms géniaux, ces Américains ? Je voulais pas que ma gosse soit comme tout le monde, et à mon avis, le nom, c’est super important, tu trouves pas ?

Hélas, Lorna était sincère.

– T’inquiète, elle est bien barrée, rétorqua Jeanette.

Trop défoncée ou trop conne, Lorna ne pigea pas la vanne.

– Tu m’as toujours pas dit ce qui t’amène, dit-elle en regardant Jeanette changer le bébé d’une main experte.

– Attends une minute.

Une fois que Trelayne fut propre et rhabillée, Jeanette la prit tendrement dans ses bras.

– Elle crève de faim. T’as ce qu’il faut ?

Lorna se leva d’un bond.

– J’oublie toujours qu’il faut leur donner à manger sans arrêt… Tu vois, vaut mieux qu’ils l’emmènent un peu, le temps qu’elle devienne plus facile…

Elle revint avec un biberon qu’on lui avait manifestement fourni à la maternité et qui sortait tout droit du frigo. Malgré ça, Trelayne se jeta dessus et se mit à téter goulûment et le serrant dans ses mains. Ses petits ongles étaient déjà noirs de crasse et elle avait une ecchymose sur la pommette. Une petite attention de Laetitia, ou de Lorna, qui avait accusé la pauvre gamine.

Jeanette revoyait sa mère donnant le biberon à Kira. Sa petite sœur avait toujours senti bon, elle était propre et bien soignée. Curieusement, cette scène lui fit prendre conscience à quel point Joanie avait été une bonne mère.

– Dis donc, lança Lorna, mais t’es une vraie pro ! Toi aussi, tu devrais en faire un !

Même si c’était dit comme un compliment, la remarque choqua Jeanette. Cette Lorna n’avait donc qu’une seule ambition dans la vie, fabriquer des gosses pour toucher les allocs ? Tu parles d’une existence ! Non seulement pour Lorna, mais aussi pour ses malheureuses gamines qui seraient trimballées de foyer en foyer avant de reproduire la même histoire : vas-y, attrape tout ce que tu peux, puisque c’est ton droit !

Voilà, ton droit, c’était justement l’expression qui énervait Joanie quand elle discutait avec Monika qui refusait d’admettre qu’il fallait payer des impôts pour bénéficier des aides de l’Etat. Incapable de suivre la logique, Monika ne comprenait pas qu’allocations chômage et autres prestations sociales étaient là pour vous remettre sur pied, pour vous aider à retrouver du boulot, en aucun cas pour devenir un mode de vie.

Brusquement, en regardant Lorna, Jeanette comprit pourquoi sa mère l’avait toujours emmerdée pour qu’elle fasse des études.

Et ben, c’était trop tard…

Lorna ouvrit deux canettes de Red Stripe, en posa une devant Jeanette et s’enfila une bonne gorgée avant de laisser échapper un rôt retentissant.

Le type qui était sur le canapé se retourna en grognant, Lorna ne lui jeta pas un regard. Un début d’érection gonflait son caleçon douteux. Jeanette en eut la chair de poule.

– C’est qui, ce mec ?

Lorna haussa les épaules.

– Un certain Peter Trucmuche… C’est un type que j’ai rencontré au pub hier, il avait gagné un paxon aux courses. Normalement je devrais pas… enfin… tu vois ce que je veux dire, mais bon, j’étais bourrée, comme d’hab’…

C’était franchement trop marrant, elle éclata de rire.

– Alors, Jeanette, qu’est-ce que t’es venue foutre ici ? Parce qu’on peut pas dire que ton frangin me porte dans son cœur, si ?

– Tu rigoles, Lorna ? Il va quand même pas décider qui je dois voir ou pas voir !

– C’est pas lui qui t’a envoyée ?

Au grand soulagement de Lorna, Jeanette fit un signe de dénégation.

– T’es folle ou quoi ? Je suis pas sa bonne !

Elle n’aurait pas pu mieux dire.

– Et la petite, je la couche où ?

Lorna l’emmena dans une petite chambre qui contenait un matelas, un dessus-de-lit et un couffin. Rien d’autre, pas même un jouet. Deux couches souillées gisaient sur le matelas et l’odeur était à tomber, Laetitia avait dû faire pipi au lit.

En couchant le bébé dans son couffin, Jeanette dit tout doucement :

– Elle est belle. C’est vrai que c’est Pippy Light, le père ?

Lorna haussa les épaules.

– Ça se pourrait… Mais, comme t’as vu, elle est blanche. Sur la couleur, au moins, j’ai aucun doute !

Elle se marrait. Le bébé remua dans son couffin.

Jeanette eut une grimace de dégoût. Heureusement, Lorna se méprit sur son sens et lui lança un clin d’œil complice :

– Surtout faut pas qu’elle se réveille, hein ?

Elles sortirent sur la pointe des pieds, Jeanette avait le cœur serré. Quelle crasse ! La pauvre petite était couchée dans un couffin posé à même le sol, aussi cradingue que ses vêtements et les draps souillés. Enfin, au moins elle était propre et rassasiée, même si ça mère n’y était pour rien. Lorna aurait sans doute fini par s’en occuper, en tout cas il fallait l’espérer… car, par ici, on n’était pas du genre à appeler la police ni à alerter les services sociaux. Pourtant, pour la première fois de sa vie, Jeanette prenait conscience de leur utilité.

Bien sûr, elle avait vu des gosses sales et dépenaillés jouer dans la rue jusqu’à pas d’heure, mais ils avaient le ventre plein et on les aimait, même si c’était un peu au petit bonheur la chance. La fille de Lorna, elle, hanterait ses nuits. Aussi sûr qu’elle s’appelait Jeanette.

Tout en sirotant sa Red Stripe, elle regarda Lorna s’évertuer sans succès à ranger sa cuisine.

– Comment ça se fait que tu t’intéresses à Pippy Light tout d’un coup ?

– Non, je demandais, c’est tout.

– Et ton frère, il est au courant ?

Jeanette sourit.

– Dis donc, y sait pas tout, même si ça lui plairait de le croire !

Hou là, le blasphème ! Horrifiée, Lorna ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes.

– T’es vraiment une garce, toi ! Si tu veux voir Pippy, il est chez lui pratiquement tous les jours. Mais fais gaffe, Jeanette, va pas t’embarquer avec ce gars-là. Si c’est des clients que tu cherches, je pourrai te donner le nom de types moins lourds que lui, si tu vois ce que je veux dire.

Elle se gratta la tête d’un geste machinal.

– Tu sais, ça m’arrive de prospecter pour lui, à l’occasion, il m’aime bien, Pippy. Il me fournit de la dope quelquefois quand je suis en manque. En échange, je couche avec lui, mais tu sais, y a pire… Alors, fais gaffe. Dès qu’il te verra, il faudra que tu tapines pour lui : t’es encore mineure et c’est son péché mignon, les collégiennes…

– Et il paye bien ?

Lorna la regarda droit dans les yeux.

– T’y penses pas sérieusement, quand même ?

Une fois de plus, Jeanette haussa les épaules.

– Toute façon, il aurait trop peur de mon frère…

Lorna secoua la tête.

– Qui, Pippy Light ? Mais tu planes complètement, ma pauvre chérie ! Il serait aux anges ! Ils se fendraient la gueule, avec Jesmond, ils ont peur de personne, ces deux gars-là !

Elle avait prononcé ces derniers mots d’un ton bravache. Après tout, ils étaient ses potes.

– Alors, il habite où ?

– Sérieux ?

Jeanette hocha la tête.

– Sûr.

– Bouge pas, j’l’appelle !

Quel pied ! Elle allait faire d’une pierre deux coups ! D’abord, Pippy allait la remercier pour services rendus, et puis Jon Jon allait payer pour ce qu’il lui avait fait ! L’assistante sociale devait passer prendre la petite et, avec la thune que Pippy allait lui filer pour Jeanette, elle s’en mettrait plein les poches et les narines avant midi.

Finalement, tout s’arrangeait toujours !

***

 

Arrivée à Sheffield peu après dix heures du soir, Joanie appela immédiatement le numéro qu’Errol leur avait donné. On lui indiqua une cité située en lisière du centre-ville. En grimpant l’escalier de béton menant chez celui qui devait la conduire à Tommy, elle regarda autour d’elle. Ç’aurait pu être n’importe où ; à part l’accent des gens dans la rue, elle se serait crue aussi bien à Londres qu’à Cardiff, Glasgow ou Manchester. Partout où on avait construit des cités-dortoirs pour y loger les exclus, en somme. Elle reniflait les mêmes relents de pisse, de sueur et de friture, et, derrière l’odeur de la pauvreté, celles de l’alcool et de la drogue. Elle reconnut l’odeur musquée si familière des héroïnomanes. Dans l’entrée, elle en avait croisé deux qui avaient tourné leurs yeux éteints pour la regarder s’engager dans l’escalier. La fille, un vrai sac d’os tonitruant, ne l’avait laissée passer que de très, très mauvaise grâce. Le garçon, plus jeune, était mal rasé et il avait les cheveux en bataille. Il n’aurait pas bougé d’un poil si une fanfare avait fait intrusion dans ce hall glacial. Il planait loin, bien loin d’ici ; quand il atterrirait, il se crasherait plus dur qu’une navette spatiale. Mais, pour l’instant, il était parti. Parti et heureux.

Joanie frappa un petit coup à la porte de l’appartement. Une femme aux cheveux orange vif l’accueillit avec un sourire chaleureux.

– Joanie ?

Celle-ci acquiesça.

– Entre, entre, ma belle ! T’as pas eu trop de mal à nous trouver ?

Joanie fit non de la tête, elle était incertaine, terrifiée.

L’intérieur de l’appartement était exactement l’inverse de la cité : les murs étaient peints de couleurs vives, tout était impeccable et clair, les lampes et les bougies répandaient une lumière et un parfum agréables où se mêlaient des odeurs d’ylang-ylang, de jasmin et lavande. L’entrée était rose vif et un poster encadré de Marilyn Monroe faisait face à la porte.

Dans le living vert profond, des meubles vert pâle de chez Habitat côtoyaient des tables en verre et acier. Joanie se sentit soulagée : si l’appartement avait été sale ou négligé, elle aurait tourné les talons illico pour rentrer chez elle. Au fond, c’était peut-être bien ce qu’elle avait envie de faire…

Mais non, il fallait rester : il était trop tard pour reculer, cette certitude était terrifiante. La femme sourit en découvrant des dents irrégulières mais très blanches. Elle était beaucoup plus âgée que Joanie ne l’avait imaginé.

– Qu’est-ce que je t’offre : une tasse de thé, un verre, ou les deux ?

Joanie eut un sourire timide.

– Vodka ?

– Ah tiens ! Une collègue !

Cinq minutes plus tard, les deux femmes étaient confortablement installées sur le canapé avec une vodka Coca bien tassée à la main.

– Tu m’as l’air bien énervée, ma grande, dit la femme.

Joanie sourit.

– C’est peut-être parce que je le suis…

La femme lui tendit la main :

– Je m’appelle Marie Drinkwater, ou Drinkvodka, si tu préfères…

Joanie éclata de rire. La femme poursuivit d’un ton plus grave :

– Ma fille aussi s’est fait assassiner. Elle avait sept ans quand elle a disparu, on l’a retrouvée trois jours plus tard chez un voisin. C’était un type sympa, en tout cas, tout le monde le croyait. Il l’a violée et emballée dans un sac poubelle. On l’a retrouvée dans sa chambre, au fond d’un placard. Bien sûr, c’était pas la première fois… Il avait déjà fait deux ans pour agression sexuelle et huit pour meurtre. Imagine-toi qu’il a même participé aux recherches avec nous. Tu sais, à ce moment-là personne n’aurait pensé qu’il puisse être arrivé quelque chose de grave à ma fille…

Marie vida son verre en deux gorgées.

– D’ailleurs, tu es passée devant son appartement en venant ici. Sa mère y habite encore. La brave femme, elle a été complètement détruite par ce qui s’est passé.

Marie se resservit généreusement.

– Avant ça, je n’avais jamais bu une goutte d’alcool… Aujourd’hui, je me demande pourquoi je continue à vivre alors qu’elle est morte, que le soleil de ma vie est parti. Tu vois, Joanie, les gens compatissent, mais tant que ça ne leur est pas arrivé personnellement, ils ne savent pas de quoi ils parlent. Souvent, on lit dans le journal qu’un gosse a disparu, c’est horrible, on serre ses enfants dans ses bras, soulagé que ce ne soit pas à eux que c’est arrivé. Et puis on éteint la télé et on oublie tout ça, jusqu’à la prochaine fois…

Elle laissa son regard glisser par la fenêtre avant d’ajouter d’une voix triste :

– Personne ne peut savoir ce que c’est, la nuit, de revoir leur visage et de se demander s’ils vous ont appelée. Mais nous, on sait qu’ils l’ont fait, parce qu’on est leur maman et que, pour un enfant, sa maman représente absolument tout. Les gosses, ils croient qu’on peut tout faire, seulement, on n’a pas été là quand ils ont eu besoin de notre aide. Ou de nous.

Elle attrapa la main de Joanie.

– Et puis après, au procès, on te fait voir la pourriture qui a tué ta fille écoper des clopinettes et toi, tu sais que ce type va ressortir d’ici quelques années. On te l’a dit, que la plupart des pédophiles récidivent dans les six semaines ? Pour moi, c’est la faute aux psys : ces gens-là, ils qui se croient capables de guérir les incurables. Tu parles, un gars qui fait une fixation sur les jambes, il la gardera. Et c’est pareil pour un obsédé des seins… Alors le type qui aime les enfants, ce sera toujours des enfants qu’il voudra. Vas-y, tue-le, ma grande, ou alors laisse-moi le faire à ta place, je sais ce que tu ressens, tes yeux parlent pour toi.

Et, serrant la main de Joanie, elle ajouta doucement :

– Il n’y a pas de justice dans ce pays. En tout cas, pas pour les victimes. Le fric et les biens matériels, il y a que ça qui intéresse les tribunaux. Crois-moi, le braqueur se fera toujours plus lourdement condamner que le pédophile…

Joanie pensait avoir enfin rencontré une âme sœur – elle ne se trompait pas. Marie comprenait mieux que personne ce qu’elle vivait puisqu’elle était passée par là.

Maintenant, il fallait agir.

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