Jolie Poupée
Prologue
La première chose que vit Joanie Brewer en ouvrant la porte, ce fut des policiers en uniforme. Elle tenta de la refermer comme elle l’avait fait si souvent dans sa vie. Sans succès.
Lorsqu’une botte déterminée vint se poser sur le paillasson, elle soupira :
– Puisque je vous dis qu’il n’est pas là… Il vient de sortir, il a passé la journée avec moi. Alors, quoi que vous lui vouliez, ça peut pas être lui.
– Joanie…
Le policier en civil la regarda quelques secondes, puis baissa les yeux vers ses pieds minuscules, chaussés de mules roses ornées de plumes d’autruche et aux talons de plastique éculés. La lumière crue de l’entrée durcissait son joli visage. Ses cheveux décolorés, relevés au sommet du crâne, et ses traits anguleux lui donnaient l’air d’un animal revenu à l’état sauvage. Sans sa couche de maquillage habituelle, Joanie paraissait plus âgée. Elle ressemblait à ce qu’elle était : une femme usée. Usée jusqu’à la corde.
Seuls ses yeux bleus laissèrent filtrer une émotion réelle. Du désespoir. Elle venait de comprendre pourquoi ils étaient là et refusait d’entendre ce qu’ils s’apprêtaient à lui dire, même si c’était inévitable.
– Je suis désolé, Joanie. On peut entrer, ma grande ? demanda l’inspecteur Baxter.
Elle leur ouvrit sa porte à la peinture écaillée, à moitié défoncée ; son attitude avait complètement changé.
– Autant qu’on en finisse, alors.
Aucun des trois hommes n’arrivait à soutenir son regard. Une femme policier, une brune aux seins fermes et pleine d’assurance, l’attrapa doucement par le bras. Joanie la repoussa d’un mouvement d’épaule si violent qu’elle faillit en perdre l’équilibre.
L’atmosphère était pesante, tendue. Ils étaient là contre leur gré, conscients de ne pas être les bienvenus.
Joanie les fit entrer dans le living. Leur mine interloquée lui procura un pincement de satisfaction. Au milieu de cette pièce pauvrement meublée mais d’une propreté impeccable trônaient un écran plat panoramique et un lecteur DVD dernier cri. Elle sourit :
– Tout est payé, rubis sur l’ongle. Les factures sont dans la cuisine.
La policière tourna la tête vers une porte, celle de la cuisine justement, et lança :
– Et si je faisais du thé ?
Personne ne répondit. Joanie prit un siège et leur fit signe de l’imiter.
– Vous l’avez trouvée, c’est ça ?
L’inspecteur Baxter acquiesça.
Elle retint ses larmes, aucun des hommes ne pouvait la regarder en face.
– Et elle est morte.
Le policier acquiesça de nouveau.
Joanie se couvrit le visage des mains, éclata en sanglots et poussa un hurlement rauque, désespéré. Elle se ressaisit, sécha ses larmes, releva la tête, et balaya la pièce du regard en ravalant ses émotions comme elle l’avait fait toute sa vie. Plutôt crever que de pleurer devant ces connards.
Soudain, son visage s’éclaira : elle venait d’apercevoir, dans un cadre posé sur la cheminée, la dernière photo de classe de Kira, sa Kira aux yeux bleus pétillants de joie. Quelle belle petite fille… c’était une enfant délicieuse… et sa petite dernière, née hors mariage comme les autres. Sa préférée.
Son cœur se mit à battre à tout rompre. Un instant, elle crut qu’elle allait défaillir.
– Je vous l’avais bien dit que c’était pas une fugue ! Mais vous avez pas voulu me croire, hein ? lança-t-elle d’un ton accusateur. Jamais elle m’aurait quittée, ma petite. Jamais ! Seulement, voilà, y en a pas un qu’a voulu m’écouter !
Du sac qu’il tenait sur ses genoux l’inspecteur sortit une robe trop petite pour une enfant de onze ans. Kira était comme sa mère, un petit modèle, une miniature. La robe, toute souillée, avait été blanche et imprimée de petites fleurs bleues. Pas de mystère, Joanie savait exactement ce qui était arrivé à sa fille.
– On a trouvé ça avec le corps. Il faudrait que tu…
Elle lui arracha la robe et s’en couvrit le visage. Ça ne sentait rien, à part la crasse et la haine. Rien à voir avec le parfum fleuri et ensoleillé d’une enfant de onze ans à l’orée de sa vie de femme. Une gamine qui avait la vie devant elle. Joanie revoyait Kira rire aux éclats, raconter des blagues. Sa fille était une gentille petite, une enfant facile.
Lorsque la policière entra avec le thé, Joanie sentit ses yeux se remplir de larmes. Pourtant, malgré sa détresse, elle se réjouit que la jeune femme ait choisi les mugs réservés aux invités. C’est important d’être entouré de belles choses.
Surtout un jour comme celui-là.
On lui parlait, elle voyait bouger leurs lèvres, mais elle n’entendait rien. Rien, sauf la voix de sa petite fille qui appelait sa mère, sa maman qui ne venait pas.
Elle se mit à se balancer d’avant en arrière en s’accrochant aux restes de la robe, répétant dans un murmure : « Mon bébé, mon bébé… »
Un des policiers suggéra d’un ton attristé :
– J’appelle le toubib ?
L’inspecteur hocha la tête et sirota son thé.
Elle avait beau être ce qu’elle était, cette Joanie, elle qui était connue comme le loup blanc par tout le commissariat, ils n’avaient plus devant eux, à présent, qu’une femme dont l’enfant venait d’être brutalement assassinée.
Quelle saloperie, cette histoire ! Il aurait dû apporter de la gnole, tiens. Oh, pas pour lui, non, mais pour cette femme brisée qui était assise devant eux.
Ce n’était plus la Joanie Brewer qu’il avait connue, la prostituée alcoolo et grande gueule qui avait donné naissance à une sacrée bande de truands. C’était une mère endeuillée qui pleurait son enfant kidnappée dans la rue, manipulée et abusée, avant d’être abandonnée comme un tas d’ordures.
Il finit son thé en silence.
Joanie avait retrouvé son calme, elle avait les yeux dans le vague. On ne pourrait plus rien en tirer pour l’instant.
Enfin, le médecin arriva.
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