Jolie Poupée
Chapitre 12
Jamais l’inspecteur Baxter n’aurait imaginé qu’un jour Joanie puisse lui faire autant pitié. La pauvre femme avait pris vingt ans en une nuit, elle avait le teint gris et le regard mort. A l’observer de plus près, il remarqua pourtant dans ses yeux la même terreur que chez toutes les victimes qu’il avait croisées au cours de sa longue carrière de policier.
Il n’avait jamais aimé cette femme, ni aucun des membres de sa famille, mais son aversion naturelle n’empêchait pas la compassion. Déjà elle s’avouait vaincue, l’espoir la quittait peu à peu. Il le lisait dans ses yeux, dans son attitude.
Jusqu’ici, les Brewer ne lui avaient inspiré qu’un certain mépris mâtiné de haine ; au fil du temps, Joanie avait donné naissance à un vrai tsunami de petits criminels. Jon Jon était un dealer, glandeur et violent ; sa sœur, Jeanette, une petite emmerdeuse qui avait fait ses premiers pas en piquant dans les magasins. Leur nom était même devenu synonyme de « fugue » : au commissariat, on disait « faire une Brewer ». Mais cette fois, il n’y avait pas de quoi rire. Joanie ne s’était jamais mise dans un état pareil à l’époque où Jeannette se faisait la malle.
En entendant le nom de Kira Brewer, Baxter s’était résigné au pire. Et merde, ras le bol de ces petits voyous ! Belle erreur. Manifestement, cette gamine était un œuf de coucou que toute sa famille couvait avec dévotion.
Il ressentait une immense tristesse pour Joanie et même pour Jon Jon, leur désespoir se lisait comme à livre ouvert. Baxter devinait, sans l’avoir jamais vécue, l’horreur de l’épreuve qu’ils étaient en train de traverser.
– Tu te sens capable de parler à la télé, Joanie ?
Elle fit oui de la tête.
Ils avaient décidé de lancer un appel à l’échelle nationale, avec l’espoir que Kira aurait été aperçue quelque part. En espérant, plutôt, que si quelqu’un la détenait, il la laisserait partir ; mais de cela, il n’avait pas soufflé mot à Joanie.
– Bien sûr, ça ira très bien.
Elle était prête à tout et à n’importe quoi pour retrouver sa fille.
– Vous croyez qu’on l’a kidnappée, Mr Baxter ?
– Ne spéculons pas, si tu veux bien, Joanie. Allez, va te préparer, ma grande, fit-il avec un regard triste.
– J’apprécie tout ce que vous faites. Vous le savez, je pense ?
Il acquiesça. La confiance que lui témoignait cette femme aggravait son malaise.
Elle quitta la pièce, les épaules tombantes et en traînant les pieds. Elle ressemblait à une vieille.
Au téléphone, le commissaire principal lui avait fait mesurer la gravité de la situation, l’affaire était bien plus sérieuse qu’ils n’avaient pensé. Le chef lui avait fait savoir en termes dépourvus de toute ambiguïté qu’il s’agissait d’une priorité absolue, comme si la Reine en personne avait disparu. Baxter s’était d’abord demandé quel flic pouvait sauter Joanie pour provoquer un tel remue-ménage, mais il avait rapidement conclu que le responsable de cette agitation n’était autre que Paulie Martin en personne.
Comme c’était une Brewer qui avait disparu, ils avaient tous supposé qu’il s’agissait d’une fugue. Personne n’aurait osé le reconnaître, mais Jeanette leur avait fait le coup si souvent qu’ils ne comptaient plus les alertes. Pourtant, cette fois, Baxter lui-même était inquiet. Il se sentait coupable : s’ils s’étaient activés un peu plus tôt, la gamine aurait peut-être été retrouvée.
Mais voilà, c’était une Brewer !
Ces enfants-là étaient sacrément démerdards, ils l’avaient toujours été. Sauf que, d’après la rumeur, la dernière avait un pois chiche dans la tête et qu’elle était à deux doigts d’être envoyée chez les gogols. Et ça, comment aurait-il pu le deviner ?
En bonne Brewer, sœur de Jon Jon et Jeanette, il était fort plausible que la petite ait fait la fiesta avec sa mère ou soit à la colle avec un des voyous locaux. Jeanette baisait comme une sangsue un petit glandeur du coin et ne cessait d’emmerder la police. Jon Jon, ils l’avaient dans le collimateur pour coups et blessures sur le connard en question, sans compter les agressions qu’il avait commises depuis des années, y compris sur son meilleur pote Carty. D’ailleurs, il l’avait chopé le soir où sa sœur avait disparu.
Mais la perquisition de sa chambre lui avait ouvert les yeux. La pièce était bourrée de livres, il y en avait partout. Qui aurait pu penser que ce Jon Jon Brewer avait des méninges en état de fonctionner ? Baxter savait qu’il était démerde, mais cet entassement de bouquins avait agi comme un révélateur. Il y avait même des classiques russes avec des noms imprononçables. Un de ses collègues lui avait raconté qu’il avait vu, en les feuilletant, que Jon Jon écrivait des commentaires dans les marges !
Du coup, on allait le surveiller de plus près : les malins sont capables de mijoter les pires arnaques, et ce petit gars ne s’en priverait pas, Baxter était prêt à le parier. Le chouchou de Paulie Martin… Pas très blanc, d’ailleurs, ce chou-là. Si, en plus, c’était un champion de Mastermind, il fallait s’attendre à un super feu d’artifice.
Ce matin, les services sociaux devaient leur faire parvenir les dossiers Brewer. Pourvu qu’il y trouve de quoi sauver sa couenne ! Cela dit, il avait beau se bourrer le mou et se trouver des tas de justifications à faire valoir devant autrui, il n’était pas tranquille.
De plus, elle avait l’air d’être très mignonne, cette Kira Brewer.
Et, d’après ce qu’on lui disait, elle l’était.
Et puis, au-delà du nom qu’elle portait et si elle avait été une vraie petite salope, elle aurait dû avoir droit au déploiement maximum des forces de police à peine sa disparition signalée.
Il s’alluma une autre cigarette et la grilla en quelques taffes. Il ne fumait plus depuis deux ans mais, ce matin, il lui fallait un clope. Si son chef venait fourrer son nez là-dedans, ça allait péter. D’autant qu’il semblait prendre un intérêt personnel à l’affaire.
Baxter espérait que l’appel télévisé, diffusé dans tout le pays, leur apporterait des indices. Qui sait, la petite était peut-être perdue, ou assise dans un MacDonald quelconque avec une copine ? Les fugueurs étaient souvent totalement inconscients des remous provoqués par leur disparition. Après tout, les gosses ne regardent pas les infos.
Il se raccrochait à un fétu de paille, il en était conscient.
Cette enfant avait été surveillée et couvée comme un oisillon. Il y avait donc de fortes chances pour que la personne qui l’avait enlevée, si elle avait été enlevée, soit un de ses familiers.
Cela dit, vu le casier de la mère, il pouvait s’agir d’un client, voire d’un de ses ex-petits copains. Quelqu’un avait peut-être suivi Joanie après le tapin ? Il faudrait passer au crible toutes ses fréquentations, ainsi que celles de ses amis et de ses relations, surtout celle du gros lard qui jouait les baby-sitters permanents. C’était qui, ce type ? Un délinquant sexuel ou une tantouze brindezingue ? Difficile à dire. Mais bon, il allait tirer ça au clair.
Cela faisait maintenant plus de vingt heures que Kira Brewer avait disparu. En général, si les gamins n’étaient pas retrouvés dans les vingt-quatre heures, ils ne revenaient jamais.
Et, malheureusement, c’était presque toujours le cas.
***
Quand la police eut fini de fouiller la chambre de Kira, Joanie remit tout en ordre. Elle avait changé les draps et mis un dessus-de-lit neuf, celui de Barbie ; ça ferait plaisir à sa petite, quand elle reviendrait. La minuscule pièce semblait plus spacieuse depuis que Jeanette avait déménagé. Sa sœur avait beau lui manquer, Kira appréciait la liberté qu’elle y avait gagnée.
Tommy lui donnait un coup de main sans dire un mot, mais sa compagnie la réconfortait. Ils disposèrent les ours en peluche de Kira sur son lit exactement comme elle aimait le faire.
Rien qu’à voir les jouets et les images qui appartenaient à sa fille, Joanie avait envie de hurler. Mais elle se retenait de le faire. Elle croyait encore dur comme fer que Kira allait revenir innocemment ou qu’on allait la retrouver quelque part, perdue et désemparée.
Non, elle n’était pas morte.
Rien de bon ne pouvait l’empêcher de rentrer à la maison, mais Joanie se persuadait que Kira était restée chez quelqu’un de sa connaissance. Quelqu’un qui l’aimait car quiconque connaissait Kira ne pouvait s’empêcher de l’aimer. Dieu ne lui enlèverait pas son enfant. Il se serait pas aussi cruel. Quelle que soit la vie qu’elle avait menée, elle ne méritait pas ça. Il le savait.
Tommy lui fit un gentil sourire.
– J’ai trouvé que tu passais vraiment bien à la télé, Joanie.
– Merci, Tommy. J’espère que quelqu’un la verra, la reconnaîtra et la ramènera à la maison.
En astiquant la petite coiffeuse, il répondit avec douceur :
– Moi aussi, ma chérie, moi aussi.
Mais Joanie n’était pas dupe : comme beaucoup d’autres, Tommy avait perdu l’espoir.
Si Kira ne lui revenait pas, elle priait qu’elle ait été victime d’un accident, l’alternative était tellement effroyable qu’elle n’osait même pas y penser et faisait tout pour chasser ces pensées de son esprit.
Grâce à son métier, elle avait pu voir de près ce dont certains hommes sont capables. Parfois, des clients l’avaient choquée par leurs exigences et leurs soi-disant besoins, elle n’avait donc aucune illusion sur les risques encourus par les femmes, les jeunes filles et les petits enfants.
Au plus profond d’elle-même, elle savait, comme tout le monde, que Kira ne les aurait jamais quittés volontairement. Ni elle, sa mère, ni les siens. Alors, où pouvait-elle bien être passée ? Et avec qui ? Avec un homme brun, c’était ce qu’avait dit Mary Brannagh, et Joanie la croyait.
Bien sûr, ce n’était qu’une broutille, mais c’était la seule chose à laquelle elle pouvait se raccrocher, et elle crevait d’envie de le hurler au monde entier. Au lieu de quoi elle rangeait la chambre de sa fille en préparant son retour prochain.
Elle ramassa une chemise de nuit, la pressa contre sa joue et respira l’odeur de son enfant. Elle voyait son petit visage souriant, elle entendait résonner son rire joyeux. Ce parfum de sueur enfantine était si délicieux que tout son corps se tordit de douleur.
***
– Pour l’amour du Ciel, Paulie ! Oui, je leur ai mis la pression ! Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?
Le commissaire principal Daniel Smith commençait à s’énerver.
– Alors, on se calme !
Smith était tellement en colère qu’il avait oublié la personne qui se tenait devant lui.
– On aurait pu résoudre tout ça par téléphone.
Paulie perdit patience.
– Impossible. Alors, arrêtez vos conneries et écoutez ce que j’ai à vous dire. Je veux que cette histoire soit résolue au plus vite et que la gosse revienne chez elle sans délai. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?
Smith hocha la tête. Il venait soudain de se rappeler à qui il avait affaire. Certains détails de sa relation avec Paulie Martin lui revinrent en mémoire ; ce dernier n’hésiterait certainement pas à s’en servir contre lui.
Et il n’aurait pas tort.
Depuis que Smith avait posé le pied sur le premier barreau de l’échelle, son escalade avait été plus rapide et vertigineuse qu’il n’aurait pensé. Paulie avait joué les Pères Noël. En quelques années, son bienfaiteur avait quand même réclamé quelques faveurs et, en contrepartie, Smith avait veillé à ce qu’il les obtienne. Oh, rien de bien méchant : des licences pour ses clubs et ses salons, quelques amendes passées à la trappe. Vraiment pas de quoi fouetter un chat.
Le gros souci, c’est ce qu’il avait accepté en retour : de l’argent, évidemment, et des séjours en vacances. Une voiture aussi, une Jaguar, offerte en remerciement d’une intervention. Un des associés de Paulie avait des problèmes avec sa banque pour cause de casier judiciaire, et les condamnations avaient disparu du fichier national comme par miracle. Smith avait accepté la bagnole, assortie d’une somme de dix mille livres sur laquelle il avait généreusement prélevé deux mille billets pour la fille chargée d’effacer les écritures compromettantes. A l’époque, il s’était enorgueilli de ce tour de force, mais au bout du compte, Paulie avait peut-être compris que, pingre et vaniteux comme il l’était, il s’était gardé la part du lion.
Et là, tout ce passé lui revenait au galop, lancinant. Rien qu’à l’idée que ce maquignonnage risquait d’être exposé sur la place publique, Smith était mortifié. Comme un bon nombre de ses collègues ripous, Smith vivait dans la crainte de se faire prendre, il redoutait la honte et l’ignominie que cela entraînerait.
Paulie lisait dans ses pensées comme à livre ouvert. Ce pauvre type obsédé par son standing et par son image le faisait bien marrer. Ben mon vieux, c’était avant qu’il fallait réfléchir ! Personne ne l’avait forcé à trafiquer ! Il adorait côtoyer les grosses pointures, ce con, se sentir plein aux as et frimer devant ses copains.
Il s’imaginait peut-être que Paulie avait de l’estime pour lui ou qu’ils étaient copains ? Bordel, mais il ne savait pas que c’était donnant-donnant, ce taré ? Quel nullard, ce mec ! Cela dit, même rigolo, même nombriliste, il allait servir à retrouver la petite, lui dont même les putes se foutaient… Et Dieu sait qu’il avait un faible pour les nanas, ce cher David Smith. Surtout pour les jeunettes, mais d’âge légal, bien sûr, à condition de ne pas y regarder de trop près.
Jeunes et vulnérables… voilà qui ferait un tabac à la Une du Sun ! Ça ne serait que justice, s’il mordait la ligne. Paulie le possédait, ce poulet lui mangeait dans la main depuis qu’autour d’un verre il avait accepté ce système d’échanges de services.
Paulie ne se sentait pas particulièrement lié au flic, pour lui ce n’était rien qu’un condé ; pire, un ripou ! Au moins, avec les autres, on savait à quoi s’en tenir, ils vous témoignaient un certain respect. Alors que cette chochotte-là, pour qui elle se prenait ? T’inquiète, mon grand, Paulie va te mettre au parfum sans tarder.
– Ecoute, Dave, voilà ce que tu vas faire : tu prends le dossier, tu leur fais savoir que tu dois ça à un copain et tu leur dis que si tu ne l’aides pas, toutes tes petites combines vont apparaître au grand jour. Je veux aussi que tu ordonnes à Baxter de traiter Joanie Brewer exactement comme il le ferait pour un membre de la famille royale. Elle en voit d’assez dures comme ça, inutile d’en rajouter en ne l’écoutant qu’à moitié.
Smith opina d’un signe de tête quasi imperceptible.
– A ton tour de me filer un coup de main, mon petit Davie, exactement comme je l’ai fait pour toi ces dernières années. On appelle ça conclure un marché et, jusqu’ici, j’ai bien assuré ma part, non ? A toi de jouer maintenant ! Si je te demande de chier des bulles roses, tu t’exécutes, pigé ?
Blême et tendu, le commissaire principal acquiesça une fois de plus. Fini, les fanfaronnades !
– Pigé ? Je me répète !
Paulie s’était mis à beugler. Smith balbutia, terrorisé :
– OK, Paulie.
– Et t’avise pas de me bourrer le mou, Davie Boy, parce que j’ai comme des envies de meurtre en ce moment. Ce serait vraiment pas de pot que ça tombe pile sur ta pomme, tu crois pas ?
Encore un hochement de tête. Paulie comprit qu’il en avait assez fait. Manifestement, Smith n’était pas ravi de la situation et ne savait que faire. Ça lui apprendrait à respecter la loi. Au moins, dans cette histoire, tout ne serait pas perdu pour tout le monde.
Pour Smith, le problème, serait de se débarrasser de Paulie après la tempête. Il devait prendre ses distances, toutes ces babioles risquaient de lui sauter à la gueule, il commençait tout juste à s’en rendre compte.
La première fois qu’il avait accepté un cadeau de Paulie, la chose s’était passée si discrètement qu’il n’avait pas eu l’impression de faire quoi que ce soit de répréhensible. D’autant qu’à l’époque c’était son patron qui le lui avait présenté et l’avait encouragé à accepter ce deal bien innocent. Si son boss était dans le coup, il n’y avait sûrement rien à redire.
Sa femme avait été enchantée de cette manne financière inespérée et du niveau de vie qu’elle leur procurait ; lui non plus, pour être honnête, il n’avait pas craché dessus. Ni sur toutes ces nanas qu’il avait à la pelle, il lui arrivait même de fournir les copains. Il avait adoré les épater en donnant un « simple coup de fil ». Le pouvoir, c’est enivrant.
Parallèlement, il ne se gênait pas pour se vanter de la peur bleue qu’il inspirait à Paulie, et c’est tout juste s’il n’y avait pas cru lui-même ! Jusque-là, il avait sauvé ses apparences respectables, mais aujourd’hui il regrettait amèrement ses relations avec Paulie Martin. Ses vantardises, ses promesses, tout lui paraissait comme amplifié au centuple.
« Tu verras, tes péchés te poursuivront. » Jamais sa mère n’aurait pu se douter à quel point elle avait parlé juste.
***
Cela faisait cinq ans que Penny Cross travaillait dans ce magasin de photos, elle adorait son boulot. Ça lui plaisait de zieuter les tirages au passage, de glisser un œil indiscret dans la vie d’autrui. Penny était une commère, elle adorait faire des petites incursions dans les vacances des autres, s’inviter à leurs fêtes d’anniversaire ou à leurs soirées.
Ces jours-ci, le visage de Kira faisait la Une du journal local, et sa disparition alimentait d’autant plus les conversations que, dans le coin, tout le monde la connaissait. Penny avait été un peu froissée qu’ils aient publié une photo de classe et non un des innombrables clichés qu’elle avait développés, ces dernières années ; Joanie adorait faire des photos de ses gosses.
C’était Joanie qui lui avait révélé que son mari avait une liaison – comme beaucoup, dans le quartier, Penny se faisait tirer les cartes de temps à autre ; après cette histoire, Joanie s’était montrée très gentille avec elle. Son mari s’était barré avec la fille, une certaine Pauline Garston qui, elle, pouvait avoir des enfants. D’ailleurs, elle en avait déjà deux de lui, lorsque Penny avait découvert le pot aux roses.
Cette fille avait dix ans de moins qu’elle et pas mal d’ovocytes en plus… Aujourd’hui, ça la faisait rire, mais, à l’époque, elle avait dégusté.
Mais bon, tout ça, c’était du passé.
Bref, on était lundi matin et elle avait un paquet de négatifs du samedi à finir, il était temps de se bouger le cul.
Elle sirotait son café quand, soudain, en voyant des photos de Kira sortir de la machine, son cœur s’arrêta de battre.
La petite avait dû déposer la pellicule à son insu. Qui donc travaillait à la boutique, ce jour-là ? Ça devait être Maurice, l’étudiant. C’était bizarre, il n’y avait ni enveloppe ni pochette dans le panier.
Elle n’aimait pas ce qu’elle voyait défiler, surtout après ce qui venait de se passer, depuis que la gamine s’était volatilisée.
Soudain, Penny, totalement désemparée, se sentit gagnée par la panique. A qui fallait-il remettre les clichés ? Aux flics ou à Joanie ? Elle ne voulait pas d’ennuis, surtout.
Elle examina ces photos troublantes encore cinq bonnes minutes avant de se décider à composer le numéro des flics. Elle allait les leur donner et voir ce qu’ils en feraient. La peur au ventre, elle les glissa dans une enveloppe en Kraft qu’elle rangea dans un tiroir en attendant qu’ils débarquent.
***
Les cris avaient alerté Della avant même qu’elle ait franchi le seuil de sa porte. Elle glissa sa clef dans la serrure, mortifiée à l’idée que les voisins puissent entendre à tel raffut.
Joseph se disputait avec son fils. Les cris venaient du père D’ailleurs, elle imaginait difficilement Tommy en train de vociférer, lui qui parlait toujours d’un ton si posé. En entrant dans le salon, elle le vit, recroquevillé sur le canapé, et Joseph penché sur lui, le poing levé.
– Mais, bon Dieu, qu’est-ce qui se passe, ici ?
Les deux hommes la fixèrent un long moment avant que Joseph ne baisse enfin le bras.
– Comment ça se fait que tu rentres aussi tôt ?
Le ton de Joseph était choquant, comme s’il lui reprochait quelque chose, comme s’il l’accusait d’avoir agi en douce. Alors qu’elle ne faisait que rentrer chez elle, tout simplement !
– Je te demande pardon ? Tu voudrais peut-être que je te demande la permission de rentrer chez moi ?
Tommy, qui s’attendait à ce qu’il lui balance une beigne comme il l’aurait fait à sa mère si jamais elle avait osé lui parler de la sorte, guetta la réaction de son père.
Mais Joseph se mit à sourire et répondit :
– Tu tombes pile au milieu d’une petite querelle familiale, ma chérie. Assieds-toi donc pendant que je te prépare une tasse de thé.
Légèrement apaisée par ce ton aimable, Della ne s’en interrogea pas moins sur le sujet de cette dispute.
– T’allais lui taper dessus ?
Elle se tourna vers Tommy :
– Il allait te taper dessus ?
Tommy ne répondit pas, mais il sentit son affection pour cette femme grandir au fur et à mesure qu’elle élevait la voix.
– C’est à toi que je m’adresse, Joseph Thompson, alors tu ferais mieux de me répondre !
Joseph s’éloigna en direction de la cuisine. Manifestement, il n’était pas décidé à ouvrir la bouche.
Della se retourna vers Tommy :
– Mais, bon sang de bonsoir, qu’est-ce qui se passe, ici ?
Tommy se ressaisit avec difficulte ; visiblement, il avait pleuré.
– Tu ferais mieux de le lui demander à lui, Della. Je suis désolé que tu aies été témoin de tout ça. Sincèrement désolé.
– Effectivement, et je pense que je devrais être mise au courant. Alors, Tommy ?
Il secoua la tête avec tristesse :
– C’est à mon père qu’il faut que tu parles.
C’est alors que Joseph revint dans la pièce.
– Fous-moi le camp d’ici, espèce de saligaud, de bon à rien ! Sors de cette baraque et que je ne revoie plus ! Si jamais je te croise quelque part, je te préviens, je te tue !
Della était atrocement choquée. Jamais elle n’aurait cru Joseph capable de parler comme ça à qui que ce soit, encore moins à son fils. Les yeux braqués sur son père, Tommy n’était plus que haine, cette même haine qu’elle voyait luire dans les yeux de Joseph.
– Vas-y, raconte-lui, Tommy. Parle donc, si t’en es capable.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, Joseph riait presque, maintenant.
– Les emmerdes, c’est toi qui les auras, fils. N’oublie pas, ce sera pas moi.
Tommy quitta la pièce d’un pas lent et pesant. Il avait l’impression d’avancer dans une tonne d’eau.
– Tu croyais que t’allais me faire porter le chapeau, hein, mon fils ? Alors, vas-y, mais réfléchis bien. Parce que j’ai rien fait, rappelle-toi, rien du tout. C’était toi, pas moi. Ta mère y a veillé, mon vieux. N’oublie jamais ça, au cas où l’envie te prendrait d’ouvrir ta grande gueule. C’est ta mère, la responsable, pas moi.
Sans voix, pour une fois, Della regarda Tommy s’en aller. Quand il eut disparu, elle demanda tranquillement :
– Et alors, qu’est-ce qui se passe ?
– Il n’a jamais réussi à oublier sa mère, il ramène tout au passé. D’accord, je n’ai pas toujours été très gentil avec elle, Della, mais ce n’est pas facile de passer presque toute sa vie conjugale avec une grabataire. D’autant que je devais, en plus, supporter cet animal, là.
Il secoua la tête et ouvrit grand les bras, comme pour englober Della avec toute la pièce.
– Tu ne peux pas savoir ce que ça veut dire pour moi, Della, la vie que je partage avec toi. Plus besoin de faire la cuisine et le ménage pour une malade et un gosse qui écoute tout le mal qu’elle raconte sur moi. Cette femme a creusé un tel fossé entre nous deux que Jésus lui-même ne parviendrait pas à le combler. Elle était jalouse et il lui ressemble, par certains côtés. Pour une fois dans ma vie, je suis heureux. Il le sait, et ça l’emmerde que j’aie une belle femme, une vraie femme à moi, une femme que j’adore. Il ne le supporte pas, c’est pour ça qu’il ressasse le passé alors que moi, je dis que ce passé, il faut l’enterrer, une bonne fois pour toutes.
Il avait l’air vaincu et penaud. Della se sentit fondre.
Les compliments de Joe n’étaient évidemment pas étrangers à sa réaction.
Quelqu’un l’adulait.
C’était une première. Alors, oubliant ses doutes, elle le prit dans ses bras.
***
En rentrant chez lui, Tommy sentait la nausée lui soulever le cœur. Comment ce salopard osait-il mentionner le nom de sa mère ? Oui, elle était faible, mais c’était une femme bonne qui avait dû supporter ce tyran jusqu’à sa mort.
Mais bon, la vengeance est un plat qui se mange froid ; il veillerait à ce qu’un jour son père réponde de ses paroles et de ses actes passés.
Tel un vautour, Joseph ne quittait jamais son fils des yeux, même aujourd’hui il lui rappelait des trucs susceptibles de se retourner contre lui.
Mais c’était fait, tout était déballé et là, c’était la guerre, que Tommy gagnerait, à condition d’avoir le champ libre. La pauvre Della n’allait pas tarder à découvrir dans quel bourbier elle s’était fourrée.
***
La policière examina les clichés et poussa un soupir. Tout ça ne lui disait rien de bon, tant s’en faut. En fait, ils apportaient un nouvel éclairage à l’affaire.
Elle rangea les clichés et nota l’adresse et le numéro de téléphone de Maurice Delray. Puis, serrant son sac sur son cœur, elle quitta le magasin.
En la regardant s’éloigner, Penny Cross se demanda si elle avait eu raison. Joanie était une bonne copine, ces abominables photos n’avaient sûrement rien à voir avec elle. Mais bon, le côté commère avait fini par l’emporter et puis Joanie faisait le tapin, elle devait avoir l’habitude de ce genre de trucs.
Penny attrapa le téléphone et s’empressa d’appeler ses copines, impatiente de connaître leur réaction.
De toute manière, il ne fallait pas se voiler la face, les photos seraient bientôt divulguées, alors pourquoi se priver ?
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