Jolie Poupée
Chapitre 4
Epouvantée, Monika regardait l’énorme type qui se tenait devant elle. Quelle masse ! En même temps, il avait l’air doux comme un agneau, et c’était attendrissant de le voir se démener pour ne déranger personne.
Comme elle était elle-même du genre plutôt enrobé, il était inutile de lui faire un dessin : elle savait quels combats cet homme devait mener contre lui-même et les autres. Elles avaient beau se moquer gentiment de lui, elles l’aimaient bien, avec Joanie. Tommy était un type sympa, ouvert aux autres.
Et, chose étonnante malgré son volume, il se déplaçait avec légèreté et semblait pouvoir se débrouiller tout seul. Beaucoup mieux qu’on n’aurait cru à première vue, même si on l’entendait souffler comme un bœuf au moindre mouvement.
Tommy, lui, nageait dans le bonheur de se retrouver assis entre deux femmes, à bavarder avec elles comme s’il était une personne à part entière, quelqu’un d’important qui faisait partie de leur monde. Dès sa première visite, il s’était senti bienvenu et respecté, et il adorait ça. Grâce à l’accueil que Joanie lui avait réservé, les voisins le traitaient maintenant avec certains égards. Mieux : depuis que Jon Jon s’était décidé à lui adresser la parole, ils faisaient assaut d’amabilités. Comme sa mère, à qui Tommy vouait un véritable culte, Jon Jon ne jugeait pas les gens sur la mine. En matière de famille, il ne se trompait pas de priorités, il veillait sur ses sœurs avec la jalousie paternelle d’un faucon protégeant ses petits.
Grâce aux Brewer, les voisins avaient pris l’habitude de saluer Tommy quand il venait s’asseoir sur le balcon, et il y avait puisé la force quotidienne d’aller faire ses courses à pied. Même si tout cela n’était pas de la tarte, l’effort en valait la peine. Les gens lui parlaient ; mieux, on s’intéressait à lui maintenant. Tommy était parvenu à trouver sa place dans la cité.
Surtout, son vœu le plus cher avait été exaucé : il pouvait voir Kira autant qu’il le voulait. Il adorait cette gosse et se délectait de sa compagnie. Elle le comblait et elle lui avait dit que c’était réciproque. Elle s’était un peu plainte de sentir étouffée par sa famille, mais quand Tommy lui avait expliqué qu’elle avait beaucoup de chance, au contraire, d’être entourée et cajolée comme ça, elle avait eu l’air de comprendre. Du moins, il l’espérait.
Joanie lui fit un grand sourire. Son joli visage conservait une certaine dignité qui, sans frapper au premier regard, devenait ensuite son trait le plus marquant. Cette femme avait eu la vie dure, il savait ce que cela voulait dire et la comprenait sans doute mieux que la plupart des gens.
– Alors, Tommy, tu le veux ce boulot, oui ou non ?
Tommy eut un sourire jusqu’aux oreilles.
– J’en serais enchanté.
Il lui tapa dans la main. Monika s’écroula de rire, mais d’un rire amical qui n’avait rien de méchant ni de moqueur, c’était un rire généreux et communicatif. Tommy, qui était dans son élément, en rajoutait une louche pour faire plaisir à tout le monde.
– Bon, il ne nous reste plus qu’à parler finances, alors, dit Joanie.
En un éclair, le visage de Tommy s’assombrit.
– Oh, je vous en prie, Joanie, jamais je ne pourrai accepter d’argent de la part d’une amie.
Elle lui sourit. Elle appréciait sa générosité, mais pas question de travailler gratis. Les bons comptes font les bons amis.
– Ecoute, mon grand, ça te permettra de te gratter quelques économies. D’ailleurs, t’as pas le choix : c’est à prendre ou à laisser. D’accord ?
Il acquiesça d’un sourire, ravi qu’elle prenne la décision à sa place. Quand son père saurait qu’il avait un job ! Un vrai ! Rien à voir avec ce qu’il avait fait jusqu’ici, tout ce travail à domicile, déprimant à crever. Des heures et des heures passées à fabriquer des boîtes.
Voilà qui ferait réfléchir Joseph Thompson.
– Bon, alors, d’accord, Joanie, si vous êtes certaine de ce que vous dites.
Quel bonheur, un pareil changement dans sa vie ! Joanie le laissa faire le thé, ça lui faisait tellement plaisir. Tommy n’était pas un mauvais bougre, il était seul, voilà tout, et si quelqu’un savait ce qu’était la solitude, c’était bien elle.
Soudain, pourtant, Tommy se rembrunit. Il venait d’y penser : et si son père s’avisait de mettre un veto à cette histoire de baby-sitting ?
– La seule ombre au tableau, c’est mon père, s’exclama-t-il.
Monika éclata de son rire tonitruant :
– Allez, Tommy, laisse-le crever, ce vieux salaud ! T’inquiète pas, on enverra Jon Jon lui en toucher un mot, si nécessaire. Allez, te fais pas de souci, mon grand.
Tommy avait beau se forcer à sourire, la peur transparaissait sur son visage, mais tout à coup, pfuittt, elle disparut, comme par enchantement. Mais bien sûr ! Jon Jon réglerait le problème ! Tommy était sûr que son père y regarderait à deux fois avant d’aller se frotter à l’aîné des Brewer.
Les deux femmes le virent changer à nouveau d’expression et recouvrer son air apaisé, heureux.
– Tu parles d’un vieux schnock, celui-là ! rigola Monika. Tiens, Joanie, j’ai une idée. On va lui faire le coup du Parrain. Comme il a l’air sénile, on va lui balancer une offre qu’il sera pas prêt d’oublier !
Tout le monde éclata de rire. Tommy, lui, se réjouissait bien davantage de l’audace de ces paroles que de la blague elle-même, qui lui avait échappé.
Si seulement son père savait que, pour une fois, c’était de lui qu’on se moquait ! Rien que d’y penser, son front se couvrit d’une sueur glacée. C’était quand même incroyable de pouvoir enfin rire de cet homme-là.
Car Tommy avait des amis maintenant, et son père n’y pourrait rien changer, sauf, évidemment si son fils vendait la mèche et que quelqu’un apprenait la vérité.
Il chassa cette pensée aussi vite qu’elle lui était venue. Tout ça, c’était du passé, comme disait justement son père. C’était tellement agréable de se retrouver dans cette cuisine avec des gens qui l’acceptaient tel qu’il était, sans se soucier de son apparence.
Pour la première fois depuis la mort de sa mère, Tommy se sentait apprécié, nécessaire.
De quoi lui faire tourner la tête.
***
Paulie finissait son petit déjeuner. Il le prenait toujours tard dans la matinée et se le faisait rituellement servir par Sylvia.
Forte, carrée, bien en chair, Sylvia avait un joli visage, mais elle s’habillait en dépit du bon sens, ce qui n’était d’ailleurs pas pour déplaire à son époux. En bonne bigote, elle n’assistait pas aux réunions maçonniques et préférait fréquenter l’église. Cerise sur le gâteau, c’était une mère parfaite, exemplaire, même.
Leurs deux filles, Pauline, onze ans, et Jacqueline, neuf ans, étaient de véritables petites demoiselles : impeccablement élevées, coiffées et habillées. Aucun risque qu’elles reprennent le bizness familial, vu les sommes extravagantes que leur père dépensait pour leur scolarité.
Paulie aimait bien cette vie de famille. Ce matin, il n’avait aucune envie de quitter son petit nid douillet, il se sentait crevé. Et puis une petite partie de jambes en l’air avec cette bonne vieille Sylvia, ce ne serait pas de refus.
Paulie n’en revenait pas de sa chance : il contrôlait tout ce qui l’entourait, les choses comme les gens. Il se servit une nouvelle tasse de café et adressa un sourire à sa femme.
Sylvia observait son mari, en tentant d’étouffer le rire qu’elle sentait lui chatouiller la gorge. Vraiment, son époux était le type le plus imbu de lui-même, le plus crétin et le plus con de la terre. Elle le connaissait par cœur, elle savait tout de lui, mais il ne devait surtout pas s’en apercevoir. S’il croyait pouvoir l’atteindre et la blesser, d’une façon ou d’une autre, aujourd’hui ou demain, il risquait d’être surpris. Et pas qu’un peu. Elle l’avait aimé, autrefois, mais elle n’en était plus si certaine à présent.
En tout cas, et c’était bien l’essentiel, son mari était un grand pourvoyeur. Si elle tenait tant à lui, c’est qu’elle refusait absolument de faire comme sa mère, qui vivait dans le souvenir de ses gloires passées et grattait les fonds de tiroir pour survivre.
Sylvia s’était aménagé sa propre vie. Jamais Paulie n’aurait pu se douter qu’en ce moment même elle complotait pour prendre le large avec ses filles.
La plupart du temps, elle habitait dans leur « petit nid campagnard » – en réalité, une maison de six pièces pseudo-géorgienne située dans le Kent, une merveille qui lui permettait de garer sa famille loin de l’imbécile qui lui tenait lieu de mari. Un avantage incomparable.
Ils vivaient maintenant comme des étrangers cohabitant sous le même toit que, d’accord, il avait payé. Elle l’accompagnait à certaines réceptions et se conduisait comme une parfaite épouse. Ce qu’elle était d’ailleurs, alors que lui n’avait pas toujours été un bon mari. En somme, Sylvia savait parfaitement de quel côté la tartine était beurrée.
Tout à coup, elle sentit peser sur elle son regard libidineux et détourna les yeux. Les hommes, vraiment, ça se lisait comme à livre ouvert. Elle se réjouit intérieurement : il allait en prendre plein la figure, le Paulie, attention les yeux !
***
Jeanette avait séché les cours pour retrouver Jasper, son idole, l’homme de ses rêves. Il la fascinait, ses yeux bleu marine attiraient cette femme-enfant tels deux aimants. Il le savait bien d’ailleurs, et en abusait.
Les filles aimaient Jasper Copes : il était beau, et c’était un dur, un vrai. En un mot il avait tout pour plaire !
La seule ombre au tableau c’est qu’il avait pour copains des racistes, du genre skinheads nouvelle vague. Or, Jeanette avait un frère né de père jamaïquain, ce qui, évidemment, n’était pas un bon point pour elle, même les filles du squat la regardaient de travers et bavassaient sur ses relations avec Jasper.
Au fond, Jeanette avait beau détester cet endroit, elle suivait Jasper en bonne petite fille bien obéissante. Quand Jon Jon découvrirait le pot aux roses, il y aurait de l’électricité dans l’air, mais elle n’y pouvait rien, elle avait son Jasper dans la peau. Sans lui, elle avait l’impression que sa vie ne valait pas grand-chose.
Tous les jours, la petite Jeanette priait pour que Jon Jon et Jasper se rencontrent et deviennent amis. Pourtant, cet exploit relevait d’un tel miracle que Jésus lui-même ne serait pas à la hauteur !
Elle laissa son regard traîner sur les affiches du BNP10 et se boucha les oreilles pour ne pas entendre les blagues racistes qu’ils échangeaient devant elle. Manifestement, on la tenait à l’écart ; finalement, malgré son amour pour Jasper, ça l’arrangeait qu’on la snobe, car elle n’avait aucune envie de se sentir à l’aise dans un endroit pareil. Ces gens étaient des ignares. Des vraies mochetés, dedans comme dehors.
Elle aurait aimé comprendre pourquoi elle se voilait la face sur la vie de Jasper. Il jouait au petit chef et menait toute sa bande au doigt et à l’œil. Parfois, il lui fichait la trouille, mais quand ils étaient seuls tous les deux, il se radoucissait et elle se sentait bien. C’était bien la preuve qu’il n’était pas si méchant que ça, non ?
Elle fut brusquement tirée de sa rêverie par un des potes de Jasper, Polo Jenkins, qui lui lança :
– Hé, ils ont pas encore chopé ton frangin, les flics ?
– Ben non ? Qu’est-ce que tu crois ?
Tout le monde eut l’impression qu’elle avait pris Polo pour un débile. Etre la sœur de Jon Jon avait au moins un avantage : ça fichait la pétoche aux gens. D’ailleurs, être la copine de Jasper n’était pas mal non plus.
Pendant quelques secondes, dans le squat, la tension devint palpable, mais contre toute attente, Jasper lui fit un clin d’œil : bravo la petite, elle se défendait bien. Elle soupira d’aise. Comme, une fois de plus, ils
s’étaient remis à déblatérer sur Nick Griffin11, leur idole, Jeanette rebrancha le pilote automatique.
Dix minutes plus tard, elle lança :
– C’est bon, Jasper, je me casse.
Parque cette fois, ils s’étaient mis à délirer sur les pauvres immigrants africains de Northampton – ben voyons ! Figurez-vous que, depuis leur arrivée, les cas de Sida avaient augmenté de trois cents pour cent !
Jasper lui fit un sourire.
– Allez, attends-moi une minute, ma puce.
Elle secoua la tête.
– J’ai dit que je me tirais. Tout de suite.
Et elle lui lança un regard bien noir. Il hésita un instant et finit par hausser les épaules.
– D’accord.
Dehors, Jeanette respira à fond, comme pour se laver les poumons de toute cette haine puante. Des rires gras lui parvenaient de l’intérieur. Aucun doute, c’était sa pomme qui faisait les frais de la vanne.
Malgré sa tristesse, elle reprit le chemin de la maison d’un cœur plus léger. C’étaient des malades, ces types-là, plus question d’avoir quoi que ce soit à voir avec aucun d’entre eux, Jasper inclus. Bon, d’accord, ce n’était pas vrai, pas tout à fait, mais ça faisait du bien de se montrer capable de détermination. Jeanette n’avait besoin ni de lui, ni de personne. Négligée par sa mère, balancée de famille d’accueil en famille d’accueil, elle en avait vu d’autres. Son bon sens lui soufflait : « Va-t’en, laisse-le tomber. » C’est vrai, ils menaient des vies trop différentes, tous les deux. Rien que pour se voir, c’était la galère. Et si jamais Jon Jon découvrait qu’elle le fréquentait… Elle en mourait de trouille rien que d’y penser.
Pourtant, elle fut ravie de voir que, cinq minutes plus tard, Jasper la rattrapait sur le chemin, il lui avait couru après. Si c’était pas une preuve d’amour, ça, et une première, en plus ! C’était bien la preuve qu’il tenait à elle, non ? Il lui sourit et le pire, c’est qu’elle se liquéfia.
Ce type n’était pas si mauvais que ça, sinon, il n’aurait pas couru pour la rejoindre. Pour une fois qu’elle avait le pouvoir, ça lui faisait sacrément du bien. Si seulement ça pouvait durer !
Vingt minutes plus tard, allongée dans le lit de son homme, elle s’étirait à ses côtés. Comme d’hab’, les draps étaient crasseux et sentaient mauvais. Et, comme d’hab’, sa mère avait disparu : Karen Copes passait la plupart de ses après-midi au pub avec ses copines.
Bizarrement, Jeanette n’aimait pas tellement ces moments-là, mais si, pour le garder, il fallait en passer par là, rien à dire.
Elle se pliait à tous ses désirs, et sans se faire prier, pour tout arranger.
***
Kira et Tommy étaient devenus les meilleurs amis du monde, la gamine avait un accès illimité à sa collection de Barbie. En plus, son papa était très gentil avec elle, même si, apparemment, ils n’avaient pas de très bonnes relations, ces deux-là. Joseph Thompson avait toujours un mot aimable pour elle et sa présence rendait la vie de Tommy plus facile.
Elle venait presque tous les soirs chez eux en rentrant de l’école, juste pour jouer avec les poupées et les admirer. Tommy passait des heures à repasser tous les petits vêtements qu’il arrangeait ensuite sur des petits portemanteaux adaptés. Le spectacle de Kira s’amusant à habiller les poupées le ravissait inlassablement.
Chaque fois qu’elle arrivait, il lui préparait un verre d’orangeade et lui sortait un paquet de chips nature pour son goûter. Il connaissait bien ses goûts, maintenant. Kira était comblée.
Ce jour-là, le père de Tommy les observait en hochant la tête.
– Fais attention, Tommy. Inutile de te préciser de quoi je parle…
Tommy acquiesça.
Si seulement cet homme pouvait arrêter de l’humilier de la sorte… Il le disait pourtant lui-même que c’était du passé. Ils étaient repartis de zéro, tous les deux, oui ou non ?
***
Jon Jon sentit que Paulie approchait avant même de l’apercevoir. Il vida son verre en soupirant : à tous les coups il allait s’installer au bar, à côté de lui.
– Qu’est-ce que tu fais par ici, fiston ?
Paulie avait parlé d’un ton amical. Le gamin ne le portait pas dans son cœur, mais cela ne le préoccupait pas outre mesure ; après tout, il l’avait connu tout gosse et il l’aimait bien. D’ailleurs, il se souvenait d’une époque où Jon Jon l’appréciait, lui aussi. Pour rendre à César ce qui appartenait à César, il fallait reconnaître que Joanie ne s’était pas trop mal débrouillée avec lui.
D’après la rumeur, ce petit gars était plutôt doué pour ramasser du fric. Or, Paulie misait toujours sur les gagnants.
Jon Jon répondit calmement :
– Rien, je bois un verre.
Le ton sarcastique ne passa pas inaperçu.
– Parce que t’as l’âge, maintenant ?
Malgré lui, Jon Jon sourit.
– Ouais, ici, en tout cas. Depuis mes quatorze ans !
Ils ne pouvaient s’empêcher ni l’un ni l’autre de s’admirer dans le miroir derrière le bar. Tout en se recoiffant, Paulie proposa :
– Tu bois quelque chose ?
Et, sans attendre la réponse, il héla la grande blonde sans soutif, au sourire immuable :
– Deux doubles cognacs, ma belle !
Il balaya les environs d’un coup d’œil, repéra les filles, jaugea les mâles, puis il adressa un signe à une ou deux personnes et un sourire à la plupart des femmes – du moment qu’elles avaient entre seize et soixante-cinq ans.
– Alors, il va comment, en ce moment, Haïlé Selassié ? On dirait qu’il se porte comme un charme et qu’il squatte dans le sud de Londres ?
Tout en parlant, il tirait sur les dreadlocks de Jon Jon.
– Va te faire foutre, Paulie.
Le gosse avait perdu le sourire. Paulie se fit soudain grave :
– Dis donc, mon gars, j’en ai buté plus d’un pour moins que ça, pas la peine de te le rappeler. Mais par égard pour ta mère, je veux bien te faire une fleur. Pour cette fois, ajouta-t-il après une courte pause.
La phrase sonna comme un avertissement auquel Jon Jon se garda de répondre. Quelle que soit la véritable personnalité de Paulie, il avait la réputation d’être un mauvais. Pas une grosse pointure comme le légendaire Big John McClellan, mais un vrai dur sachant mener ses affaires, il valait mieux ne pas l’oublier.
Le juke-box diffusa la voix de Gareth Gates, il était encore tôt, mais le pub bourdonnait d’activité ; à six heures, il serait bondé. Jon Jon attrapa son verre pour le lever à la santé de Paulie.
– Ta mère t’a dit que je voulais te voir ?
Jon Jon secoua la tête. Il mentait comme un arracheur de dents, ce gamin : jamais Joanie n’aurait osé lui désobéir. Sans se vanter, Paulie pouvait demander à ses filles de courir à poils dans Park Lane et d’enflammer leurs pets, elles s’exécuteraient sans problème.
Jon Jon continuait de regarder droit devant lui. Paulie mourait d’envie de lui flanquer une gifle et de l’humilier publiquement. Non, mais pour qui se prenait-il, ce petit morveux ? Il le traitait de bien haut, ce sale gosse !
Mais, se ravisant, Paulie préféra siroter son brandy.
– Ecoute-moi, petit con, c’est pas ton cul qui m’intéresse, j’ai juste envie de savoir dans quel bizness t’as mis tes billes. Si ça me branche, j’en partagerais bien un morceau, tu piges ? Ou alors, deuxième choix, et ça serait plus dans mes cordes, je fais mes recherches tout seul comme un grand et, ton biscuit, je te le confisque. Tu me suis ?
Jon Jon en transpirait d’humiliation, il en faisait presque pitié. Paulie aimait bien cette témérité, il avait l’impression de se revoir au même âge. Depuis ses seize ans, il courait le jupon ! Bon, c’était celui de sa mère, inutile de le crier sur les toits… Aujourd’hui elle vivait à Eastbourne, tranquille, et il l’évitait comme la peste. Ce qui ne l’empêchait pas de lui verser une petite pension ; on connaît ses priorités, tout de même !
– Si on s’asseyait pour poursuivre notre conversation ? Toi, tu fais un effort d’amabilité, et moi, je baisse d’un ton. Qu’est-ce que t’en dis, mon grand ?
Tout ça avec un large sourire. Le piège. Cette fois, Jon Jon était coincé, mais un de ces jours il lui écraserait les couilles, à ce connard. Il avait tout son temps. Le moment venu, il lui décrocherait le sourire des lèvres. Pour l’éternité.
Ils attrapèrent leurs verres et s’avancèrent vers une table qui, miracle, se libéra à leur approche.
Même s’il détestait Paulie, Jon Jon appréciait qu’il sache si bien se faire respecter. C’était exactement ce qu’il voulait se gagner pour lui-même et pour sa famille : le respect. Surtout pour sa mère. Quelle que soit la façon dont elle avait agi, elle l’avait fait pour de bonnes raisons. Dès l’âge de huit ans il l’avait compris, et ne l’avait jamais oublié.
Jon Jon accepta donc de discuter avec Paulie. Il n’avait pas tellement le choix, faut dire.
***
A son grand désespoir, Joanie devait retourner sur le trottoir alors qu’elle mourait d’envie de prendre sa soirée. Elle avait mal aux dents et s’était bourré la bouche de cotons imbibés de clous de girofle marinés au brandy. A force d’avaler des verres de vodka Coca, il n’y avait d’ailleurs pas que sa bouche à être bourrée.
En bas de l’immeuble, Kira faisait la course avec Bethany, les rires des deux gamines résonnaient dans cette jolie soirée d’été. Une fille rousse vint s’asseoir en face de Joanie, à gauche des cordes à linge. Elle était ravissante et bien habillée, impossible de ne pas la remarquer.
– C’est qui celle-là ?
Joanie avait la voix pâteuse.
– C’est la sœur à Caroline, elle est venue pour quelques jours, elle s’est barrée de chez elle.
– Ah bon ? Pourtant, j’ai l’impression de l’avoir déjà vue quelque part.
Barbara Moxon, la voisine de Joanie leva les yeux au ciel :
– Mais tu te rappelles pas ? C’est sa gamine qui s’est fait assassiner l’année dernière. Ou celle d’avant…
– Ah oui, je me rappelle maintenant ! La pauvre, tu te rends compte ? Quelle horreur…
– Ouais, y a franchement de quoi péter un câble.
– Pourtant, elle est mignonne, cette fille.
Barbara acquiesça, comme si le fait d’être jolie pouvait vous protéger du mal. Elles regardèrent la jeune femme ramasser ses affaires et rentrer chez sa sœur. En arrivant à la porte du couloir, elle se retourna pour les observer quelques secondes, puis elle disparut.
L’ambiance était retombée. Joanie avala une bonne rasade. Son portable se mit à sonner, elle répondit.
– Putain, c’est pas vrai !
– Qu’est-ce qui se passe, ma grande ?
– C’est Monika : elle s’est fait coffrer et elle veut que je garde Bethany, ce soir. Elle a cassé la gueule à un vigile. Putain, elle s’arrange pas, la garce.
Le téléphone sonna de nouveau, d’un ton sec elle répondit : « d’accord », se leva, s’étira et dit bonsoir aux copines. En remontant à l’appartement, elle appela Jeanette pour lui demander de rentrer.
Grâce à Monika, elle allait devoir bosser ce soir, mal aux dents ou pas. Franchement, elle aurait pu s’en passer, vu la cuite qu’elle se tenait et qui, même à elle, n’avait pas échappé. C’était déjà pas une sinécure quand on avait la pêche, alors quand on était pétée, tapiner, c’était carrément la galère.
Oh, et puis merde, tiens. Pour la peine, ce soir elle ne prendrait pas de bain.
Jasper était furax.
– Mais pourquoi il faut que ce soit toi qui ailles t’en occuper ? Y a qu’à la laisser avec Bouboule !
Ils étaient au lit, aussi défoncés l’un que l’autre, mais il était quand même furieux.
– J’avais envie qu’on passe la nuit ensemble, Jen.
Jeanette prit sa décision.
– Ouais, t’as raison, qu’elle aille se faire foutre ! Bouboule n’a qu’à s’en occuper. Moi je m’en fous, je rentre pas.
Elle se calma et oublia totalement sa mère, son frère et sa frangine. Aucun doute, ça allait chauffer, mais elle s’en sortirait. Pour l’instant, elle était heureuse comme ça. Basta !
Quand, une heure plus tard, Joanie finit par comprendre que sa fille aînée s’était mise aux abonnés absents, elle appela Tommy. Quelle plaie, cette gamine ! Ça l’ennuyait d’embêter son voisin, il risquait d’en avoir marre d’être dérangé si souvent. D’accord, il aimait ça, mais fallait pas exagérer. En plus, elles venaient de passer un deal, toutes les deux : tant que Jeanette s’occuperait de sa petite sœur, sa mère lui ficherait la paix.
Mais Jeanette venait de lui faire faux bond, une fois de plus. Rien d’étonnant de la part d’une ado, mais là, elle dépassait les bornes ; elle pourrait toujours courir pour lui soutirer son argent de poche de la semaine !
D’ailleurs, avec qui pouvait-elle bien sortir, cette petite ? Quel genre de type ? Ces temps-ci, elle était très secrète, impossible d’en tirer quoi que ce soit ; il valait mieux demander à Jon Jon de rester aux aguets, on verrait bien ce qu’il en sortirait.
Prête à se mettre au lit, Kira attendait Tommy avec une impatience fébrile. Joanie sourit devant ce spectacle. Quelle gentille petite ! Que Dieu la bénisse. En voilà une qui ne lui causerait pas les mêmes soucis, aucun doute là-dessus !
Rien que ça, c’était une bonne chose. Joanie aurait donné une fortune pour ne pas revivre les mêmes problèmes.
***
Ça baignait, maintenant, entre Paulie et Jon Jon. Leur relation prenait un tour inespéré. Ils avaient beaucoup de choses en commun, finalement. Et puis, quand il était petit, cet homme avait été gentil avec lui. Evidemment, il voulait enrôler sa mère dans son écurie ! Mais pourquoi pas, après tout ? S’il devait se battre avec tous ceux qui s’étaient servis de sa mère, il n’était pas sorti de l’auberge. En plus, elle y était allée de son plein gré, et sans lui demander son avis.
Jon Jon détestait la façon dont Paulie gagnait son argent, mais il fallait avouer que ce type avait un sacré sens des affaires. Et, lui, il avait beaucoup à apprendre. Peut-être même qu’avec un brin de jugeote il pourrait sortir sa mère de la galère.
Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre qu’avec Paulie de son côté, ses bénéfices seraient multipliés par dix. Et encore, s’il gardait le même rythme. Une fois qu’il aurait pris du galon, il s’en mettrait plein les poches. Sans problème.
– Dis, c’est bien toi qu’a flingué Carty ?
Paulie avait parlé à voix basse, comme s’ils continuaient la même conversation.
Jon Jon haussa les épaules sans répondre ni exprimer la moindre émotion.
Paulie s’esclaffa.
– Bravo, mon gars ! J’ai cru comprendre que tous vos bénefs partaient en fumée…
Jon Jon se renfrogna.
– Qui t’a dit ça ?
C’était énervant de penser qu’on avait osé discuter de son cas, étaler sa vie privée en place publique. Il avait drôlement bien fait de liquider cet enfoiré. Sûr, Carty avait craché le morceau. Il ne voyait pas qui d’autre. Dès qu’il sortirait de l’hosto, il l’y renverrait aussi sec, et sans scrupule.
Paulie se remit à rigoler.
– Allez, cool, Raoul…
Il vida son verre.
– C’est quelqu’un de confiance qui m’a refilé l’info.
La réaction du gamin lui plaisait. Il était fier, orgueilleux, même. Il serait capable de tenir sa langue. Un sacré bon point.
Jon Jon s’efforçait de contrôler ses réactions. Paulie recouvra son sérieux. Il l’aimait bien, ce môme. Malgré sa carrure et ses méninges d’adulte, affectivement parlant il ne lui donnait pas plus de cinq ans. Mais il apprendrait, quelques leçons de base suffiraient. D’après ce qu’on disait, il récoltait déjà pas mal de thune : un sens inné des affaires, à dix-sept ans. Avec un bon prof et une goutte de discernement, il passerait rapidement à la vitesse supérieure.
Et puis, bonus supplémentaire, il avait le tempérament violent, indispensable dans le milieu : capable de balancer un pain si nécessaire et de se gagner le respect des autres par la même occasion.
Paulie balança un billet de cinquante livres sur la table.
– Remets-nous ça, mon grand, et garde la monnaie.
Jon Jon s’exécuta.
Paulie le regarda se frayer un chemin dans le pub bondé et sourit de nouveau. Ce Jon Jon puait l’arrogance jusque dans sa démarche et ses gestes. Qui pouvait bien être son père ? Cette bonne vieille Joanie ne lui en avait jamais soufflé mot. Cette pauvre fille… une victime née, et ce n’était pas près de s’arranger.
Au moment où Jon Jon revenait vers la table, Paulie aperçut un des malfrats à sa solde entrer dans le pub, une petite brune à son bras. Etant donné l’ambiance bruyante et enfumée, il lui fallut crier pour attirer leur attention. Jon Jon venait de se rasseoir lorsque le type parvint à leur table.
– Ça va, Paulie ?
Un type costaud, lourdingue, même. Mais qui, manifestement, n’en menait pas large.
– Je m’attendais pas à te trouver ici.
– C’est bien ce que je vois. Alors, ce pognon, tu l’as ?
Le type s’apprêtait à ouvrir la bouche quand le poing de Paulie partit comme un boulet et lui fit perdre l’équilibre. Paulie se leva de son siège et bourra le type de coups sur le visage et sur la poitrine. Puis il l’attrapa par le col, le souleva du sol et le poussa vers la fille qui l’accompagnait.
– T’as vingt-quatre heures, espèce de connard.
Jon Jon resta parfaitement coi, impressionné.
Il remonta encore d’un cran dans l’estime de Paulie quand il se rassit sans faire la moindre allusion à ce qui venait de se passer et reprit la conversation exactement là où ils l’avaient laissée.
Mais Paulie s’était bien fait comprendre. Dans le pub, personne n’avait levé le petit doigt pour porter secours au blessé. Ce qui en disait long sur l’endroit. Même la petite brune l’avait laissé en plan.
– Bon, alors, on en était où ?
Sans même s’en rendre compte, Paulie et Jon Jon devenaient d’excellents copains. Mais ils auraient, bien sûr, préféré crever que de l’avouer.
Vu de l’extérieur, ils venaient de conclure une bonne trêve bien ficelée.
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