Jolie Poupée
Chapitre 21
– Alors, Jeanette, qu’est-ce que tu veux ?
Pippy était tout sourire. C’est vrai que cette gamine était super craquante, même avec sa couche de fond de teint elle avait l’air d’une petite môme. D’accord, elle avait les seins un peu lourds pour la plupart de ses clients mais, bon, il y avait de quoi faire.
Il lui servit une autre tasse de thé. Pendant qu’il y ajoutait du sucre, Jeanette examina les lieux. L’appartement ne ressemblait pas du tout à ce à quoi elle s’attendait : il était confortable mais miteux. Au milieu des vieux meubles qu’il contenait, elle remarqua un Chesterfield accueillant, usé jusqu’à la corde. Les murs étaient peints en jaune pâle, les rideaux taillés dans un chintz assez lourd. Elle se serait crue dans un film noir et blanc des années cinquante.
Pippy lui aussi était différent. Malgré ses airs dépenaillés habituels, il arborait une Tag Heuer au poignet et un diamant au petit doigt. Même si c’était juste pour lui en mettre plein la vue, c’était flatteur quand même.
Il lui tendit sa tasse et Jeanette lui sourit en s’efforçant d’avoir l’air d’une grande fille distinguée.
– J’ai besoin de me faire un peu d’argent de poche, c’est tout.
Il s’illumina :
– Attends un peu, faut que tu m’expliques. Si je comprends bien, t’as décidé comme ça, toute seule, de faire le micheton ?
Il avait parlé d’une voix sèche et sarcastique.
– Et c’est juste pour te faire un peu d’argent de poche ?
Elle acquiesça.
– Alors pourquoi tu vas pas bosser le samedi chez Tesco, au réassort ?
Elle baissa immédiatement les yeux et remarqua que la moquette était complètement élimée.
– Tu ferais mieux de t’acheter un tapis pour mettre par-dessus, lui dit-elle en montrant le sol.
Le visage de Pippy se plissa de rage. En un clin d’œil, elle comprit pourquoi on l’appelait Pippy le Barjot.
– Et toi, tu ferais mieux d’aller te faire soigner, si t’as cru une seconde que moi, j’allais t’embaucher.
Elle le regarda fixement. Que dire ? Jusqu’ici, tout s’était bien passé, manifestement elle lui avait plu, et voilà que, tout à coup, il prenait l’air féroce et découvrait ses dents jaunies comme pour la menacer. D’ailleurs, il souriait exactement comme Jon Jon, rien qu’avec la bouche.
Soudain, Jeanette eut peur ; pire, elle se demanda ce qu’elle fabriquait là, avec ce type. Pourtant, en même temps, ça lui semblait normal, comme si c’était le prix à payer pour toutes les fois où elle avait envoyé balader Kira. Jamais elle n’aurait dû la négliger comme elle l’avait fait, elle n’avait pas suffisamment aimé sa sœur et pour cela, elle méritait d’être punie.
Chaque fois qu’elle fermait les yeux il lui revenait une réprimande, une méchanceté, une vanne qu’elle avait balancée à sa petite sœur. Sa petite sœur qui ne demandait qu’une seule chose : que Jeanette l’aime.
Et le plus bête, c’est qu’elle l’aimait, sa sœur, bien sûr qu’elle l’adorait, mais elle n’avait pas su comment le lui montrer. Maintenant c’était trop tard et elle n’avait que ce qu’elle méritait : se retrouver face à cet homme aussi redouté que détestable et qui pouvait lui trouver un boulot facile, à condition qu’elle ne fasse pas la fine bouche.
Pourtant, en y réfléchissant, elle était peut-être plus difficile qu’elle ne l’avait pensé. Dans cette pièce à vous rendre claustrophobe, Jeanette découvrait de nouvelles facettes de sa personnalité.
Depuis le jour où Kira était arrivée de la clinique, elle avait été rongée par la jalousie alors que Jon Jon, lui, était immédiatement tombé amoureux de cette blondinette aux grands yeux bleus, sa jolie poupée en porcelaine. Dès qu’on voyait Kira, il n’y en avait que pour elle, contrairement à sa sœur aînée, elle n’avait aucun effort à faire pour attirer l’attention. Voilà pourquoi, au moment où sa cadette avait disparu, un gouffre s’était déjà creusé entre elles, un fossé qu’elle avait sciemment creusé. Elle en avait déjà souffert, d’accord, et elle méritait de souffrir davantage. Mais à ce point-là ?
Les yeux rivés sur le visage de la gamine, Pippy lisait comme à livre ouvert les émotions qui s’y succédaient. Des filles dans son genre, il en avait vu un bon paquet puisqu’elles étaient sa matière première. En général, elles se détestaient et il utilisait cette haine de soi à ses propres fins. Pourtant, à cette seconde, il vit les traits de Jon Jon Brewer se superposer à ceux de Jeanette. De quoi lui ficher une trouille bleue.
– Et comment t’imaginais ton boulot ? Qu’est-ce que tu pensais ? Te faire un ou deux client par semaine ? Ou alors quatre à cinq par jour ? Dis-moi exactement ce que t’entends par argent de poche.
Aïe ! Jeanette n’était pas préparée à ce genre de conversation, pour elle, Pippy allait immédiatement sauter sur l’aubaine. Jamais elle n’avait imaginé ce type de marchandage ni ses réticences. Mais surtout, il ne fallait pas en laisser rien paraître, d’instinct, elle avait compris que toute faiblesse de sa part aggraverait l’erreur qu’elle avait commise en entrant dans cette pièce.
– Parce que toi, t’en trouves à la pelle, des filles ? C’est ça ?
Le sarcasme était évident.
– Peut-être, répondit Pippy, ou alors c’est que je suis difficile, je fais le tri. T’imagines ce qui risquerait d’arriver si ton frangin se pointait au moment crucial ?
– Super marrant, Pippy.
Les jambes flageolantes, elle se leva pour partir.
– Ce serait ta perte.
Pippy ne bougea pas de sa chaise, il l’observait.
– C’est Jon Jon qui t’a envoyée ? Dis-moi la vérité.
Elle soupira, comme s’il venait de proférer la plus belle idiotie qu’elle ait jamais entendue.
– Ben voyons, tu peux pas savoir comme il crève d’envie que tu me mettes sur le tapin. Vas-y, réfléchis un peu !
Il ne bougeait toujours pas d’un pouce. Jeanette se força à contourner sa chaise pour avancer vers la porte blindée, toujours sur ses gardes. Il ne la laisserait sûrement pas partir comme ça.
Elle tira les deux premiers verrous et, dans sa hâte de quitter cet endroit atroce, arracha un clou de la porte. Comme il avait laissé la clé dans la serrure, elle la tourna et sortit en sanglotant. Une fois dehors, elle se mit à courir comme une dératée jusque chez les Copes. Elle avait la gorge serrée, un poids sur la poitrine et un sale goût dans la bouche.
Seule Karen se trouvait dans la maison et, pour une fois, Jeanette se trouva enchantée de la voir.
Après le départ de la gamine, Pippy resta assis quelques minutes à se ronger les ongles, puis il sortit son portable et composa un numéro.
– J’ai comme l’impression qu’on s’est fait avoir, dit-il.
Il écouta quelques secondes son interlocuteur avant d’éteindre son téléphone. C’était parfait, la rencontre aurait lieu dès ce soir. Pourvu seulement qu’il puisse éviter Jon Jon Brewer d’ici là.
***
Joanie tremblait de tous ses membres.
Elle était partagée entre le regret et le soulagement de n’avoir pu exécuter son projet.
Quoi qu’il ait pu faire, Tommy avait l’air si désespéré et terrifié qu’elle n’avait pu retenir un élan de pitié. Elle avait réagi de façon ambiguë et balançait maintenant entre énervement et écœurement. Mais qu’est-ce qui lui prenait de s’inquiéter pour une ordure pareille ?
– Ça va, Joanie ? demanda Marie à voix basse.
Joanie lui fit un signe de tête.
– Je crois que oui.
– Il faut que tu retournes à Londres le plus vite possible. Il va être transféré d’un moment à l’autre et, fatalement, ils viendront t’interroger. T’as couvert tes arrières ?
Non, Joanie n’avait rien couvert, pas plus ses arrières que le reste.
– Ben nan, je pensais pas que…
Marie eut un soupir.
– Attrape ton portable, ma grande, et dégotte-toi un alibi en béton.
Joanie acquiesça de nouveau.
– Allez, rentrons à Londres, on aura tout le temps de se concocter une petite histoire en route. T’as faim ?
Joanie secoua la tête.
– Par contre, je boirais bien un verre.
Marie se mit à rire :
– T’es pas la seule !
***
Malgré la délicatesse de sa situation, Jesmond arrivait à ne pas perdre pédales. D’ailleurs, si Bernard n’avait pas été témoin de la scène, il ne se serait même pas donné la peine de répondre aux accusations proférées par Jon Jon. Il lui aurait réglé son compte en deux temps, trois mouvements, et basta. Mais, maintenant qu’il se trouvait droit sous les projecteurs, il valait mieux prendre un air innocent.
– J’ai jamais été impliqué dans un truc pareil, Jon Jon, et pour être franc, ça me plaît pas beaucoup de te voir débouler ici pour débiter un tas de conneries devant un copain.
– Il n’y a pas de fumée sans feu, Jesmond, lança Bernard.
On aurait cru qu’il avait répété la scène avec Jon Jon !
Décidé à faire front, Jesmond se mit debout et, les dominant de toute sa hauteur, répondit d’une voix forte :
– Mais c’est quoi, ce bordel? Il est où, le problème ? Oui, ça m’arrive de m’approvisionner en chair fraîche, seulement, c’est pas des mômes, juste des filles qui font plus jeune que leur âge, rien de grave. Pour être honnête, Jon Jon, je trouve que, venant de toi, il y a de quoi se marrer. Parce qu’on pêche dans le même secteur, ou je me trompe ? C’est quand même pas toi qui vas me faire croire que dans les salons t’as pas quelques écolières qui font la parade ?
Comprenant sa manœuvre, Jon Jon répliqua :
– Essaie pas de changer de sujet, Jesmond, j’en connais un paquet sur toi et je suis pas né de la dernière pluie. Dans nos salons, on emploie que des adultes, et tu le sais parfaitement. A moins que tu t’imagines pouvoir rabaisser Paulie à ton niveau de merde ? Tu crois que je suis pas au courant de tes petites partouzes, celles où t’as une gamine comme invitée d’honneur ?
Bernard Lee avait l’air abasourdi. Il en apprenait de belles !
– Mais qu’est-ce que tu cherches, Jon Jon ?
– T’as qu’à lui demander, répondit ce dernier secouant ses dreadlocks en direction de Jesmond.
Bernard et Jesmond se défièrent un moment du regard, puis Jesmond haussa les épaules en faisant la moue, comme si, finalement, tout ça le faisait bien chier.
Il avait repris contenance, retrouvé son équilibre.
– Je sais que tu pourrais pas te pointer ici et gueuler comme un âne si t’avais pas du soutien quelque part. Et je te parle pas de tes copains grosses pointures, tu viendrais pas sans preuves, je veux dire. Or, des preuves, y en a pas, vu que j’ai rien fait. Point final.
Du coin de l’œil, il observait Bernard, car c’était lui qu’il tentait de convaincre de son innocence.
– C’est pas ce qu’on m’a dit, répondit Jon Jon.
– Et alors, qui c’est qui t’a mis au parfum ? fit Jesmond en levant les bras d’un geste suppliant. Vas-y, accouche, c’est le moins que tu puisses faire, et te goure pas d’objectif, mec. Des conneries, j’avoue que j’en fais un paquet, mais les mômes, j’y touche pas.
– D’accord, mais moi, la seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir si t’as eu affaire à Tommy Thompson ou à son père.
– Non, mais je rêve ! Tu veux que je pète un câble ou quoi ?
Jesmond en rajoutait, sa peur de Bernard avait fait place à une colère noire. Mais putain de bordel de merde, mais pour qui il se prenait, ce Jon Jon Brewer ? Pour Big John en personne ? Et surtout – surtout –, comment avait-il obtenu tous ces tuyaux ?
– Ecoute-moi bien, mec, c’est pas parce que t’es le chouchou à Paulie Martin que ça te donne le droit de venir m’insulter. Et même, j’irai plus loin : tu te goures, fiston, t’es en train d’aboyer au pied du mauvais cocotier. Alors, tant que t’auras pas prouvé que j’ai trempé dans ta soupe, tu dégages, pigé ?
La dernière phrase s’adressait à Bernard qui, justement, pigea parfaitement le message.
– Allez, Jes, tu sais faire mieux que ça, quand même ?
Jon Jon les observait sans mot dire. Leurs paroles étaient pleines de sous-entendus qu’il n’arrivait pas à saisir, mais manifestement, Jesmond paniquait.
– Attends, Bernard, depuis toutes ces années qu’on travaille ensemble, tu serais prêt à me casser sur les insinuations de ce salopard ?
Celui-ci opina.
– J’hésiterais pas un instant si je découvrais que t’es un putain de salaud pédophile.
Et il se fendit d’un énorme sourire.
– En guise de hors-d’œuvre, Sonny Jim de mes deux, je commencerai par t’arracher tes dreadlocks une à une à la pince.
Bernard redoutait qu’on puisse les mettre dans le même panier, Jesmond et lui. Comme ils travaillaient ensemble depuis très longtemps, les gens ne feraient pas la différence. Non, il ne voulait pas de ça, sûrement pas. Il était hors de question qu’on puisse même penser qu’il mouillait dans une sale histoire. Il avait des principes et, à ses yeux, toucher aux gosses, ça méritait la peine de mort. Avec ou sans procès, peu importe.
Jesmond était piégé, mais il n’était pas question de lâcher quoi que ce soit avant d’y être absolument contraint et forcé.
– Paulie sait que tu es là, Jon Jon ?
– Je vois pas le rapport, Jesmond. Arrête de changer de sujet sans arrêt.
– Bon, voilà ce que je te propose : tu vas le voir, tu lui racontes tout ça et, ensuite, tu reviens me voir.
– Non, mais il rigole ! lança Jon Jon, incrédule, à Bernard. Il rigole !
– Eh bien, moi, je rigole pas, répliqua ce dernier. Pas plus que toi, Jon Jon. T’as mis qui, dehors ? demanda-t-il, plus sérieux que jamais.
– Big Earl avec deux autres gars. Pourquoi ?
– Amène-les par ici, ça pourrait être marrant.
Jesmond n’en croyait pas ses oreilles :
– Non, mais, putain, t’oserais quand même pas !
– Les choses sont claires, Jesmond : soit tu nous craches le morceau, soit on te le fait cracher, pas vrai, Jon Jon ?
Pour la première fois de sa vie, quelqu’un osait menacer Jesmond. A l’école, déjà, il était trop costaud pour qu’on ose se frotter à lui. Mais, à présent, il se retrouvait dans la même situation que celle qui attend les tyrans un jour ou l’autre : dos au mur. Il ne lui restait plus qu’un seul espoir : sauver les meubles.
– Tu vas pas aimer ce que tu vas entendre, Jon Jon, je te préviens.
Celui-ci haussa les épaules avec nonchalance – pourtant, son cœur battait à lui faire éclater la poitrine.
– Je suis un grand garçon. T’en fais pas, je tiendrai le coup.
– J’en jurerais pas, répondit Jesmond en secouant la tête.
***
Lorna s’illumina en voyant Jeanette se présenter de nouveau à sa porte. Elle faisait partie du club, maintenant.
– Vas-y, entre, collègue.
Jeanette n’oublia pas de respirer un bon coup avant de pénétrer dans l’appartement. Une fois qu’on était parvenu au salon, l’odeur était supportable, mais il fallait d’abord traverser le couloir et dépasser les toilettes et la salle de bains, où la puanteur devenait insoutenable.
– Alors, comment ça s’est passé ?
Pour une fois, l’appartement était vide, ça faisait bizarre. Jeanette regarda autour d’elle comme si elle découvrait les lieux pour la première fois. Dans la froide lumière du jour, ils paraissaient plus déprimants que jamais.
Dans la petite cuisine, un sac poubelle jeté sur le plan de travail à côté de l’évier bougeait tout seul, grouillant de vers. Jeanette sentit son estomac se soulever.
– Pippy n’a pas voulu de moi, il m’a virée. Qu’est-ce que tu lui as dit ?
– Il a fait quoi ?
Lorna n’en croyait pas ses oreilles. Merde, à tous les coups il voudrait récupérer son pognon. Malheureusement, ça faisait une paye que ses cent biffetons étaient partis en fumette.
Elle commençait à paniquer.
– Ecoute, Jeanette, arrête de te faire du mouron. Je vais lui en toucher un mot, je suis sûre que c’est à cause de ce putain de Jon Jon. Je vais lui parler, moi, et ça ira, tu verras.
Jeanette se fendit d’un grand sourire.
– Pour être franche, je dois dire que je suis plutôt contente.
Lorna la fusilla du regard : cette gamine était folle à lier.
– Parce que quand je vous vois, ton appart et toi, je me dis que j’aurais pu tourner comme ça. Je sais que je suis pas très nette et que je cause des emmerdes à tout le monde, mais je me dis un truc : j’ai beau être comme je suis, jamais je serai aussi nulle que toi. Tu vois, t’es qu’une pauvre merde, Lorna, et tes mômes méritent mieux que toi. Et moi aussi, d’ailleurs.
Lorsque les insultes se furent enfin frayé un chemin jusqu’à son cerveau, Lorna se leva et jeta :
– Ben, si c’est ça, tu peux bien aller te faire foutre !
Jeanette lui fit un grand sourire.
– C’est bien ce que je vais faire, Lorna, t’inquiète. J’avais juste envie de venir te cracher quelques vérités.
Elle quitta le duplex et suivit la coursive. En passant la porte de l’immeuble, elle aperçut Jasper qui l’attendait.
– Qu’est-ce que t’avais à lui dire, à Lorna ?
Elle eut un haussement d’épaules.
– Un petit message, rien de plus. Tu veux bien m’accompagner jusque chez ma mère ? J’ai envie d’astiquer son appart, elle s’est tirée un peu vite hier et je me suis dit que j’allais m’en occuper.
– Evidemment.
– Et si on sortait, après, Jasper ? On pourrait se faire une toile ou quelque chose ?
– On est à la cool, alors, Jeanette ?
Elle lui attrapa le bras en souriant :
– On dirait bien !
***
D’un simple paraphe chez le notaire, Paulie concéda sa fortune à Sylvia. Le geste avait beau l’exaspérer, il fallait ce qu’il fallait et c’était même un moindre mal. Ainsi, après avoir pris une profonde inspiration, il apposa sa signature en bas du document.
Danny McBane, le notaire, était un Ecossais d’âge mûr très friand de costards Versace et amateurs de tatouages. Il avait eu le nez creux en se spécialisant dans une clientèle du genre de Paulie, ça lui permettait de planquer du fric à l’insu de tout le monde depuis des années, clients compris. Evidemment, il ne s’en vantait auprès de personne ; si jamais les choses tournaient au vinaigre, il prendrait la tangente en un clin d’œil. Il entretenait d’excellents rapports avec ses clients, n’avait ni morale ni scrupules et affichait un parfait dédain pour les gens à qui il avait affaire. Ajoutées à un caractère agressif, toutes ces caractéristiques faisaient de lui un parfait représentant pour ce cher Paulie, l’empereur du porno.
Ce cher Paulie qui, fallait-il l’avouer, n’avait plus aucun secret pour lui. Mais de cela non plus, il se gardait bien de se vanter.
Danny McBane mettait son point d’honneur – si on peut dire – à récolter un maximum de renseignements sur tous ses clients. S’ils tombaient, il ne plongerait pas avec eux ; en tout cas, il y perdrait le moins de plumes possible. Il faut dire que subvenir à la fois aux besoins d’une famille et de ses deux maîtresses demandait une parfaite organisation !
– Les femmes sont des salopes, Danny. Quand j’ai rencontré Sylvia, elle survivait misérablement avec sa foldingue de putasse de mère grâce à la charité publique. Et maintenant, elle a aucun scrupule à se tirer en emportant la thune que j’ai gagnée à la sueur de mon front, plus deux baraques, et encore, elle ose se gondoler comme une baleine.
Il engloutit son verre de cognac avant d’ajouter :
– J’aurais mieux fait de la faire buter.
Il avait parlé d’un ton véhément mais tranquille. Manifestement, il parlait vrai.
– Ç’aurait été plus économique, sauf, bien sûr, si on compte la pension pour les gosses à verser à perpète…
Le ton prétendument sérieux du notaire fit sourire Paulie.
– A long terme, ça vous aurait coûté plus cher. A propos, j’ai ajouté une clause au contrat : quand les filles auront atteint leurs dix-sept ans, c’est vous qui paierez à discrétion pour leurs chevaux et autres babioles.
– Et ça changera quoi ?
– Ça vous servira de monnaie d’échange, et vous pourriez en avoir besoin à un moment ou un autre, car ce genre de fillettes s’intéresse plus à ses canassons qu’à ses parents. Ça ne change pas grand-chose, mais si jamais elles ruent dans les brancards, si j’ose dire, vous aurez gardé un atout en main.
Paulie était tout sourire.
– Vous parlez d’or, Danny, car si quelqu’un a besoin d’un atout dans son jeu, c’est bien moi.
– Dites-moi, pourquoi avez-vous épousé Sylvia, Paulie ? Je n’ai jamais compris ce que vous lui trouviez.
Paulie haussa les épaules.
– Je trouvais qu’elle avait de la classe, et comparé à ma vieille et moi, c’était sans doute le cas. Sylvia regardait tout le monde de haut, et moi, ça me plaisait, me demandez pas pourquoi. Seulement, elle a fini par me regarder de très haut moi aussi. D’ailleurs, en y réfléchissant, elle m’a toujours considéré comme un sous-homme, moi qui n’ai jamais lui passer la main sous les jupes ! Quand, par hasard, je réussissais à y fourrer autre chose, elle restait froide comme un glaçon. Je vous jure qu’en pleine action, ça m’est arrivé de lui prendre le pouls pour vérifier qu’elle n’était pas morte !
Ils éclatèrent de rire.
– Y avait plus de sexe à la morgue que dans ma baraque, je vous le dis, moi !
– Vous exagérez, Paulie. Quoique ma femme non plus ne l’ait jamais vraiment aimée, elle la trouvait froide.
– En plein dans le mille ! Plus froide qu’un téton de sorcière ! Elle est comme ça, Sylvia.
Danny sourit.
– Enfin, vous serez bientôt un électron libre, de retour sur le marché matrimonial.
– Plus jamais. A partir de maintenant, je reste célibataire.
– Mais non, vous vous ferez encore piéger, comme tout le monde. Avec des beaux projets et tout ce qui s’ensuit. A propos, comment va Joanie ?
Paulie haussa les épaules.
– Pas terrible. Vous avez du nouveau ?
Danny secoua la tête. Sa tignasse rousse et son allure dépenaillée lui donnaient plus l’allure d’un vétérinaire de campagne que d’un notaire.
– Rien. Mais tout est encore possible. Sauf que Baxter fait le con, mais ce n’est pas un scoop.
– Jon Jon est en route pour Sheffield, il a eu le tuyau avant nous. Cela dit, il ne sait pas que je suis au courant.
– Un bon gosse, ce Jon Jon. Vous avez eu la main heureuse.
– J’ai certains doutes, parfois, mais le nouveau club va rapporter un max.
– Il est au parfum ?
Paulie secoua la tête.
– Il n’en sait pas la moitié.
– Vous lui direz tout ?
– Je ne crois pas.
Paulie se leva, irrité par le cours qu’avait pris la conversation.
– Allez, faut que je file.
Danny resta assis, un sourire nonchalant sur les lèvres. Il n’y a jamais de mal à rappeler aux gens ce qu’on sait d’eux, ça permet de remettre les choses en place.
***
Baxter regardait Joanie sortir ses bagages du taxi : il la prenait la main dans le sac, pour tout dire, et il en était désolé.
Elle était en train de payer le chauffeur lorsque sa fille sortit en courant de l’immeuble et vint se jeter dans ses bras. Il observa la façon dont Joanie la serrait contre elle, lui embrassait le front et lui tenait le visage près du sien en lui parlant. Puis, Jeanette empoigna son sac et l’emporta à l’intérieur.
– On y va, inspecteur ?
Baxter lança un regard noir au jeune homme qui se tenait à ses côtés, un grand, maigre à faire peur, et qui parlait du nez. Ah comme ils étaient beaux, les jeunes loups de la police ! Que Dieu protège Joanie.
– La ferme, Ritter. Laissez-la boire un café avant qu’on se précipite pour l’interroger.
– L’avantage psychologique, c’est ça, inspecteur ? Nous nous apprêtons à pénétrer dans l’intimité de son territoire ?
Désespéré, Baxter ferma les yeux.
– Non, Ritter, ce que je veux dire, c’est qu’elle a tout l’air d’avoir besoin d’un café. Si, et j’insiste, si elle est allée à Sheffield, elle doit crever de soif, cette femme. D’ailleurs, nous n’avons aucune preuve qu’elle soit allée où que ce soit, encore moins dans le Nord. Figurez-vous que dans ce pays, on est innocent tant qu’on n’a pas fait la preuve du contraire. C’est assez simple pour votre petite tête ?
Ritter acquiesça.
– OK, inspecteur.
Baxter ne le sentait pas, ce type acariâtre et agressif. Parfois, il avait l’impression de se trouver du mauvais côté de la loi.
Il sortit son portable et composa le numéro de Paulie.
Néant.
Il alluma une cigarette et la fuma sans se presser.
Le temps de préparer le café. Pour être honnête, lui aussi en aurait bien pris un.
***
Jeanette et sa mère entrèrent dans un appartement impeccable, bien plus propre, en tout cas, qu’au départ de Joanie.
– Merci, ma chérie. C’est super agréable de trouver sa maison comme ça.
D’un geste, elle montra les lieux qui avaient été récurés de fond en comble. Ça sentait le poulet grillé, la machine à laver tournait ; elle se retrouvait dans un décor douillet qui contrastait complètement avec le caractère si problématique de sa fille. Joanie était touchée de voir comme Jeanette avait travaillé dur pour la rassurer. Avoir une maison propre était très important pour Joanie, non seulement à cause du jugement des autres, mais parce que, dans le chaos qu’était sa vie, l’environnement était la seule chose qu’elle avait jamais su contrôler.
En regardant sa fille, elle qui avait fait tout ça pour elle, elle se sentit libérée d’un grand poids, il lui restait encore deux enfants, quelque chose qui ressemblait à une famille. D’un coup, elle prit conscience de l’intensité avec laquelle elle aimait cette enfant difficile.
– Maman, si tu savais comme je suis navrée…
Joanie la serra contre elle avec tendresse, cela faisait si longtemps que Jeanette ne lui avait pas fait un vrai câlin !
– T’étais où, maman ? Je me suis inquiétée, tu sais !
– J’avais une chose importante à faire, ma chérie. Je t’en aurais parlé, tu sais, si je te voyais un peu plus souvent.
Elle avait parlé sans insinuer de reproche, quoique ses paroles aient pu sous-entendre. Jeanette faillit fondre en larmes, mais elle se retint de pleurer et ne répondit rien.
– Je vais nous faire du thé.
Pendant que Joanie s’affairait dans la cuisine, on frappa à la porte. Jeanette ouvrit, un grand sourire accueillant sur les lèvres. En voyant que c’était Baxter, elle tenta de lui fermer la porte au nez : cet homme n’avait rien d’un porteur de bonnes nouvelles.
– Allez-vous’en, Mr Baxter.
Il poussa la porte d’un geste brusque et lança d’une voix forte :
– Je peux revenir avec une brigade, si tu préfères. Mais je te préviens : je reviendrai. Allez, Joanie, fais chauffer de l’eau ma grande, s’il te plaît.
Il avança vers la cuisine.
– Ça sent bon, ici, fit-il en la regardant avec un sourire triste. Bon, il y a un nigaud qui est resté m’attendre dans la voiture, alors ne traînons pas. Tu étais à Sheffield ce matin, Joanie, et tu as besoin d’un bon alibi. C’est pour ça que je suis venu te voir.
– Vous plaisantez, Mr Baxter ?
Il regarda avec insistance son sac et ses vêtements de voyage.
– Sois gentille, Joanie, me prends pas pour un con.
Elle ne put s’empêcher de sourire.
– Ça risque pas, Mr Baxter.
– J’essaie de t’aider, tu devrais le comprendre. Alors, prépare du thé, que je t’explique ce qu’on sait et ce qu’il faut que tu fasses.
Elle s’exécuta à gestes mesurés, ses méninges tournant à cent à l’heure.
– Mon commissaire principal t’aime bien, Joanie. J’ai l’impression que t’as un allié quelque part.
Elle posa un mug de thé devant lui.
– Laisse-nous seuls, ma mignonne, fit-il en se tournant vers Jeanette.
Pour une fois, Jeanette obtempéra sans mot dire.
Joanie s’assit en face de l’inspecteur.
– Allez-y, crachez le morceau.
– C’est toi qui a agressé Tommy Thompson, hier.
Il leva une main pour faire taire ses protestations.
– Laisse-moi parler, Joanie ! Vérole, mais t’es pire que ma bourgeoise,
et c’est pas peu dire, elle serait capable d’interrompre Joan Rivers21 sans avoir la pétoche !
Il avala une gorgée de thé brûlant avant d’ajouter :
– On sait que c’était toi, mais l’infirmière n’a pas pu t’identifier formellement. Little Tommy t’a dénoncée, puis il s’est rétracté grâce à un copain à moi, un gars qu’a un problème de jeu, une ex-femme et une copine enceinte. Mais je digresse. La grosse Monika, avec un bon paquet de tes copines du salon, t’ont forgé un alibi en béton, elles ont toutes juré que tu avais passé la soirée et la matinée avec elles.
Joanie l’écoutait, bouche bée.
– Tu l’as pas ratée, l’infirmière, Joanie, elle a un sacré cocard ! Je vais te laisser la photocopie des dépositions de tes copines pour que tu puisses mettre au point ton histoire. D’accord ? Tu es sous la protection de mon principal, ce qui veut dire que tu t’en sors, pour ce coup-ci. Mais écoute-moi bien, Joanie : la prochaine fois, ni Paulie Martin ni moi ne pourrons rien pour toi. N’oublie pas ça, et la prochaine fois, trouve quelqu’un pour faire le sale boulot à ta place. Tu piges ?
Elle acquiesça en silence.
– Je ne pourrai jamais assez vous remercier, Mr Baxter.
Il eut un sourire triste.
– Fais-moi une faveur, Joanie. Reste un peu tranquille, ça suffira, comme remerciements.
Elle attrapa ses cigarettes en tremblant.
– Laisse, je vais le faire, dit-il.
Il alluma une cigarette et la lui tendit. Puis il s’en alluma une.
– Et Monika, elle était d’accord ? fit Joanie. Parce qu’on n’est pas tellement copines, en ce moment.
– Monika ? Pour quelques billets, elle serait prête à jurer qu’elle a vu Jésus-Christ piquer dans un magasin. On s’est montré généreux avec les filles, mais, pour tout te dire, elles étaient toutes d’emblée de ton côté. Alors, fais profil bas pendant quelque temps, ma grande. On pourra pas te protéger à perpète.
– Et le père de Tommy, vous avez des nouvelles ?
– Hier, on a cru qu’on l’avait retrouvé, on a découvert un cadavre dans la forêt d’Epping. Mais c’était pas lui. On l’aura, tu sais, la saloperie refait toujours surface.
Baxter se mit à bâiller.
– Tu m’as fichu une sacrée trouille, Joanie. Ça me rendrait malade d’avoir à t’arrêter alors que t’as rendu service à tout le monde.
Elle sourit.
– Si ça peut vous consoler, Mr Baxter, dans un sens je suis soulagée de ne pas l’avoir achevé. Pourquoi j’irais m’abaisser à son niveau ? Seulement, quand je pense à ma Kira…
Baxter poussa un profond soupir.
– Ecoute-moi bien, Joanie : on n’a aucune preuve de ce qui lui est arrivé.
En secouant la tête, elle fit avec tristesse :
– Mais si, on le sait, Mr Baxter. Et vous aussi bien que nous.
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