Jolie Poupée
Chapitre 23
En revenant, Monika trouva l’appartement vide et juste un petit mot de Joanie disant qu’elle avait une course à faire et qu’elle serait bientôt de retour. L’idée que Bethany puisse être partie avec son amie ne l’effleura même pas, elle était déjà trop ivre pour avoir la tête claire. Elle ne se donna pas non plus la peine d’aller vérifier si sa fille était toujours dans sa chambre.
Au lieu de ça, elle se servit un verre, alluma la télé, s’installa sur le canapé et fit un sort au paquet de biscuits apéro qu’elle avait rapporté de chez le caviste.
Elle était heureuse de s’être réconciliée avec sa copine, et c’était bien la seule chose qui comptait.
Si on y réfléchissait bien, Joanie lui était sacrément redevable.
D’après la pendule, elle aurait dû être sur le trottoir depuis un bon bout de temps, mais bof, elle avait la flemme. De toute façon, elle avait trop bu et elle risquait de chercher des poux aux clients. Quand Joanie reprendrait le boulot, elle essaierait de se faire embaucher dans un salon, elle aussi. Elle en rêvait et Joanie le lui devait bien, fallait le reconnaître. Ce serait un minimum.
Bon, elle allait attendre que Joanie revienne, et à ce moment-là, elle la travaillerait au corps.
C’était sa pote, après tout.
***
Jesmond avala une bonne lampée de cognac en se demandant ce que ses révélations risquaient de provoquer. Après tant d’années de travail en loucedé, au moment même où il s’apprêtait à en récolter les fruits, tout lui pétait à la gueule. Mais il était coriace, il allait assurer.
A l’intention de Jon Jon, il reprit :
– Après les Roumaines, il y a eu des Tchèques, de vraies gamines. Elles étaient au courant, cela dit, on les avait mises au parfum avant de partir. Nous, on s’en sert pas à proprement parler, on fait que les passer…
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
Jesmond eut la grâce de prendre un air contrit :
– On les revend.
Jon Jon fronça les sourcils.
– A qui ?
Jesmond haussa les épaules et secoua la tête.
– A Pippy Light, c’est lui, l’intermédiaire. D’après ce que j’ai compris, certaines filles servaient pour des films, les autres étaient envoyées à Amsterdam, je sais pas ce qui leur est arrivé, c’est à lui qu’il faut le demander.
– Elles avaient quel âge, ces mômes ? demanda Bernard.
Choqué, il serrait et desserrait les poings, comme s’il attendait le moment propice pour se jeter sur ce type.
Et c’est exactement ce qu’il faisait : attendre.
Jesmond n’avait pas le courage de les regarder en face.
– Ça dépendait. Oh, et puis merde, les gars ! J’en sais rien, moi ! Je suis pas allé leur demander leur putain d’extrait de naissance !
Bernard lui balança un tel coup de pied dans les rotules qu’il faillit en tomber de sa chaise.
– Alors, quel âge ? Quinze ? Dix ? Plus jeunes ?
Jesmond avait la bouche tellement sèche qu’il peina à articuler :
– Comme je t’ai dit, tous les âges.
Jon Jon et Bernard ne le quittaient pas des yeux : il n’avait pas répondu.
– Espèce de pauvre merde, t’en as rien à foutre, hein ?
Jesmond n’osait même plus relever la tête.
– Non, non, c’est pas ça le problème. Une fois le marché conclu, moi, je me mettais à l’écart. Ça marchait comme ça : les mômes, c’était le rayon de Pippy, pas le mien. Moi, je m’occupais des plus grandes.
Bernard eut un rire sarcastique :
– Les plus grandes ? Pas des vioques de neuf ans, quand même, c’est bien trop vieux pour vous, bande de salopards !
Jon Jon dut le retenir de se jeter sur Jesmond qui se leva avec l’intention de gagner la sortie.
– Rassieds-toi immédiatement, Jesmond ! Et toi, Bernard, calme ta joie, s’te plaît ! lança Jon Jon.
Il s’efforçait de maîtriser la situation. D’un coup d’épaule, il s’interposa entre les deux hommes.
– Calme-toi, Bernard ! T’en feras ce que tu veux quand j’aurai appris ce qui m’intéresse, mais, jusque-là, bordel, garde la tête froide !
Non sans difficultés, il parvint à le faire rasseoir et lui servit un verre en l’écoutant :
– Dire que pendant tout ce temps, je faisais du bizness avec cet enfoiré de trou du cul ! Non, mais tu te rends compte ? Excuse, Jon Jon, mais c’est carrément pas croyable.
Il secoua la tête une fois de plus et avala son cognac, cul sec.
– Putain, c’est in-vrai-sembla-ble ! Lui, ce gars-là ! Et tu le crois, toi ? Ç’aurait été n’importe qui, franchement, mais lui ? Ça fait tellement longtemps qu’on bosse ensemble, qu’on est potes…
Il se resservit.
– J’arrive pas à imprimer, Jon Jon. Trop, c’est trop. Je sature. Attends, tu vas voir quand je vais raconter à tout le monde que j’ai bossé avec une saloperie de pédo. Personne voudra me croire.
– Pas de problème, Bernard, tu répéteras ça à qui tu veux. Mais laisse-moi lui parler d’abord, s’il te plaît.
Jon Jon se tourna vers Jesmond qui semblait avoir comme rapetissé, tout à coup. Dépouillé de son arrogance et de sa dureté habituelles, il n’avait plus l’air aussi dangereux que ça.
– Qu’est-ce qui est arrivé à ma sœur, Jesmond ? T’as quelque chose à voir avec sa disparition, oui ou non ? Et Little Tommy, ou son père, ils ont été en rapport avec toi ?
– Vaut mieux que tu demandes ça à Pippy Light, Jon Jon. C’est lui qui gérait ça avec un de ses potes. Moi, j’avais plus rien à voir dans l’histoire, une fois le marché conclu.
– D’accord, mais t’as bien pris la thune, quand même, non ? intervint Bernard.
Jesmond le regarda droit dans les yeux.
– Faut que tu piges un truc, Bernard : dans ce genre de deal, tu te fais des sommes monstrueuses, bien plus qu’avec la dope, la coke ou ce que tu veux. C’est du chargement vivant, et qui se déplace, si nécessaire.
Il se passa la main sur le visage. Difficile de faire comprendre à Bernard la dure réalité des finances. Parce que l’argent, c’était son dieu, à Bernard, ça faisait des années qu’ils bossaient ensemble en se faisant un max, sauf évidemment sur ce coup-là.
– Dis la vérité, Jesmond, pour une fois dans ta vie, reprit Jon Jon.
– Jamais ta sœur aurait pu être piégée là-dedans, fiston. Les Anglaises, on n’y touchait pas, y avait que des étrangères. Toute façon, elles étaient bousillées avant même qu’on les prenne en charge.
Bernard et Jon Jon n’en croyaient pas leurs oreilles. Entendre Jesmond parler de la sorte, comme s’il n’avait commis que des peccadilles, leur donnait la chair de poule. Et le pire, c’était que pour Jesmond, effectivement, rien de tout cela n’avait d’importance.
– Si j’étais pédophile et que j’allais trouver Pippy, il me proposerait quoi ?
Jesmond secoua la tête.
– J’en sais rien, moi, c’est à lui qu’il faut le demander. Il a quelqu’un qui se charge du secteur spécialisé, mais il n’a pas voulu me dire qui. Ça me regardait pas, selon lui.
– Tu sais pas grand-chose, hein, enfoiré ?
Bernard s’approchait dangereusement, mais cette fois, Jon Jon ne fit rien pour le retenir.
– Sur la vie de ma gamine, je te jure, Jon Jon, que je sais rien sur ta petite sœur ni sur les deux connards qui lui ont fait du mal.
Jon Jon crut déceler un accent de sincérité dans son regard.
– Si tu sais quelque chose, n’importe quoi…
– Rien, je sais rien. Tu ferais peut-être mieux de poser la question à Paulie Martin.
Jon Jon soupira.
– Tu peux être sûr que Paulie va t’étriper, si jamais il apprend que tu le mets dans le même sac que Pippy Light.
Son ton sans réplique exaspéra Jesmond qui se mit à ricaner. Pour Bernard, la comédie avait assez duré.
– Je vais te buter !
Jesmond ferma les yeux quelques instants.
– Jamais j’aurais pensé ça, Bernie. Toi, mon vieux pote. Putain, mais va donc voir Paulie et demande-lui ce qu’il fricote avec Pippy Light !
Résigné à son sort, il s’était enfin résolu à proposer son aide. Même Jon Jon avait saisi sa volte-face, mais de là à accepter ses insinuations ! Non, pas Paulie, pas lui…
– Il sait sûrement pas dans quoi il est impliqué…
– T’essaie de convaincre qui, là, Jon Jon ? Toi ou moi ?
– Il pouvait pas savoir, il place du fric dans toutes sortes de combines, il est pas toujours au courant des détails.
Quitte à se faire trucider, Jesmond y alla à la franche :
– Tu parles ! Interroge-le donc sur les sites Web et sur les partouzes dans la maison de Clerkenwell ! Vas-y, putain, demande-lui, et tu lui diras que c’est moi qui t’ai rencardé.
– Il te butera, grogna Jon Jon.
Bernard se mit à rire en se frottant les mains.
– Précise-lui qu’il va y avoir la queue, Jon Jon. Parce ce que, ce salaud, là, il est à moi. Rends-moi un service, fiston : va donc péter la gueule aux Rottweiler qui sont postés à l’entrée. Ensuite, tu m’envoies Jimmy, il est dans la bagnole, dis-lui d’apporter de l’essence à briquet et des pinces. Une petite virée dans les années soixante, juste pour toi, Jesmond, un petit coup de nostalgie, mon vieux.
Bernard était décidé à se venger, et il était hors de question de l’en empêcher, car ce qui l’intéressait, Jon Jon l’avait bien compris, c’étaient les combines à thunes de Jesmond.
Tandis qu’il s’éloignait, il entendit Bernard ajouter d’une voix calme :
– Tiens-moi au courant, pour Paulie. J’ai toujours eu envie de me le faire, ce mec-là.
Jon Jon se mit à rire :
– Il raconte des conneries, Bernard. Paulie est tout ce que tu veux, mais y a une chose sûre : c’est pas un monstre.
– On verra bien, fiston. Au fait, dis-moi, Jon Jon…
Ce dernier se retourna pour lui faire face.
– T’es un bon gars, alors si jamais t’as envie de changer d’horizon, tu me fais signe.
Jon Jon hocha la tête et quitta la pièce. Il passait la porte lorsque les premiers hurlements de Jesmond se firent entendre.
– Ben, qu’est-ce qui se passe, Jon Jon ? demanda le Rouquin.
Mais aucun des hommes ne se précipita au secours du patron : le roi est mort, vive le roi !
***
Pelotonnée sur le canapé, Bethany mangeait des chips et buvait un verre de lait en attendant que son bain ait fini de couler. Elle avait mouillé ses vêtements, impossible de la laisser dans cet état. Joanie lui avait donné un de ses grands T-shirts et elle ramassait ses affaires : les sous-vêtements de la gamine étaient sales, il y avait même du sang séché sur la culotte qu’elle portait manifestement depuis plusieurs jours.
Joanie en soupira de frustration. Pauvre petite puce, Monika ne lui avait sans doute pas expliqué qu’elle allait avoir ses règles ; Bethany avait dû avoir une sacrée trouille. Elle versa des sels de bain de Kira dans l’eau et contempla les bulles à travers ses larmes. Jamais elle n’aurait pensé que sa copine négligeait autant sa fille.
– Viens, ma bichette, plonge-toi là-dedans.
Bethany entra dans la petite salle de bains et Joanie lui enleva son T-shirt. Son petit corps dodu était couvert d’ecchymoses, en guise de seins, elle n’avait que deux petits paquets de graisse ; c’était un bibendum miniature, cette petite. Le contact de l’eau chaude la fit tressaillir.
– Ça te fait mal, ma puce ?
Elle fit oui de la tête.
– Tu t’es fait taper dessus ?
– Je peux rien dire, Joanie, ils vont venir me chercher. Ils me l’ont bien dit.
D’accord, Bethany aimait peut-être faire du cinéma, mais là, sa peur n’était pas feinte.
– Qui t’a dit ça, ma chérie ? Dis-le à Tatie Joanie, je te promets que je te protégerai.
Manifestement, Bethany ne demandait qu’à la croire, mais la peur est souvent plus forte que l’amour, il fallait y aller en douceur, ou ce serait fichu. Bethany devait lui dire la vérité de son plein gré, Joanie n’obtiendrait rien d’elle en la forçant à parler.
– Dis, Joanie, je pourrais rester ici ?
Il s’agissait davantage d’une supplique que d’une question et Joanie sentit son cœur s’affoler en sondant ces grands yeux marron. Sous la couche de crasse et de graisse, cette gamine négligée était belle, elle méritait qu’on s’occupe d’elle. Joanie se promit de faire de son mieux, tout en sachant d’expérience ce qui risquait de lui arriver : ce genre de gamine, les gens s’en servent, ils les usent, ils en abusent.
C’était exactement ce qui lui était arrivé.
– Bien sûr, chérie, tu peux rester aussi longtemps que tu voudras. Mais ici, interdiction de boire, tu le sais, ça ?
Bethany hocha la tête.
– Ici, j’aurai pas besoin de boire. Je serai pas tout le temps toute seule, tu comprends ?
Le poids de la solitude dans laquelle elle avait vécu lui courbait les épaules. Joanie lui lava tout doucement les cheveux et attrapa du démêlant pour défaire les paquets de nœuds qu’elle sentait sous ses doigts.
– Et c’est quoi, tous ces bleus ? demanda-t-elle d’un ton ordinaire.
Bethany était allongée dans l’eau, détendue par le massage, les yeux fermés. Elle ne répondit pas tout de suite. Joanie crevait d’envie de retourner chez Monika et de lui casser la figure pour la punir d’avoir si mal traité sa fille. Elle n’aurait jamais dû avoir d’enfants, cette femme. Elle avait toujours été, était et resterait toujours d’un égoïsme absolu. Au cours de leurs disputes, Monika soutenait qu’elle ne faisait qu’imiter sa mère, pourtant Joanie, elle aussi, avait eu une mère aussi peu glorieuse, seulement elle avait fait son possible pour épargner à ses enfants la souffrance qu’elle avait endurée. Elle savait ce que vivait Bethany, mais elle devait avouer qu’après la disparition de Kira, elle avait complètement oublié cette pauvre gamine.
– Il faut que tu me dises qui t’a fait du mal. Je te parle sérieusement, Bethany, il faut que tu me le dises.
Sans répondre, Bethany la fixa de ses grands yeux tristes :
– Et ma mère, Joanie, tu lui diras que je t’ai tout raconté ?
– Non, pas si tu ne veux pas. Allez, je te rince les cheveux et ensuite, on parle, d’accord ?
Bethany acquiesça et s’allongea dans l’eau chaude, jouissant de ce nouveau bien-être. Elle, qui avait tant envié à Kira la vie qu’elle menait à la maison, se sentit encore plus coupable de ce qu’elle lui avait fait.
Elle avait laissé la jalousie la dévorer. Kira était aimée, on veillait sur elle, toute sa famille la couvait. Bethany, elle, les seules fois où elle s’était sentie valorisée, c’était quand Joanie l’avait intégrée au sein de sa famille.
Maintenant, allongée dans cette baignoire, enveloppée par l’amour de cette femme, elle pouvait lui faire confiance : si Joanie disait qu’elle veillerait sur elle, elle le ferait.
Alors elle se laissait aller au bonheur que lui procuraient les attentions prodiguées par la meilleure copine de sa mère.
***
Paulie avait rendez-vous avec Big John McClellan, un caïd du Sud de Londres qui mangeait à presque tous les râteliers. Malgré vingt-trois années passées en prison, il avait fait fortune en se constituant un réseau de relations qui lui avaient permis de diriger ses affaires depuis sa cellule. Malin comme il l’était, il avait explosé son chiffre d’affaires.
Son meilleur atout résidait dans son absence totale de sens moral. Dès ses débuts, il s’était arrangé pour faire payer le prix fort à quiconque lui manquerait de respect ou le roulerait dans la farine. Résultat, ils n’étaient pas rares, les vieux chevaux sur le retour qui se promenaient, le visage barré d’une cicatrice – la punition à la mode, dans les années soixante.
Aujourd’hui, il voulait persuader Paulie d’entrer dans un deal de cocaïne importée d’Amsterdam jusqu’à Harwich dans des containers à fruits bourrés de poudre. Comme les boîtes étaient traitées chimiquement pour ne dégager aucune odeur, les chiens n’y verraient que du feu.
Big John avait déjà testé le procédé, il était prêt à se lancer sur une plus grande échelle, les investisseurs se feraient une fortune. Restait maintenant à trouver un homme de confiance pour rassurer ses contacts, c’était la raison de sa visite à son bon vieux copain Paulie Martin.
Faire affaire avec Big John vous garantissait à coup sûr un bon paquet de thunes, il n’investissait jamais un sou sans avoir étudié le marché sous toutes les coutures et il se ramassait toujours un maximum de fric. Paulie se rappelait un jour lointain où, sur une plage du Sussex, ils avaient attendu une livraison de cannabis amenée par petits bateaux. Ils s’étaient précipités à la flotte comme des gamins pour récupérer les paquets à l’aide de cannes à pêche, ils se marraient comme des bossus, à l’époque, et étaient restés très liés.
En revanche, Jon Jon rencontrait un caïd dont il n’avait jusqu’alors qu’entendu parler, il fallait qu’il attende que Paulie et lui aient fini leur conversation pour l’informer de la situation dans laquelle se trouvait Jesmond.
En les écoutant évoquer le bon vieux temps avec nostalgie, il prit la décision de faire le point sur sa vie, une fois cette histoire finie.
A son âge, il aurait dû sauter de joie rien qu’à l’idée de rencontrer une légende vivante, mais il avait trop de choses en tête pour en profiter pleinement. Il jeta un regard circulaire dans les bureaux de Paulie : Dieu que c’était luxueux, tout avait coûté un max, et ça se voyait.
C’était tout Paulie, ça, de ne choisir que le meilleur. D’ailleurs, il aurait fait la même chose à sa place, à la différence que cela lui aurait suffi, alors que Paulie était insatiable. Jamais content. A ses yeux, dépenser c’était gâcher, même son propre argent, et il faisait tout pour récupérer sa mise dans les plus brefs délais.
La voix de Paulie le ramena à la réalité.
– Prends Jon Jon avec toi, Big John. C’est un bon gars, il a besoin d’un peu d’expérience.
Paulie lui sourit.
– Pars avec John et ouvre bien les oreilles, tu vas faire tes armes dans les meilleures conditions.
Big John lui décocha un grand sourire que Jon Jon lui rendit. Il avait vraiment le physique de l’emploi, celui-là : tête chauve et carrée, denture en or, un type super costaud frisant l’empâtement, mais assez balaise pour que le premier venu y réfléchisse à deux fois avant de lui chercher querelle, même sans rien savoir de lui.
Mais le plus frappant, c’était son regard, ses yeux gris pâle étaient vides de toute expression, sauf quand il souriait. Il avait alors un air presque bienveillant.
Dix minutes plus tard, ils partaient ensemble pour une leçon sur le trafic de cocaïne. Jon Jon avait rendez-vous avec Paulie à neuf heures, au club de King’s Cross.
Il attendrait. De toute façon, il n’avait pas le choix.
***
Joanie avait séché Bethany, lui avait enfilé le grand T-shirt et préparé à manger. Elles étaient maintenant installées sur le lit de Kira, et Bethany tentait d’articuler ce qu’elle avait à dire tout en mâchouillant son repas.
Elle sentait le goût du beurre dans les sandwichs, un vrai délice, elle n’avait rien mangé d’aussi bon depuis très longtemps ! D’habitude, elle se gavait de plats tout préparés et de bonbons, alors ce sandwich, c’était une vraie nouveauté ! Quel plaisir, aussi, de se sentir enveloppée dans les bras de Joanie ! Quelle sécurité, quelle douce chaleur !
Seulement peut-être qu’elle ne voudrait plus la garder, une fois qu’elle lui aurait confessé la vérité ! Bon, elle allait tout lui dire, on verrait bien après.
– Allez, Bethany, t’as assez tourné autour du pot comme ça, ma chérie, et ta mère ne va pas tarder. Elle doit se demander ce qu’on fabrique, toutes les deux, dit Joanie en l’enlaçant tendrement. Pense ce que tu veux, ma puce, mais crois-moi, rien ne pourra me choquer ni m’empêcher de t’aimer.
– T’es sûre, Joanie ?
Elle acquiesça.
La gamine posa alors l’assiette sur la couette et se lécha consciencieusement les doigts avant de répondre.
– Et si je te dis que j’ai vu Kira, le jour où elle a disparu ?
Voilà, enfin, c’était sorti. Le poids de la culpabilité commençait à s’alléger.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? Où tu l’as vue, Bethany, où ?
Devant l’expression abasourdie de Joanie, elle eut envie de la rassurer.
– On s’est disputées dans la rue, j’ai été méchante avec elle, mais c’était pas exprès. Après, elle s’est enfuie, et moi, je l’ai suivie…
Joanie essayait de comprendre.
– Et tu n’en as parlé à personne ?
Bethany baissa les yeux avant de répondre d’un ton triste :
– J’avais trop peur.
– Mais de qui, ma biche ? Dis-moi de qui tu as si peur ?
Bethany se mit à pleurer :
– De Pippy… C’est lui qui m’a emmenée dans sa voiture avec Kira… quand je l’ai rattrapée… Il a dit qu’il allait nous montrer un endroit où on pourrait aller jouer. Mais moi, je savais très bien que c’était pas vrai… parce que…
Elle suffoquait, presque étouffée par ses sanglots.
Joanie n’en croyait pas ses oreilles, la tête lui tournait.
– Parce que tu avais déjà eu affaire à lui ? C’est ça que tu essaies de me dire ?
Bethany hocha la tête, incapable de répondre. En assimilant ce qu’elle venait d’entendre, devant le désarroi et la culpabilité qu’exprimait le visage de l’enfant, la rage la prit au ventre. Ce Pippy, si elle pouvait lui sauter à la gorge !
– Et Kira, où il l’a emmenée, ma biche ?
– Je sais pas, Joanie, il m’a laissée dans une maison à Ilford, du côté de Mortlake Road.
Et elle se remit à pleurer.
– Il m’aime bien, ce monsieur, il me donne des bonbons, tu comprends ?
– Seigneur Dieu, mais c’est quoi, cette histoire, Bethany ?
Prenant ces paroles comme une preuve de sa culpabilité, Bethany s’écarta de Joanie et s’enfouit la tête dans le dessus-de-lit Barbie de Kira en sanglotant de plus belle.
Malgré sa résistance, Joanie réussit à la reprendre dans ses bras.
– Je regrette tellement, Joanie ! Je pensais pas qu’ils lui feraient du mal. C’est à cause de ses longs cheveux blonds et parce qu’elle a un joli visage que je leur ai parlé d’elle. Pippy organise des fêtes, tu sais, j’y suis déjà allée et il m’a demandé si je connaîtrais pas quelqu’un, une fille vraiment mignonne. Ils te mettent des vrais habits et ils te laissent boire et fumer, après ils te donnent des cachets qui te font sentir toute bizarre, et tu peux plus t’empêcher de rigoler…
Elle s’efforçait de s’expliquer du mieux possible.
– Moi, j’aime bien ça. En général, ils sont gentils, ils te font pas de mal, sauf si tu essaies de les empêcher…
Et elle fondit à nouveau en larmes. Joanie avait le tournis, impossible d’avaler tout ça. L’urgence, pour elle, était de savoir ce qui était arrivé à Kira.
– Et t’as aucune idée de l’endroit où il l’a emmenée ? Tu sais pas où elle pourrait être ?
Bethany secoua la tête.
– Non, je l’ai pas revue depuis ce jour-là. Quand j’ai demandé de ses nouvelles, Pippy m’a tapée. Il m’a dit que si j’en parlais, ils me tueraient.
– Et Tommy et son père, quels rapports ils ont avec eux ?
Il fallait obtenir une réponse, coûte que coûte.
Les sanglots de Bethany reprirent de plus belle, elle avait le visage enflé de larmes. Et pourtant, tout cela n’était que la partie émergée de l’iceberg. L’enfant avait porté cette histoire si longtemps qu’elle en était brisée.
– S’te plaît, Joanie, je veux plus en parler.
– Il faut que tu me répondes, ma chérie, je veux savoir ce qui est arrivé à ma petite fille.
Elle tentait de parler d’un ton calme afin de ne pas l’effrayer et pour éviter qu’elle ne se mure dans le silence. La seule idée qu’une enfant ait pu être impliquée dans une histoire pareille était proprement hallucinant. Dire que cette pauvre gamine avait été maltraitée, violée, et que ça mère n’avait pas pris la peine de s’y intéresser suffisamment pour comprendre ce qui pouvait la miner.
Elle avait vu les marques de doigts sur les avant-bras de Bethany et des traces de sang sur ses vêtements. Inutile de chercher bien loin pour en comprendre l’origine.
Elle la serra dans ses bras. En quelques heures loin de sa mère, cette gosse avait déjà changé et une chose était certaine : désormais, ce serait à elle de s’en occuper. Cette petite occuperait un peu la place occupée par Kira. Joanie se sentait responsable de ce qui était arrivé à Bethany, elle aurait dû voir ce qui se passait. Dans quel monde vivait-on, Seigneur Dieu ? Les chiens battus étaient enlevés à leur maître, mais une enfant pouvait moisir dans une existence misérable sans que personne, ni l’école, ni aucun adulte ne s’aperçoive que quelque chose ne tournait pas rond.
– Kira m’a raconté, pour les photos que Jeanette avait prises d’elle. J’ai apporté la pellicule à la boutique et je l’ai donnée à Maurice, il travaille là-bas et il en développe pour Pippy. Tu sais, les photos et ça… Je l’ai volé avec l’argent et la bague.
Joanie opina sans bien comprendre. Pour le moment, il fallait laisser parler Bethany, la laisser se libérer de ce qu’elle avait dans la tête. Juste une question par-ci, par-là, ce n’était pas la peine de la harceler. Le moment viendrait bien assez tôt, quand Jon Jon serait mis au courant ; lorsque, enfin, ils réussiraient à remettre ensemble toutes les pièces du puzzle et à comprendre ce qui était arrivé à sa fille.
Tétanisée par ses propres révélations, Bethany devait vider son sac avant de parvenir à y mettre un certain ordre. Avant de raconter quoi que ce soit à Jon Jon, il fallait que Joanie découvre tout ce que la petite avait encore sur le cœur.
– Qui t’a présentée à Pippy, ma chérie ?
– Lorna. C’est elle qui a dit qu’on pouvait gagner de l’argent facilement et que, comme ça, on n’aurait plus besoin d’aller à l’école.
Joanie lui adressa un sourire douloureux.
– Est-ce que Lorna connaissait Tommy et son père ?
A nouveau, la gosse se referma comme une huître.
– Je peux avoir un verre d’eau, Joanie ? J’ai mal au cœur.
Joanie acquiesça et se leva pour aller le lui chercher.
Dans la cuisine, il fallut qu’elle s’appuie contre le plan de travail, son cœur battait à tout rompre : enfin, elle allait savoir ce qui était arrivé à sa fille. Serait-elle de taille à le supporter ?
Elle se passa les poignets sous l’eau afin de calmer les haut-le-cœur qui la secouaient. Son bébé, son petit ange les avait quittés comme un agneau qui va à l’abattoir. Une horreur absolue.
Kira n’avait certainement rien compris, elle n’avait dû voir que les sourires, n’entendre que les promesses. Il ne lui était sans doute pas venu à l’esprit qu’on lui voulait du mal.
Joanie remplit le verre d’eau et le rapporta dans la chambre. Bethany était l’image même de la souffrance. Joanie posa le verre sur le chevet, s’assit auprès d’elle et lui caressa le bras et l’épaule.
Bethany leva une petite main dodue et attrapa la sienne.
– Je suis désolée, Joanie. Tu me promets que tu m’en voudras pas ?
– Bien sûr que non, ma chérie, tu n’es qu’une petite fille. Seulement, tu dois me dire tout ce que tu sais, d’accord ? Comme ça, je pourrai décider ce qu’il faut en faire.
– T’iras voir la police ?
Joanie ne répondit pas. Cela dépendrait de ce qu’elle entendrait. Peut-être aurait-elle envie de se venger d’abord. Sa haine et son dégoût de Tommy étaient revenus, amplifiés par le fait que la petite refusait d’en parler. Son silence obstiné ne pouvait signifier qu’une seule chose.
En lui caressant le bras avec des mots tendres, Joanie s’imagina Little Tommy et son père allongés dans leurs cercueils.
Comme si cette image était la seule chose capable de lui apporter un peu de réconfort.
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